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Menahem Macina

L’indifférentisme de Pie XII entre l’agresseur et la victime et les leçons à en tirer, M. Macina
11/11/2008

Une nouvelle pièce à verser au dossier de la polémique autour de la béatification de Pie XII. Il s’agit d’un extrait de l’encyclique "Mystici Corporis", du 29 juin 1943, que nous communique une religieuse catholique, observatrice vigilante de l’attitude de l’Eglise envers les juifs, en général, et de l’attitude de Pie XII, face à l’Holocauste, en particulier. La lecture de ce texte m’a amené à me demander si les choses avaient changé depuis, au moins s’agissant du conflit entre les Palestiniens et les Israéliens. C’est ce que je m’efforce de vérifier dans l’analyse qui suit.

10/11/08

En nous adressant ce texte, cette internaute écrit :

« Ci-dessous un passage qui m’a éclairée sur ce qui m’apparaît, derrière une position de neutralité, comme un jugement qui, se voulant ’intègre’, tient les deux camps pour responsables de la guerre. Il s’agit de la guerre, non de l’extermination des juifs, toutefois la cause, qui est tout de même la volonté de conquête du pouvoir allemand de l’époque - il n’était pas besoin de recul pour le voir -, est effacée, oubliée, non vue. C’est pour moi incroyable. Il en résulte une soi-disant absolue impartialité et un jugement intègre qui traitent à égalité l’agresseur et la victime. Je suis persuadée que le pape était sincère. Déchiré, aveugle il ne s’est pas élevé plus haut que ses sentiments et s’est réfugié dans une annonce aux ’catholiques’ - des deux camps. »

 

Et la religieuse de citer cet extrait de l’Encyclique Mystici Corporis Christi, du 29 juin 1943 :

« Nous voulons remettre sous les yeux de tous et célébrer la beauté, les mérites et la gloire de notre Mère l’Eglise, à qui, après Dieu, nous devons tout... Nous avons vu, en effet, au milieu d’une guerre longue et meurtrière qui avait malheureusement brisé la communauté fraternelle des peuples, tous Nos fils dans le Christ du monde entier, d’une même volonté et d’un même amour, porter leurs regards vers leur Père commun qui, chargé des soucis et des angoisses de tous, dirige en ces temps troublés la barque de l’Eglise catholique.

Nous n’avons pas seulement constaté l’unité merveilleuse du peuple chrétien, mais aussi l’affirmation de ce fait : de même que Nous embrassons d’un amour paternel les peuples de n’importe quel pays, ainsi les catholiques à leur tour, bien qu’appartenant à des nations en guerre les unes contre les autres, tournent de partout leurs regards vers Nous comme vers le Père très aimant qui, guidé par une absolue impartialité et par un jugement intègre à l’égard des deux camps, domine l’agitation et les tempêtes des bouleversements humains pour prêcher et défendre de toutes ses forces la vérité, la justice et la charité. »



Hubris ou autisme du pape d’alors ?


On ne peut lire sans malaise, voire sans scandale, de telles considérations. Et si l’on m’objecte qu’elles portent la marque de leur temps et qu’il n’est pas question de les juger à l’aune de notre mentalité actuelle, je réponds que c’est là un argument spécieux. Il n’était pas besoin de savoir ce que nous savons aujourd’hui, pour s’abstenir de mettre sur le même pied, comme l’observe très justement notre internaute, l’agresseur et les agressés. Nous avons là un terrible exemple de l’insensibilité marmoréenne de ce pape et surtout du décalage abyssal de ses conceptions, déconnectées de la tragique réalité d’alors, qui l’ont conduit à administrer à la chrétienté mondiale, cette "médication" homilétique surréaliste et inhumaine, qui parvient à voir, dans ce conflit,
« l’unité merveilleuse du peuple chrétien », et à doubler ce satisfecit incongru et cruellement déplacé, de considérations qui confinent au culte de la personnalité.

  • Pie XII, en effet, s’intitule lui-même « Père très aimant », alors que le fondateur de l’Eglise, Jésus, a mis en garde ses disciples, en disant : "N’appelez personne votre Père sur la terre: car vous n’en avez qu’un, le Père céleste" (Mt 23, 9).
  • Il se targue d’une « impartialité absolue » et d’« un jugement intègre » ;
  • et se voit comme « dominant » la mêlée pour, comme il l’écrit, « prêcher et défendre de toutes ses forces la vérité, la justice et la charité ».

Passons sur l’appréciation hyperbolique de sa personne, que trahissent ses propos. Donnons-lui (généreusement) acte de ce qu’il a prêché et défendu « la charité », voire, à la rigueur, « la vérité » - telle, du moins, qu’il la concevait. Mais, en ce qui me concerne, même avec la meilleure bonne volonté du monde, je ne puis me convaincre qu’il ait défendu « la justice ». Si tel avait été le cas, il n’aurait pas considéré que la responsabilité de la guerre incombait aux deux belligérants (non évoqués nommément) : l’Allemagne nazie, d’une part, les Alliés, de l’autre. Que telle soit sa conception ressort de son évocation littérale des « deux camps », qui ne fait aucune distinction explicite entre les responsables de ce conflit barbare, ayant pour but la domination hégémonique de l’Europe par l’Allemagne nazie, et ses victimes.

L’écrivain catholique français, François Mauriac, lui, ne s’est pas extasié, comme ce pape, sur  « l’unité merveilleuse » des chrétiens d’alors ; il a déploré, au contraire, qu’ils « n’aient pas eu la consolation d’entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables ’frères du Seigneur’ [les Juifs] ». (1)

 

Les choses ont-elles changé depuis lors ?

Comme plusieurs théologiens de métier l’ont fait remarquer dans d’autres contextes, ce n’est pas la première fois que les pontifes romains, directement, ou par le truchement des prélats et/ou des organes du Vatican, tiennent des propos analogues, sur un ton peut-être plus prudent, mais à peine moins assertif, visant à exalter l’excellence des jugements et des prises de position de l’Eglise, si discutables, voire injustes soient-ils, comme ce fut le cas, à plusieurs reprises, dans les années 2002-2004, à propos du conflit israélo-arabe. En voici quelques exemples parmi des dizaines d’autres.

·         On se souvient sans doute de la flèche verbale redoutable, mille fois ressassée, depuis, dans la presse internationale et jusque dans les médias arabes, que tira contre Israël le pape Jean Paul II, le 16 novembre 2003 :

« De nos jours «La Terre Sainte n’a pas besoin de murs mais de ponts ! ».

Ce que l’on connaît moins, par contre, c’est sa version anglaise, plus dure encore, telle qu’elle figure dans la brève allocution du même pape, prononcée le 14 février 2004, pour accueillir Ahmed Korei, alors Premier ministre de l’Autorité Palestinienne, qui était en visite au Vatican (2) :

 

« C’est de réconciliation que la Terre sainte a besoin, et non de vengeance, de ponts, et non de murs. »

On aura remarqué la présence (insolite ?) du mot « vengeance » – entendez, l’israélienne… J’y reviendrai.

·         Le 5 mai 2001, Jean Paul II arrive à Damas. Il se rend dans un salon officiel de l’aéroport pour une cérémonie de bienvenue. Le président de la république syrienne lui réserve un accueil chaleureux et très politique.

Après avoir rendu hommage aux valeurs représentées par le Saint-Siège et présenté les vertus du peuple syrien, Bachar el-Assad déclare, en arabe :

« Votre sainteté, nous constatons que la justice est bafouée : les territoires sont occupés au Liban, au Golan et en Palestine. Nous les entendons massacrer les principes de l’égalité lorsqu’ils disent que Dieu a créé un peuple meilleur que les autres (...) Ils violent les lieux sacrés, ils tentent de tuer tous les principes des religions célestes avec la même mentalité par laquelle fut trahi puis torturé le Christ et de la même manière qu’ils ont essayé de trahir et tuer le prophète Mohamme».

L’assistance - une soixantaine de personnes, essentiellement des religieux musulmans ou chrétiens, écoute en silence ces propos, alors que Jean Paul II semble se recueillir, une main sur la figure.

Le président syrien insiste :

« La charité, c’est d’arrêter de tuer tout ce qui est arabe par la haineNous tenons à la paix juste et globale, celle qui rend les territoires à leurs propriétaires, en vertu des résolutions du Conseil de Sécurité, avec le retour des réfugiés dans leur pays et l’instauration d’un État palestinien indépendant, avec Jérusalem pour capitale ».

En conclusion, le président remercie chaleureusement le pape pour sa présence et lui demande d’être

« à nos côtés, contre les oppresseurs, pour que les Arabes récupèrent ce qui leur a été volé sans aucun droit ».


Extraits de la réponse de Jean Paul II à Assad

 « Si souvent les espoirs de paix se sont levés pour être ensuite balayés par de nouvelles vagues de violences »,

Et le pape de rappeler, comme il l’avait fait en janvier 2001, devant le corps diplomatique accrédité au Vatican :

« il est temps de retourner aux principes de la légalité internationale : interdiction de l’acquisition des territoires par la force, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, respect des résolutions de l’ONU et des conventions de Genève ».

Difficile de nier que cette réponse – qui charge exclusivement l’Etat d’Israël, sans remettre les choses dans leur contexte historique - ne pouvait qu’être perçue comme un entérinement de la diatribe anti-israélienne d’Assad. Le pape n’exprima pas le moindre regret des propos antisémites du jeune président syrien, il n’évoqua même pas, fût-ce en termes diplomatiques feutrés, les atrocités palestiniennes à l’encontre de civils israéliens.

 

·         Le 16 mai, au cours d’une audience générale, Jean Paul II récidive, en faisant une allusion qui ne pouvait que plaire aux Syriens, et en égratignant, au passage, la réputation de l’Etat hébreu :

« En Syrie, je ne pouvais pas ne pas adresser à Dieu une prière particulière pour la paix au Moyen-Orient, également et malheureusement poussé par la situation actuelle dramatique, qui devient toujours plus préoccupante. Je me suis rendu sur les hauteurs du Golan, dans l’église de Kuneitra, à demi détruite par la guerre, d’où j’ai élevé ma prière. D’une certaine manière, mon esprit est resté là-bas, et ma prière continue et ne cessera pas, tant que la vengeance ne laissera pas la place à la réconciliation et à la reconnaissance des droits réciproques. »

Comme plus haut, surgit à nouveau, dans la bouche du pontife d’alors le terme « vengeance ». Difficile, pour l’Etat d’Israël, de ne pas se sentir visé. On se demande toutefois de quelle "vengeance" parlait le pape. On ne lui fera pas l’injure posthume de le considérer comme un ignorant en matière de politique internationale. À ce titre, il savait parfaitement que le Golan avait été occupé par Israël en vertu des lois de la guerre (Conventions de Genève), qui autorisent un pays attaqué (ce qui était sans aucun doute le cas lors de la guerre de Kippour, en 1973) à s’emparer de territoires de l’agresseur et à y exercer son autorité, jusqu’à ce qu’un accord de paix soit signé entre les belligérants. À ce jour, et malgré de multiples efforts, rien de tel n’a pu être obtenu. Cette partialité a coupé le souffle aux diplomates – et pas seulement aux Israéliens.

Vers la fin de son pontificat, le pape Jean Paul II exprimera de plus en plus fréquemment sa préoccupation concernant le conflit palestino-israélien.

·         Le dimanche 11 juillet 2002, lors de la prière de l’Angelus, dans sa résidence d’été de Castelgandolfo, il déclarait, entre autres (4) :

« …Quand parviendra-t-on à comprendre que la cohabitation entre le peuple israélien et le peuple palestinien ne peut s’obtenir par les armes ? Ni les attentats, ni les murs de séparation… De 1967 à aujourd’hui, il y a eu une succession épouvantable de souffrances indicibles : souffrances des Palestiniens, chassés de leur terre et soumis, ces derniers temps, à un état de siège permanent, sujets à une punition collective ; souffrances de la population israélienne, qui vit dans la peur quotidienne d’être la cible d’assaillants anonymes. À cela s’ajoute la violation d’un droit fondamental, celui de la liberté de culte. En effet, à cause d’un couvre-feu rigide, le jour de la prière hebdomadaire, les croyants n’ont plus accès aux lieux de culte… »

·         Le dimanche 16 novembre 2003, au cours de son allocution hebdomadaire avant la récitation de l’Angelus, Jean Paul II évoquait le conflit palestino-israélien en ces termes :

« Malheureusement, en ces lieux, le dynamisme de la paix semble s’être arrêté... La construction d’un mur entre le peuple israélien et le peuple palestinien est considérée par beaucoup comme un nouvel obstacle sur la voie d’une coexistence pacifique. En réalité, la Terre Sainte a besoin non pas de murs, mais de ponts ! Sans la réconciliation des esprits, il ne peut y avoir de paix ».

Comme il est facile de le constater, ces reproches, majoritairement adressés à la partie israélienne, ne font aucune allusion au fait que l’Etat juif se défend contre un agresseur qui recourt systématiquement à l’arme barbare du terrorisme, et que l’érection de la barrière de sécurité ne vise qu’à protéger les civils israéliens d’une mort atroce. Jean Paul II a systématiquement présenté les choses comme si l’on avait affaire à deux Etats en conflit, observant les lois de la guerre, alors qu’il s’agit de ce que les spécialistes appellent une « guerre asymétrique », où un Etat démocratique se voit dans l’obligation de respecter, lui, le droit international face à un adversaire sans foi ni loi qui le foule cyniquement aux pieds, sans que l’agressé puisse répliquer de manière conventionnelle, car, en effet, les Palestiniens n’ont pas d’Etat.

Ajoutons à ce constat qu’avec une douzaine de visites au Vatican, le dirigeant palestinien disparu, Yasser Arafat, aura été l’un des hommes politiques le plus fréquemment reçus par le défunt pape. Si pénible qu’en soit l’évocation, peut-être faut-il attribuer cet engouement du pontife d’alors pour un homme dont les activités terroristes n’étaient un mystère pour personne, à la solidarité instinctive qu’éprouvait, pour "l’assiégé de la Mouqata", cet illustre fils d’une nation polonaise qui avait cruellement souffert de l’occupation allemande de son pays.

Par ailleurs, on sait l’aversion viscérale qu’éprouvait Jean Paul II envers Ariel Sharon, qui incarnait, à ses yeux, l’occupant par excellence, d’autant plus haïssable qu’il représentait ce que le pontife détestait le plus dans l’Etat juif, à savoir, l’usage - jugé par lui excessif, injuste, voire immoral - de la contrainte policière et de la force armée pour contenir une révolte palestinienne larvée et irrédentiste, que le fier Polonais ne pouvait s’empêcher d’identifier avec la résistance de son pays, quelques décennies plus tôt, à l’Allemagne d’abord, puis à l’Union soviétique.

C’est peut-être là que gît le ressort secret de ce qu’on a trop souvent considéré comme une ambiguïté, voire une inconséquence insupportables dans le comportement de ce grand pape, dont les paroles et les gestes révolutionnaires ont incontestablement ouvert une nouvelle ère dans les relations entre chrétiens et juifs.

 

Conclusion

On me reprochera sans doute le parallèle audacieux (si ce n’est iconoclaste!) que je me suis permis de faire entre les actes d’un pape du temps de guerre, dont l’attitude d’alors est, jusqu’à ce jour, considérée comme ambiguë et suspecte, et ceux de Jean Paul II qui a tant fait pour le changement d’attitude des chrétiens envers le peuple juif.

Je maintiens cependant que mon analyse se justifie, si l’on tient compte du parallélisme frappant entre l’amalgame, violemment contraire à la justice, qu’ont fait ces deux papes – même si ce fut de bonne foi – entre les agissements, foncièrement différents, de deux ennemis en conflit.

Ils se sont chargés d’une lourde responsabilité devant l’histoire, en accordant implicitement à chacune des parties une légitimité égale, et en mettant sur le même pied,

·         ici, le bellicisme de l’Allemagne hitlérienne, mis au service d’un hégémonisme brutal visant à la conquête illégale de territoires nationaux qui ne lui appartenaient pas ;

·         là, le terrorisme arabo-palestinien le plus bestial, mis au service d’un refus radical d’accepter les conséquences de plusieurs défaites arabes successives, dans des guerres qui visaient à la disparition physique ou politique d’Israël, considéré comme occupant indûment une terre que les Palestiniens revendiquent comme leur appartenant en totalité, malgré les négociations de paix qu’ils affectent de mener depuis des années, avec « l’occupant », comme ils l’appellent jusqu’à ce jour. 

Je n’accuse pas les Palestiniens de défendre une cause injuste, ni de faire preuve de cynisme et de mauvaise foi – bien que leurs attitudes aient contribué, à maintes reprises, à accréditer cette perception. Je dis seulement, et ce sur la base d’une observation attentive du conflit, depuis une dizaine d’années, que leur certitude autiste d’avoir un droit absolu à une patrie palestinienne - dont ils entendent décider des dimensions territoriales qu’elle affectera, et dont il est clair qu’elles rendront impossible la survie de l’Etat d’Israël – contraint Israël à résister aux pressions incessantes et de plus en plus comminatoires des nations, qui ont depuis longtemps fait leur l’indifférentisme moral qui – on ne le répétera jamais assez – accorde la même légitimité à l’agresseur et au meurtrier qui n’aspirent qu’à spolier et à détruire, qu’à l’agressé et à la victime qui ne font que se défendre.

 

Menahem Macina

 

© upjf.org

 

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Notes

 

(1)   François Mauriac, Préface au livre de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIème Reich et les Juifs, Calmann-Lévy, 1951 et 1979, cité d’après les éditions Complexe, Bruxelles, 1985, p. X.

(2)   En anglais : « It is reconciliation that the Holy Land needs : forgiveness not revenge, bridges not walls ». Le texte figure sur le site du Vatican.

(3)   Voir le point 4 du texte de cette audience, sur le site du Vatican.

(4)   Texte consultable sur le site de l’UPJF, sous le titre "Allocution papale vigoureuse sur le conflit israélo-palestinien".

 

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Mis en ligne le 10 novembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org