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Christianisme

Pie XII et les juifs : silence et béatification, Nicolas Baguelin
16/11/2008

Rédigé par un catholique, cet article - que j’ai apprécié et que j’estime équitable -, a déclenché, sur le site où il est paru [*], un débat houleux. Il est instructif de constater que les Juifs ne sont pas les seuls à exprimer leur malaise face à la perspective de la béatification de ce pontife qui - pour des motifs qui sont les siens, mais qui firent et font encore scandale -, observa une réserve verbale confinant au silence dans la réprobation de l’extermination des Juifs. Mais la particularité de cet article, c’est l’angle sous lequel N. Baguelin fait peser le poids le plus lourd de sa critique, à savoir : l’épineux et très controversé sujet des instructions données par le Vatican sur la façon dont il fallait répondre aux organisations et aux autorités religieuses juives qui, après la fin de la guerre, demandaient la restitution des enfants juifs confiés aux institutions catholiques pendant la persécution nazie. Thème explosif s’il en fût, car surtout basé sur un document dont l’authenticité est extrêmement contestée, comme on en jugera par des réactions, dont certaines très agressives, d’internautes que nous reprenons ailleurs sur notre site [**]. La problématique, on le constatera, est explosive, et il faut rendre hommage à N. Baguelin d’avoir eu le courage de l’aborder, sans langue de bois. (Menahem Macina).

[*] Un écho d’Israël, du 22/10/08.

[**] "Un chaud débat chrétien autour de l’article d’un auteur catholique sur la béatification de Pie XII".

 

16/11/08

Ces dernières semaines, l’actualité autour de Pie XII est riche. Alors que Benoît XVI vient de célébrer en grande pompe le cinquantenaire de sa mort en déclarant que « Pie XII n’épargna aucun effort pour intervenir, en faveur des Juifs », le rav Shear Yashuv Cohen, grand rabbin de Haïfa, a fait une intervention remarquée au synode des évêques à Rome, dans laquelle le controversé “silence de Pie XII” semble être visé lorsqu’il dit : “Nous ne pouvons pas oublier le fait douloureux que de grands leaders religieux ne se soient pas élevés pour sauver nos frères et qu’ils aient choisi de garder le silence. Nous ne pouvons pas pardonner et oublier cela et j’espère que vous comprenez notre peine”.

A nouveau, les médias s’emparent de l’affaire. La plupart des médias, reprenant le titre choc du livre de John Cornwell, veulent faire de Pie XII le “Pape d’Hitler”, tandis que les médias catholiques emboîtent le pas à Benoît XVI lui-même et rivalisent de propos apologétiques et de louanges envers le Pontife qui aurait été un véritable “sauveur des juifs”, certains attribuant à son action personnelle le sauvetage de plus de 700 000 d’entre eux !

Le débat entre ces deux camps extrêmes, disons même extrémistes, consiste à évaluer plusieurs sujets qui sont : la politique du concordat avec l’Allemagne Nazie par le Secrétaire d’Etat Eugenio Pacelli, futur Pie XII, l’encyclique “Mit brennender Sorge” de Pie XI mais rédigée par Pie XII, le message de Noël de 1942 adressé par Pie XII, l’investissement personnel de Pie XII pour sauver les juifs de l’extermination. Examinons d’abord rapidement ces sujets, thèse et antithèse.


Le concordat avec l’Allemagne Nazie

La politique du concordat entre l’Eglise et les différents états européens est appliquée à l’Allemagne par Pie XI et son secrétaire d’Etat Eugenio Pacelli, futur Pie XII, qui a été nonce en Allemagne. Signé avant la montée au pouvoir des nazis, ce concordat est accusé d’avoir permis de rallier le vote des catholiques au national socialisme et favorisé leur accession au pouvoir. Les uns y voient une politique diplomatique de l’Eglise notamment menée par le futur Pie XII, les autres un document signé sous la contrainte des persécutions de religieux catholiques dans l’Allemagne nazie.


Mit brennender Sorge

Mit brennender Sorge est une encyclique de Pie XI condamnant la doctrine nazie, dans ses aspects totalitaires, racistes et antichrétiens. Il est communément admis qu’Eugenio Pacelli, futur Pie XII, en fut un des principaux rédacteurs, notamment en raison de son passé de nonce apostolique en Allemagne. D’aucuns voient donc dans ce texte une preuve supplémentaire de la bienveillance de l’Eglise catholique et de Pie XII en particulier envers les juifs. En réalité, si ce texte est effectivement une dénonciation du nazisme comme doctrine totalitaire et raciste, les mots “juif” ou “judaïsme” ou encore même “antisémitisme” n’apparaissent à aucun moment dans le texte de l’encyclique. Il apparaît donc difficile de le présenter comme une condamnation de l’antisémitisme. Il y a certes une condamnation globale du nazisme qui rend impossible d’accuser l’Eglise de complaisance à l’égard de ce régime, comme voudraient le faire certains auteurs plus préoccupés de discréditer l’Eglise catholique actuelle que de présenter objectivement des faits historiques.


Le message de Noël de 1942

­Dans son message radiophonique de Noël 1942, Pie XII évoque les « centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois uniquement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à une extinction progressive ». Encore une fois, il ne prononce pas le mot “juif” ou “antisémite”, ni même “nazi”. Un message en clair obscur qui est sujet à beaucoup d’interprétations. Certains prétendent que le Pape brisa le silence et fut le seul à dénoncer les exterminations en Europe nazie. Les autres, tel que, récemment, le rav Shear Yashuv Cohen, soulignent au contraire la mollesse et l’ambiguïté de ce message. Tout comme l’encyclique Mit brennender Sorge, il est difficile de trancher d’un côté comme de l’autre. Il apparaît clairement que Pie XII dénonce les exactions nazies, sans pour autant parvenir à prononcer un mot qui semble décidément lui arracher la langue : le mot “juif”.

Ainsi, lorsqu’on parle du “silence” de Pie XII, il faudrait toujours préciser qu’il s’agit du silence concernant le mot “juif” ou “antisémite”, mais qu’il a cependant parlé. Toute la question, que seuls des historiens apaisés et objectifs, dans leur traitement, pourront résoudre, consiste à évaluer si le fait que Pie XII n’ait pas désigné nommément les coupables (l’Allemagne nazie) et les victimes (les juifs) fut davantage bénéfique aux juifs ou aux nazis.


Pie XII s’investit personnellement pour sauver des juifs.

Ce sujet est encore une fois sujet à des interprétations de toutes sortes. Il est clair qu’il existe un certain nombre de témoignages de juifs, et certains de taille, tel le grand rabbin de Rome, Israël Zoller, devenu après son baptême Eugenio Maria Zolli. Il serait malhonnête intellectuellement de ne pas reconnaître l’investissement personnel de Pie XII pour sauver les juifs de la persécution nazie. Outre son implication directe pour sauver les juifs de Rome, à l’instar d’Israël Zoller, il donna des directives pour permettre la fuite des juifs hors d’Europe et la cache des juifs dans les institutions chrétiennes. C’est ce qui fait dire à Benoît XVI : “Pie XII a sauvé dans le monde plus de juifs que toute autre personne dans l’histoire”.


Sauver des juifs ou sauver des hommes ?

S’il n’est nullement contestable que Pie XII a sauvé des juifs en tant qu’hommes, il est cependant légitime de se poser la question : les a-t-il sauvés  parce qu’ils étaient des hommes, et même potentiellement de futurs chrétiens, ou bien parce qu’ils étaient juifs ? Ce chapitre intéresse en général peu la polémique actuelle qui préfère évoquer le “silence” de Pie XII.

Il est pourtant intéressant de regarder de près l’attitude de Pie XII après la Shoah. En 1946, le grand Rabbin de Palestine, Isaac Herzog envoya des missives à Pie XII et vint à Rome demander que l’Eglise “rende” à leur peuple les enfants juifs cachés dans les institutions catholiques. En effet, plusieurs milliers d’enfants avaient été cachés, mais pour la plupart d’entre eux baptisés. Pie XII se trouva donc face à une question théologique sans précédent : fallait-il rendre au peuple juif, par l’intermédiaire des organisations juives et sionistes, des enfants baptisés dans le but d’échapper à la persécution, mais pourtant baptisés en bonne et due forme ?

Au moment même où Karol Wojtila, le futur Jean-Paul II, refusait de baptiser des enfants juifs recueillis par des familles catholiques, Pie XII dut faire face au même dilemme, mais d’un point de vue autrement plus complexe : il n’était pas un simple pasteur, mais le garant de la doctrine catholique.

Lorsque le nonce apostolique en France Angelo Roncalli, futur Jean XXIII, demanda à Pie XII des recommandations pour les évêques de France sur ce sujet, il reçut la réponse suivante : «Il ne doit pas donner de réponse écrite aux autorités juives et doit bien préciser que l’Église jugera au cas par cas; les enfants baptisés ne peuvent être donnés qu’à des institutions qui garantissent leur éducation chrétienne; les enfants qui “n’ont plus de parents” ne doivent pas être rendus, et les parents qui auront survécu ne pourront récupérer leurs enfants que s’ils n’ont pas été baptisés».

Devant tant de cruauté, on a du mal à avaler les broderies apologétiques de l’article où j’ai tiré cette citation, car bien qu’il cite plusieurs cas où Pie XII “autorisa” de rendre des enfants à leurs parents, comment peut-on prétendre élever l’humanité lorsqu’on ne veut pas rendre des enfants à leurs parents sous prétexte qu’ils sont baptisés ?

Sur zenit.org, on trouve également un article apologétique sur la réponse vaticane aux demandes du grand rabbin Herzog qui ne furent pas exaucées. Ayant pris soin de préciser en préambule qu’en mars 1946, le grand rabbin de Jérusalem, Isaac Herzog, remet à Pie XII une lettre où il écrit que “le peuple israélite se souvient vivement avec la plus profonde gratitude de l’aide apportée par le Saint-Siège au peuple souffrant durant la persécution nazie”,  Zenit considère cette phrase de l’historien Tardini comme devant être portée au crédit de Pie XII et de Roncalli : « Donc, indique l’historien, les instructions du Vatican ne prévoyaient en aucun cas de ne pas restituer les enfants, du moment que la demande venait de leurs parents ou de leurs familles ».

Sachant que beaucoup d’enfants étaient complètement orphelins, on peut se demander à juste titre si Pie XII voulait sauver des juifs puisqu’au bout du compte, il ne voulut pas rendre ceux dont les institutions catholiques avaient fait des chrétiens.

Il est intéressant de constater que les nouveaux apologètes de Pie XII  essaient de mêler Roncalli, le futur Jean XXIII, à ces décisions cruelles. Il faut pourtant préciser que l’attitude concrète de Jean XXIII fut de ne pas mettre en pratique les recommandations vaticanes mentionnées plus haut et que, lorsqu’il devint Pape, une des premières décisions qu’il prit fut de modifier la prière pour les juifs, du Vendredi Saint, en ôtant l’expression injurieuse de “juifs perfides”. Par la suite, il tint personnellement à la rédaction d’un décret sur les relations entre juifs et catholiques, qui vit le jour sous la forme du texte Nostra Aetate, englobant dans sa version finale toute les religions non chrétiennes.


Pie XII bientôt béatifié ?

Benoît XVI a remis sur le haut de la pile le dossier de béatification de Pie XII, que son prédécesseur Jean-Paul II avait pourtant bien pris soin de séparer du dossier de Jean XXIII, récemment béatifié. Dans ce contexte, on entend de plus en plus parler de cette possible béatification. Déjà, des voix comme celle du Père Jean Dujardin dans son livre “l’Eglise catholique et le peuple juif”, ont mis en garde contre une telle décision, dans la mesure où le silence de Pie XII est controversé, qui pourrait bien envenimer pour longtemps les relations entre juifs et catholiques.

Pour ma part, il me semble que la question du silence de Pie XII n’est pas le seul problème.

Une des questions, non moins importante, notamment aux yeux des juifs eux-mêmes, est celle de l’attitude de Pie XII lorsqu’on le présente comme quelqu’un ayant sauvé des juifs : nous savons que cela est vrai et loin de moi l’idée de le contester. Mais les a-t-il sauvés en tant qu’hommes et/ou en tant que juifs ?

Je pose la question : si un juif sauvé de l’extermination se convertit ou est converti de gré ou de force au catholicisme pour échapper à la persécution, est-ce vraiment un juif qui a été sauvé de l’extermination ? Non, c’est un homme qui a été sauvé, le juif en lui a disparu.

Cette question n’est pas sans rapport avec le motif de l’extermination avancé par Hitler. Il ne s’agit nullement d’une question territoriale, mais bien de la judéité, comprise comme une race et une religion, qui constituait aux yeux des nazis la raison de l’extermination des juifs. Hitler voulait, selon ses propres mots, un Reich et un monde “pur de tout juif” pour qu’il soit “pur de tout Dieu”, ne l’oublions jamais. D’une certaine façon, j’ose affirmer qu’Hitler avait très bien saisi ce lien spirituel qui unit le peuple juif à l’Eglise (dont parle Nostra Aetate), et il s’acharnait précisément à le détruire. Il faut se rendre à l’évidence : bien que Pie XII ait sauvé des juifs, il n’a pas été à la hauteur de sa tâche de visionnaire en ne percevant pas cette intention dans le nazisme.

On peut même affirmer que Pie XII n’a pas su, au moment crucial de la Shoah,  percevoir et changer les éléments théologiques antijuifs de la doctrine catholique d’alors, qui étaient en consonance avec la doctrine nazie.

Il faudra attendre Vatican II et Jean-Paul II pour entendre parler, à propos des juifs, de “l’alliance qui n’a jamais été révoquée”, ou autres termes marquant le respect et l’amorce d’un dialogue sans arrière-pensées missionnaires.

Quand on lit, par exemple, des citations comme celles-ci, censées innocenter Pie XII de toute forme d’antisémitisme, on croit rêver : « Et dès le 28 septembre 1928, Rome rappelait : « L’Eglise catholique a toujours eu l’habitude de prier pour le peuple juif, qui fut le dépositaire des promesses divines jusqu’à Jésus-Christ, malgré l’aveuglement de ce peuple. Bien plus, elle l’a fait à cause de cet aveuglement. Règle de cette même charité, le Siège apostolique a protégé ce peuple contre d’injustes vexations, et de même qu’il réprouve toutes les haines et toutes les animosités entre les peuples, de même il condamne la haine contre le peuple choisi par Dieu autrefois, cette haine que l’on désigne sous le vocable d’antisémitisme. »

Les termes en gras montrent combien l’Eglise catholique de l’époque considère la foi juive comme périmée, caduque, en désaccord avec l’idée actuellement admise que l’alliance des juifs est “irrévocable”. Cette prière pour faire sortir le peuple juif de l’aveuglement correspondait bien à une intention missionnaire. Voilà où s’arrête la condamnation de l’antisémitisme par l’Eglise de l’époque : la condamnation de l’animosité entre les hommes, sans reconnaissance de la spécificité de la haine anti-juive qui est de vouloir détruire Dieu. Cette condamnation ne pouvait pas être pleine et entière puisque l’Eglise elle-même a essayé, par nombre de moyens, d’éradiquer le judaïsme, sans pourtant exterminer physiquement les hommes.

Pie XII apparaît donc davantage comme un pontife “dans son temps”, qui condamna le nazisme comme une doctrine totalitaire, mais qui faillit à sa mission prophétique d’éclairer l’Eglise et l’Europe chrétienne sur l’extermination du peuple juif, d’abord pour lui-même, et ensuite en tant que racine spirituelle de l’Eglise. Si l’on doit parler d’aveuglement, c’est bien de celui de Pie XII qu’il s’agit.

Dans ce contexte, on voit mal comment la béatification de Pie XII - quelles que soient ses “vertus” personnelles et sa sainteté authentifiée par un miracle - pourrait permettre d’approfondir la récente théologie chrétienne du judaïsme et les liens entre l’Eglise et les juifs. Une telle béatification serait plutôt de nature à brouiller les pistes, à entretenir les malentendus, et nécessiterait, une fois de plus, un discours compliqué d’explication pour faire la part des choses entre le Pie XII vertueux canonisé et l’homme qui n’arrivait pas à dire le mot “juif”, et qui refusait de rendre des enfants juifs à leurs parents, sous prétexte qu’ils sont baptisés.

Mais, est-il vraiment possible de “faire la part des choses” ?


Nicolas Baguelin

 

© Un écho d’Israël

 

Mis en ligne le 16 novembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org