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Menahem Macina

Quand Pie XII menaçait d’élever la voix si les Alliés bombardaient les biens fonciers de l’Eglise
04/12/2008

Ce n’est pas la première fois que j’interviens dans le débat autour de la béatification, hautement controversée, de Pie XII (1). Soucieux de fonder, autant que possible mes contributions sur des documents historiques indiscutables, je verse au dossier cette mienne analyse d’un mémorandum, peu connu en dehors d’un cercle restreint de spécialistes, rédigé par ce pape à l’automne 1941. Comme on le verra, il jette un sérieux doute sur l’argument apologétique invoqué ad nauseam par les défenseurs inconditionnels de Pie XII pour justifier son choix de « privilégier l’action caritative aux dénonciations publiques » de l’extermination des Juifs. (Menahem Macina)

04/12/08


Selon une dépêche de l’agence de presse catholique Zenit,
de Rome, en date du 1er décembre, après avoir rappelé « le 50e anniversaire de la mort du Serviteur de Dieu, le Pape Pie XII », Benoît XVI, en visite dans la paroisse romaine Saint-Laurent-hors-les-Murs, le dimanche 30 novembre, a évoqué

« un événement particulièrement dramatique dans l’histoire pluriséculaire de votre Basilique, qui a eu lieu, lors du second conflit mondial, lorsque, le 19 juillet 1943, un violent bombardement provoqua des dommages très graves au bâtiment [de la basilique] et à tout le quartier, semant la mort et la destruction ». 

Et Benoît XVI de poursuivre :

« On ne pourra jamais effacer de la mémoire de l’histoire le geste généreux accompli à cette occasion par mon vénéré Prédécesseur, qui courut immédiatement porter secours et réconforter la population durement frappée, parmi les décombres encore brûlants ».   

Certains estimeront, avec juste raison, que Zenit exagère en ajoutant que ce « geste… n’était pas sans danger pour la sécurité du pape Pacelli ». Mais s’ils parcourent les commentaires de certains médias italiens sur le sujet, cette emphase leur paraîtra discrète en comparaison. Voici ce qu’on peut lire dans une dépêche du 30 novembre 2008, mise en ligne sur le site de l’Agence de presse italienne, AGI News On : 

« Ce jour-là, l’habit blanc de son prédécesseur fut maculé du sang de l’un des blessés qu’il était allé réconforter pour faire sentir sa présence de père. (Il apportait aussi de l’aide matérielle, dont beaucoup d’argent liquide : le pape distribua personnellement des billets de mille lires aux personnes qui réussissaient à l’approcher). La mémorable photographie de Pie XII, les bras grands ouverts au milieu de la foule, et son vêtement blanc taché de sang, restera un symbole de la tragédie des habitants et du lien entre l’Eglise et la ville. »

Mais, au-delà de la grandiloquence de ce trémolo verbal, il est difficile de se départir du soupçon que la montée en épingle de cet événement du passé (dont la commémoration n’a même pas eu lieu le jour de l’anniversaire du drame, qui, rappelons-le, s’est produit un 19 juillet) pourrait bien être un énième épisode supplémentaire de la véritable campagne de promotion de la béatification de Pie XII, orchestrée depuis des mois par le Vatican et des zélateurs catholiques de sa cause, pour apaiser les dernières résistances, tant juives que chrétiennes.

Si donc on a estimé, en haut lieu, que cette geste mélodramatique du temps de guerre méritait d’être exhumée de la poussière du temps (à titre de preuve supplémentaire de "l’héroïcité des vertus" du pontife d’alors?) il me semble honnête d’en exhumer une autre, moins apologétique, ne serait-ce que pour mettre les choses en perspective.


On sait que les apologètes de Pie XII répètent sans cesse à qui veut les entendre que le pape a privilégié l’action caritative à la dénonciation publique et claire de la persécution des Juifs, et ce afin de leur éviter de plus grandes tragédies. Outre l’ironie involontaire de cette assertion – que pouvait-il, en effet, arriver de pire aux Juifs, massacrés, déportés, et condamnés à une mort, lente ou brutale, mais inéluctable ? -, un fait historique, au moins, atteste que le pape d’alors était tout à fait capable de parler haut et fort, pour peu que ses biens fonciers soient en danger.

C’est ce qui faillit se produire à l’automne 1941. Le 17 septembre de cette année-là, le pape Pie XII remettait à Myron Taylor, représentant personnel du Président Roosevelt auprès du souverain pontife, un mémorandum relatif au bombardement de Rome, envisagé par les Alliés. Une copie officielle de ce texte est conservée à la Bibliothèque Présidentielle Franklin Roosevelt, aux Etats-Unis.

 

En voici la traduction française, effectuée par mes soins (cliquer sur le cliché pour l’agrandir).

« Selon une émission radiodiffusée par la BBC de Londres, le 24 août [1941], le commandant des forces aériennes britanniques a déclaré que [les Alliés] allaient bombarder Rome elle-même, car ils ne se font pas d’illusions [sens incertain].

La Secrétairerie d’Etat a attiré l’attention de M. Osborne (2) et de M. Tittmann (3) sur le fait que, si la Cité de l’Etat du Vatican, des basiliques, des églises, ou des bâtiments pontificaux et des institutions romaines (très nombreux et d’une très grande importance historique et artistique), venaient à être touchés, le Saint-Siège ne pourrait garder le silence.

Il ne serait pas bon non plus que, dans le cadre des  relations cordiales qui existent entre le Saint-Siège et l’Angleterre, se produise quoi que ce soit qui les modifie ou les détériore.

M. Tittmann a assuré qu’il porterait l’affaire à l’attention du Gouvernement américain, qui saura sans aucun doute en évaluer l’importance et la gravité. »

 

(Note : M. Taylor a exposé ce problème au Premier Ministre, aux "Chequers" [résidence du Premier Ministre], le dimanche 28 septembre 1941, et au ministre des Affaires étrangères, M. Eden. Par la suite, M. Taylor a remis ce mémorandum au Président [des Etats-Unis].)

 

 

Je fais mienne la réaction amère de M. Bagel, à ce sujet, sur son blog (4) :

« Je note, avec une ironie attristée, que le pape Pie XII ne fut pas aussi éloquent quand les nombreuses synagogues et lieux de culte juifs - qui étaient "très nombreux et d’une très grande importance historique et artistique", étaient incendiés et rasés jusqu’au sol dans les territoires occupés [par les troupes allemandes]. »

 

Menahem Macina

 

© upjf.org

 

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Notes

 

(1) Je me permets de référer à ces miens articles, parmi d’autres : "Un chaud débat chrétien autour de l’article d’un auteur catholique sur la béatification de Pie XII" (16/11/2008); "L’indifférentisme de Pie XII entre l’agresseur et la victime et les leçons à en tirer", (11/11/2008); "Benoît XVI prend de nouveau la défense du pape controversé Pie XII" (09/11/2008); "« Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d’Hitler », du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ?" (27/10/2008); "Pie XII, «pape de Hitler» ? Certainement pas, mais «Juste des nations», c’est pour le moins prématuré" (27/10/2008); "Pie XII et les juifs, apologétique et légende à la rescousse d’un pape décrié: la preuve par Lapide" (22/10/2008); "Le Pape a-t-il décidé de ne pas béatifier Pie XII ? Rien n’est moins sûr. Qu’en est-il exactement?" (21/10/2008); "Cherche Juifs ’post-holocaustistes’ pour témoigner de la ’judéophilie cachée’ de Pie XII" (19/10/2008); "La réserve diplomatique de Pie XII face à la persécution des Juifs fut-elle coupable ?" (19/10/2008); etc.

(2) Sir Francis d’Arcy Osborne, était le représentant britannique auprès du Saint-Siège, pendant la Seconde Guerre mondiale.

(3) Harold Tittmann était chargé d’affaires auprès du Saint-Siège, à la même époque, en tant qu’assistant de Myron Taylor, représentant personnel du président Roosevelt auprès de Pie XII.

(4) "Caring for G_d’s Souls or rather the Vatican’s assets?" (Est-ce des âmes des fidèles qu’on se préoccupe, ou plutôt des biens du Vatican ?).

 

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Annexe


J’ai transcrit une brève séquence d’actualités filmées de l’époque, dont la fiche média et la vidéo y afférant figurent dans les archives de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), sous le titre général : NOUVEAU BOMBARDEMENT DE ROME - France Actualités AF - 10/09/1943 - 00h00m44s. Elle est précédée de l’avertissement suivant :

 

« Ce document provient des actualités produites et contrôlées par le régime nazi et les autorités vichystes et diffusées en France de 1940 à 1944. »

 

          Titre original de la séquence :

« Suite au dernier bombardement de ROME. Le Pape PIE XII bénit la foule du balcon de ST Pierre. Des lointaines fumées de nombreux incendies s’élèvent au-dessus de Rome. »

 

Transcription du reportage :

« Voici quelques images de Rome prises pendant le bombardement qu’a subi la Ville éternelle. [Prises de vues des ruines, avec une insistance caractéristique sur celles des églises].


En sa qualité d’évêque de Rome, le Pape est venu visiter les ruines, parmi lesquelles se trouvent des hôpitaux et des édifices historiques, et apporter à la population le réconfort de sa présence.
[Quelques prises de vues du pape sortant de sa voiture et bénissant la foule, dans un quartier sinistré, suivies de prises de vues montrant la foule entourant le pape, qui bénit, puis harangue brièvement les fidèles, avant de réintégrer son véhicule.]


Quelques heures plus tard, dans un message radiodiffusé, le pape donnait sa bénédiction apostolique à tous ceux qui se sentent unis à lui dans l’amour de la paix. » [
Vue de Pie XII bénissant la foule du balcon du Vatican, réservé à ses apparitions publiques.]

 

 Mis en ligne le 4 décembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org