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Menahem Macina

Le Pape a-t-il décidé de ne pas béatifier Pie XII ? Rien n’est moins sûr. Qu’en est-il exactement?
21/10/2008

21/10/08

 

Guysen Israel News mettait en ligne hier un article dont le titre péremptoire - "Le Vatican clôt la polémique, Pie XII ne sera pas béatifié" - m’a surpris. J’ignore quelle connaissance de la question a l’auteur, qui signe Maximilian Archanbald, mais je dois à l’honnêteté de dire que tant mes sources personnelles que la lecture soigneuse d’un abondant matériau émanant d’agences de presse et de sites catholiques, majoritairement rédigé en italien, n’autorisent pas un tel optimisme.

En parlant des « fortes pressions » auxquelles Benoît XVI serait « soumis depuis quelque temps », et en affirmant que « le pape a tranché », l’auteur, me semble-t-il, s’avance un peu trop. Pourtant, il fait lui-même allusion, dans le chapeau de son article, à la « détermination » de ce pape qui, écrit-il « semblait aussi inflexible que sa foi »; mais c’est pour se réjouir aussitôt de ce qu’il « souhaite… conserver "de bons rapports avec les juifs" ».

Archanbald reprend ainsi l’analyse superficielle de la majorité des médias français et, dans une certaine mesure, anglo-saxons. L’inconvénient majeur de cette conclusion, aussi hâtive qu’excessivement optimiste, c’est d’ignorer que Benoît XVI n’est pas homme à céder aux « pressions »

Ecrire qu’il « a tranché », et « préféré privilégier ses relations avec la communauté juive à la réhabilitation de son prédécesseur, qu’il considérait avant tout comme un précurseur du concile Vatican II », c’est mal connaître et l’histoire et l’ecclésiologie catholiques, dont Benoît XVI est précisément un spécialiste et un interprète rigoureux. Je passe pieusement sur l’affirmation imprudente, selon laquelle Pie XII aurait été un « précurseur de Vatican II ». J’oserais même dire irrévérencieusement qu’il a dû se retourner plusieurs fois dans sa tombe, à cette perspective.

Tout d’abord, Benoît XVI n’a rien « tranché » du tout. L’agence de presse italienne ANSA, dont j’ai traduit le communiqué, rapporte que « le postulateur de la cause de béatification du Pape Pacelli, le père Peter Gumpel », a affirmé, dans un entretien qu’il lui a accordé, que

« la cause de la béatification de Pie XII, désormais bouclée et à laquelle ne manque que la signature de Benoît XVI, ne se débloque pas parce que le Pape "veut avoir de bons rapports avec les juifs". »

Nonobstant le fait que Peter Gumpel s’est vu infliger un camouflet pour avoir prétendu que le pape ne se rendrait pas en Israël tant que la légende, sévère pour Pie XII, qui figure sous la photo de Pie XII exposée au Musée de Yad Vashem, à Jérusalem, ne serait pas enlevée, le bouillant jésuite sait de quoi il retourne quand il parle de "blocage", et non de "retrait de l’ordre du jour" de la cause de béatification.

Il a d’ailleurs pleinement raison et Archanbald le sait aussi, puisqu’en effectuant un retour sur les étapes du processus, il écrit :

« « l’an dernier… Le pape n’avait pas approuvé le décret - nécessaire à la béatification de Pie XII - optant plutôt pour ce que le Vatican avait qualifié une "période de réflexion". »

Et cet auteur de préciser, avec pertinence :

« Selon Peter Gumpel, partisan de la sanctification de Pie XII, "Benoît XVI tenait à ce que le processus [de sanctification, ndlr] de Pie XII soit gelé parce que cela pourrait nuire aux relations avec les Juifs". »

Je m’étonne donc, une fois de plus, que sachant tout cela, Archanbald croie pouvoir affirmer, dans le titre de son article, que « Pie XII ne sera pas béatifié ». Sur quoi se base-t-il pour considérer, même s’il ne l’écrit pas explicitement, que « la période de réflexion » est terminée et que Benoît XVI a changé d’avis ?

Il est temps de mettre les choses au point. Il n’existe aucun élément factuel probant indiquant que la béatification de Pie XII n’est plus à l’ordre du jour. Tout ce que l’on peut dire, avec toute la prudence voulue, c’est que Benoît XVI ne veut pas ouvrir une nouvelle crise dans les relations – ô combien délicates – entre les chrétiens et les juifs, obérées qu’elles sont par une méfiance réciproque multiséculaire, et chargées de réminiscences douloureuses pour les chrétiens, certes, mais bien davantage encore, pour les juifs.

A ce stade, et sans vouloir faire la leçon à personne, il pourra être utile de rappeler que ce que l’opinion publique et les journalistes, non versés dans la théologie et l’histoire de l’Eglise catholique, croient voir de "politique" dans les cheminements – souvent déroutants pour le profane - de la prise de décision en matière de foi et de pastorale, n’a strictement rien à voir avec la manière dont les hauts responsables de cette institution vénérable gèrent, au jour le jour et dans la durée, leur attitude face aux multiples événements qui concernent l’humanité dans sa globalité, certes, mais aussi l’Eglise qui considère comme un devoir impérieux, de par la mission qu’elle croit avoir reçue de Dieu, de les décoder et de les intégrer dans sa longue expérience contrastée, et surtout de préconiser à ses fidèles ce qu’il est opportun de faire, voire de penser.

Vue du dehors, la chose paraît inadmissible et scandaleusement inhibitrice de la liberté humaine. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans les méandres compliqués de cette problématique, mais on peut dire que l’un de ces événements que l’Eglise entend gérer au mieux de sa perception et de son discernement, est, sans conteste, la relation avec le peuple juif, redécouverte dans les années 1950 et intégrée dans son enseignement ordinaire depuis le concile Vatican II (1962-1965). A quoi il faut ajouter la difficile question d’Israël, que les ennemis de l’Etat juif exacerbent en la politisant à outrance, ce qui rend tout geste papal, même anodin, à l’égard d’Israël, suspect de favoritisme, voire de "sionisme", selon la propagande arabo-palestinienne et ses relais occidentaux.

C’est à la lumière de ce recadrage théologique qu’il convient d’interpréter la suspension – probablement temporaire – par Benoît XVI, de la signature du décret de béatification de Pie XII. Je ne partage pas les soupçons – hélas, fort répandus dans le monde juif - selon lesquels la démarche catholique de rapprochement avec notre peuple est ambiguë, voire tactique et à visée uniquement confessionnelle (la conversion du judaïsme au christianisme). Comme tous les organismes en charge de milliards d’individus, de cultures et de conditions socio-économiques différentes, l’Eglise, si pesant et complexe que soit son mode opératoire, peut compter sur l’activité intense de nombreux pasteurs, théologiens et fidèles, extrêmement sensibilisés au "mystère d’Israël" – pour reprendre une terminologie chrétienne connue -, dont l’activité et les recherches intenses contribuent au mûrissement de sa perception de ce "mystère" et l’aident à discerner les gestes et les déclarations susceptibles de clarifier les rapports entre les deux religions. Il ne fait guère de doute que c’est sous l’influence et avec le conseil des spécialistes reconnus en ce domaine, que les hauts responsables religieux, et le pape à leur tête, ont estimé que le passage en force de la décision de béatification aurait des conséquences dévastatrices et compromettrait l’extraordinaire aggiornamento initié par le Concile. Le "nouveau regard", chèrement acquis, que portent l’Eglise et une grande partie de ses fidèles sur notre peuple, en eût été obscurci voire définitivement compromis.

Je crois donc, et je revendique la responsabilité de ce jugement, que ce n’est pas la peur du scandale ou de la polémique qui a motivé le "gel" de la ratification papale du décret de béatification de Pie XII, mais le souci de cohérence et de continuité du processus de pacification et d’estime réciproque entre nos deux peuples, qui se poursuit, avec des hauts et des bas, certes, mais fermement et positivement, depuis plus de quarante ans.

Au lieu de se laisser aller à des propos inconsidérés présentant ce tournant important comme une « victoire juive, aux dépens des ultras catholiques » (position triomphaliste de certains juifs), ou comme le « triomphe du chantage de l’aile dure juive (position revancharde de certains catholiques), chrétiens et juifs doivent s’en réjouir comme d’une victoire de l’esprit de paix et de dialogue sur celui de méfiance et de zizanie.

Un mot, pour terminer. Il est courant d’entendre dire que Benoît XVI reste le cardinal Ratzinger, préfet intransigeant de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, auquel, jusqu’à ce jour, on ne pardonne pas certains documents. C’est une erreur profonde. Même sans recourir aux catégories chrétiennes d’assistance de l’Esprit-Saint et de privilège d’inerrance, il faut croire qu’en devenant pape, un prélat, s’il reste le même homme, avec ses conditionnements et ses traits de caractère, acquiert ce que j’appellerais une « valeur ajoutée » inhérente à sa fonction. C’est d’ailleurs, mutatis mutandis ce qui se passe dans le domaine politique commun. L’homme qui accède à la magistrature suprême ne traite plus les problèmes comme il le faisait quand il était un homme politique parmi d’autres. L’assomption du poids des responsabilités écrasantes qui sont désormais les siennes, sans parler de l’accès privilégié, qui est désormais le sien, à des sources d’information et à des secrets politiques et militaires qui sont réservés à un cercle extrêmement restreint de décideurs, transforment ce citoyen comme les autres en dirigeant suprême, dont les décisions ne peuvent plus être guidées par des foucades ou des règlements de comptes, sous peine de faire péricliter la nation dont il a la charge. Tel est le paradigme qu’il nous faut garder en mémoire pour juger et apprécier, dans un sens ou un autre, cet événement.

 

© Menahem Macina

 

© upjf.org

 

Mis en ligne le 21 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org