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Menahem Macina

A propos des remous autour de Pie XII - G. Miccoli: "Ce qui fait question, c’est sa prise de parole"
21/10/2008

Je connais et apprécie énormément G. Miccoli, avec qui j’ai eu l’honneur et le plaisir de dialoguer sur le thème des relations entre l’Eglise et les juifs dans les années 20, particulièrement à l’occasion d’un Colloque auquel j’ai participé avec lui et d’autres chercheurs éminents, en 1998 [*]. Bien que sa réputation mondiale n’ait pas besoin de ma caution, je tiens à rendre ici hommage à la qualité des contributions historiques nombreuses, érudites et toujours équitables, à une meilleure connaissance de l’histoire de l’Eglise à l’époque contemporaine. "La Croix" a su s’adresser à l’un des meilleurs interlocuteurs qui soient en cette matière, et il n’est que de lire la brève interview réalisée par I. de Gaulmyn, et que nous reproduisons ci-après, pour appprécier à sa juste valeur le jugement équilibré que cet historien porte sur une période extrêmement troublée et sur un pape, dont on peut contester les choix, mais qu’il n’est pas question de diffamer ni de salir. Pour finir, j’exprime ici le regret que son étude citée par "La Croix", dans la note 1, ci-après, ne se substitue pas, dans les bibliothèques des très nombreux lecteurs, juifs et chrétiens, qui s’interrogent sur les questions brûlantes à propos de ce pontificat, aux ouvrages polémiques, apologétiques et à sensation. Malgré son érudition, en effet, le livre de Miccoli se lit facilement et contribue efficacement à "remettre", comme dit plaisamment l’adage, "l’Eglise au milieu du village". (Menahem Macina).

08/10/08


Texte repris du journal La Croix.

Entretien avec Giovanni Miccoli, historien (1)

Pour cet historien italien, il faut replacer l’action du pape durant la Seconde Guerre mondiale dans le contexte de l’Église de l’époque.

     Photo ajoutée par upjf.org
La Croix : Un certain nombre de documents sur l’attitude de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale ont été publiés récemment. Doit-on reconsidérer l’analyse historique sur Pie XII ?

 Giovanni Miccoli : Du côté du Vatican, les documents sont connus depuis déjà longtemps. On a ouvert toutes les archives de l’ensemble du pontificat de Pie XI, dont le cardinal Pacelli (NDLR : devenu pape en 1939 sous le nom de Pie XII) était le secrétaire d’État. De même, ont été publiés en deux volumes l’inventaire et une sélection des documents du « Bureau d’information vaticane », mis en place par Pie XII pour les prisonniers, les disparus, les déportés : ils donnent de très précieux renseignements sur l’action charitable du Saint-Siège pendant la période 1939-1947.

Surtout, il y a déjà quarante ans, le Saint-Siège a publié, à la demande de Paul VI, douze volumes de documents de ses archives sur son action diplomatique durant la guerre, œuvre d’une équipe de jésuites historiens, qui présente avec honnêteté une riche sélection de pièces. Côté Allemagne, un travail considérable a été fait par les évêques allemands sur les relations entre l’Église et le Troisième Reich, presque quarante volumes comportant toutes les lettres adressées par les évêques allemands au Saint-Siège. On a ainsi cette lettre de l’archevêque de Fribourg, Mgr Conrad Gröber, à Pie XII, le 14 juin 1942, qui, après les nouvelles des actions des Einsatzgruppen, l’alerte sur la volonté du régime nazi de détruire le judaïsme, pas seulement la religion, mais aussi ses membres. Dans les principales lignes, la documentation est connue : il suffit de lire.


On a cependant de plus en plus de témoignages du fait que Pie XII a aidé et sauvé des juifs…

Ce n’est pas nouveau en soi. On sait depuis longtemps que le pape Pacelli a protégé des juifs, et a incité, au moins indirectement, les couvents de Rome à le faire. Le 3 décembre 1943, en effet, L’Osservatore Romano publie un article très clair, après les lois antijuives des fascistes de Salò, et demande aux catholiques la miséricorde pour les juifs. C’était une invitation explicite aux couvents de les protéger. Ce qui fait question à propos de Pie XII, c’est sa prise de parole publique : pourquoi n’est-il intervenu qu’à deux reprises publiquement en faisant seulement allusion à l’entreprise exterminatrice du Troisième Reich à Noël 1942, et ensuite en juin 1943, alors qu’on sait qu’il a reçu de nombreuses demandes en faveur d’une intervention plus forte ?


Justement, comment expliquer cette prudence ?

Il faut remettre cette question dans le contexte de l’époque, la guerre, et de l’Église. Pie XII a explicitement dit que c’était d’abord aux évêques sur place d’évaluer s’il fallait ou non parler en public. Or, si les évêques allemands ont été prompts à dénoncer l’extermination des personnes handicapées, ils l’ont été beaucoup moins pour le peuple juif. Au silence de l’Église allemande fait donc écho le silence du pape, et de ce point de vue, il faut aussi ajouter que l’Église tout entière était encore partiellement prisonnière d’un antijudaïsme chrétien. De plus, pendant très longtemps, le pape a hésité à intervenir dans ce qu’il estimait être une affaire interne au pays. Il souhaitait aussi préserver les catholiques allemands, de façon à ce qu’ils ne soient pas considérés comme des ennemis de l’État allemand, et ce problème deviendra central pendant la guerre et face à la persécution religieuse.


Pourquoi cependant n’a-t-il jamais pris ses distances avec l’État allemand ?

Il faut être clair : Pie XII n’avait aucune sympathie pour Hitler et le régime nazi. Il était très lucide, et a fortement soutenu les opposants allemands au régime nazi auprès de la Grande-Bretagne, en 1939-1940. Le jugement de John Cornwell (2), qui fait de Pie XII « le pape d’Hitler », est une énorme bêtise. Aujourd’hui, alors que l’on connaît bien tout le mécanisme qui a abouti à la Shoah, on veut examiner toute l’action de Pie XII à travers son attitude face à la Shoah, soit pour le condamner, soit pour le réhabiliter.

Or, l’objectivité historique oblige à dire que la question juive n’était pas au sommet de l’horizon de la pensée de Pie XII pendant la guerre : elle occupait une place marginale dans ses préoccupations. Son problème était ailleurs, dans la guerre que se livraient les deux camps qui faisaient partie d’une même civilisation chrétienne. Jusqu’au bout, Pie XII a cherché à se faire le médiateur pour obtenir la paix, en préservant sa neutralité comme Benoît XV durant la Première Guerre mondiale.

De plus, le plus grand danger pour lui était celui de la Russie communiste. Aussi a-t-il toujours ménagé l’Allemagne : lorsqu’elle envahit la Pologne, il ne la condamne pas (il n’aura pas ces précautions lorsque la Russie envahit la Finlande). Même après la grande rafle de Rome en 1943, Pie XII ne rompt pas les relations avec le Troisième Reich.


Propos recueilli par Isabelle de Gaulmyn

 

© La Croix

 

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(1) Auteur de Les Dilemmes et les silences de Pie XII (Éd. Complexe, 2005).

(2) Le Pape et Hitler, de John Cornwell, Albin Michel, 1999.


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Note de Menahem Macina

[*]  Juifs et Chrétiens entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Actes du Colloque des 18 et 19 novembre 1998, à Lille. Textes rassemblés et édités par Annette Becker, Danielle Delmaire, Frédéric Gugelot, Université Charles-de-Gaulle – Lille 3, 2002.

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Mis en ligne le 20 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org