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Israël (Société - mentalités)
Israël (diabolisation d')

Ils ont dit : Apartheid ? Yohanan Elihaï
05/12/2008

Ce témoignage précieux émane d’un homme qui sait de quoi il parle, puisqu’il vit depuis plus de 60 ans en Israël. On trouvera, à la fin de cet article, un résumé de la biographie et des activités de ce religieux catholique, qui a choisi de lier sa vie à Israël, et n’en fait pas moins preuve d’une empathie peu commune pour les Palestiniens - il parle leur langue et en est même devenu un spécialiste ! Merci à ce témoin exceptionnel d’avoir lavé de cet affront le peuple au sein duquel il vit, et dont il connaît - infiniment mieux que les myriades de bavards sentencieux qui en parlent à tort et à travers - les mérites et les déficiences. (Menahem Macina).

1er décembre 2008

Texte repris du site de Un écho d’Israël


Une mise au point s’impose : De quoi parle-t-on ?

Et d’abord, comme Israélien, je commence par une confession : Oui, il y a beaucoup de choses honteuses dans notre pays. Oui, surtout dans les territoires occupés, la population souffre de bien des injustices et de violences non justifiées. Beaucoup d’Israéliens, et des meilleurs, le reconnaissent, le regrettent, parfois le combattent. Même en haut lieu, on avoue que… Et parfois les autorités réagissent, punissent les responsables – dans combien d’États en guerre ferait-on cet effort ? – mais trop peu, très peu. Bien des cas sont camouflés, ou oubliés. On fait une enquête et, six mois après, rien ne s’est passé. Ce n’est pas mon propos aujourd’hui. Du reste, je sais que si je disais tout en vrac, bien de nos amis qui idéalisent Israël – qui n’a jamais tort, bien entendu, il y a toujours une justification, une explication – feraient à « Un Écho » des reproches. Or, nous sommes censés ne dire que de belles choses. Et pourtant la vérité prime.

Mais la vérité réclame des nuances, et pas seulement la moitié des faits. Et c’est là que l’on devrait compléter le tableau : quand les journaux (européens ou arabes etc.) ne disent que le négatif, ce n’est plus la vérité. Or c’est très souvent le cas. Il faudrait une conscience solide et une patience rare pour toujours dire : oui, mais… Même les journalistes honnêtes n’ont pas le temps, jour après jour, de rentrer dans ces précisions, et ils ne savent pas tout non plus. Cette mise au point sur la situation en Israël, pour combattre les exagérations et les calomnies, demanderait un long article (ou plusieurs), revenons donc, pour cette fois, sur l’apartheid.

Ceux qui disent ce mot ont tout simplement oublié ce qu’il veut dire, ou ne l’ont jamais su. Et l’inexactitude dans le langage est mortelle. Comme tout mensonge : on jette du poison dans une rivière et on ne peut plus courir après pour en neutraliser les effets.


Il n’y a pas d’apartheid en Israël

L’apartheid, faut-il le rappeler, c’est séparation, isolement total ; c’est dire : il y a deux poids et deux mesures dans toute la vie pour les blancs et pour les noirs – disons, ici : pour les Juifs et pour les Arabes. On ne peut s’asseoir sur le même banc, voyager dans les mêmes autobus, se rencontrer dans les magasins, habiter dans les mêmes quartiers, etc.

Toutefois, avant de faire un tableau positif, il faut reconnaître qu’il y a des inégalités entre Juifs et Arabes, même en Israël, ici ou là, et les journaux ne manquent pas de le signaler. Je me rappelle la belle décision d’un député de droite qui disait : Si nous arrivons au pouvoir, il faudra qu’on fasse un grand ménage dans cette situation. Donc, il en avait conscience.

Du reste n’y a-t-il pas aussi des inégalités dans la population juive ?
Et que dire des autres pays ? Il y a pareil et parfois pire. Mais ce n’est pas une consolation, une justification. Amos Keinan, journaliste, auteur et sculpteur – à qui l’on disait : Mais regarde ailleurs, c’est pire ! – répondait : Je ne suis pas responsable des autres pays : c’est ici que je dois combattre les injustices.

Enfin, avouons-le, oui, il y a des lieux d’apartheid dans les territoires palestiniens sous contrôle israélien. Des cas localisés comme ces routes réservées aux habitants juifs des implantations dans les territoires palestiniens. Bien sûr, on répondra : C’est qu’il y avait des attentats, ou jets de pierre sur leurs autos quand la route était commune. Bon, mais est-ce une réponse ? Et les conditions de circulation sont-elles égales pour tous ? Les Palestiniens du coin doivent faire des détours par de mauvaises routes.
Et pourtant, ce cas, dû à une situation de conflit (et à une attitude d’insensibilité au malheur de l’autre), n’est pas à généraliser. Revenons donc au territoire d’Israël, où l’on nous dit que règne l’apartheid.

J’habite un quartier en bordure du village [arabe] de Sour Baher, que je vois de mon balcon. Et je me réjouis de voir les défilés de voitures pour les noces, décorées et klaxonnant en cadence, puis, les feux d’artifice dans le village. Et les muezzins qui font entendre l’appel à la prière (ici, c’est très beau, voix humaine et non disque trop fort), même le jour de Kippour. Dans notre autobus, qui passe au pied de leur colline, on est assis à côté de jeunes arabes qui rentrent au village, certains téléphonent à haute voix en arabe avec leur portable. Une fois c’est un soldat qui se lève pour faire asseoir une femme arabe qui vient de monter. Une autre fois, c’est une Arabe qui fait lever son gosse pour donner la place à une vieille juive ; et alors, une juive souriante appelle le gosse et le prend sur ses genoux. Rien de tel que les voyages en bus pour voir ces choses au jour le jour.

Dans les grands magasins du quartier juif de Jérusalem ouest, des femmes arabes élégantes font leurs emplettes, et la vendeuse les sert en souriant (bon, elle a intérêt, bien sûr) ; dans la rue, on voit une femme juive sortir de sa voiture en compagnie d’une Palestinienne amie, et elles bavardent en riant. On peut multiplier les exemples, et on doit aussi avouer que d’autres se conduisent moins bien, qui, sans doute, bousculeraient autant leur femme ou leur voisin.

Mais surtout, il faut citer les hôpitaux israéliens. Tout le monde sait que là, c’est l’égalité parfaite, médecins, infirmiers, infirmières, malades, sont juifs et arabes. L’accueil et les traitements se font sans la moindre discrimination. J’ai eu la ’chance’ d’être hospitalisé plusieurs fois, et parfois pour de longs séjours. Là, on n’a rien à faire d’autre que de regarder autour de soi, en attendant que les heures passent. On voit médecins et infirmières juifs et arabes travailler ensemble en souriant. Quand on a un problème de langue, on se met en quatre pour trouver un traducteur. (Je connais un éditeur qui est aussi prof d’arabe à Hadassa, le grand hôpital de Jérusalem, et après des années d’enseignement, il a publié un guide de conversation hébreu-arabe traitant de tous les sujets médicaux).

Un cas assez typique : un terroriste fait sauter des explosifs parmi des civils, il est lui-même gravement blessé. Le médecin en charge a déclaré : « Bien sûr, c’est un terroriste, mais pour moi, pour le moment, c’est un blessé que je dois sauver. »

Je me rappelle aussi ce vieux juif de 85 ans, grincheux et rouspéteur, qui, une nuit, accusa un infirmier arabe de lui avoir volé des médicaments : « Je me plaindrai à la police ! ». Le lendemain matin, sa fille vient le voir, et je les entends parler du cas. « Mais c’est moi qui te les ai pris, tes médicaments, pour éviter que tu en prennes trop ! » Et sachant ce qui s’était passé, elle exigea qu’il vienne au bureau s’excuser auprès de l’infirmier arabe (qui, lui, avait été très gentil, même face aux accusations). Et le vieux s’en alla au bureau bredouiller ses excuses. Il se trouve que ce matin-là, cet infirmier arabe était le responsable de la section, à la tête de l’équipe d’infirmières juives plus jeunes que lui.


Quelques autres faits pas banals

·         Il y a quelques années, la reine de beauté en Israël était une jeune fille arabe chrétienne de Galilée (et elle le méritait bien).

·         Au grand hôpital de Nahariya on avait le choix, comme nouveau directeur, entre deux Juifs et un Arabe. On choisit l’Arabe, parce que jugé plus compétent.

·         Ces jours-ci, les journaux annoncent la nomination d’une Arabe de Galilée, professeure et chercheuse en sciences du comportement, au poste de professeur à la Faculté académique d’Emek Izrael. C’est la première fois que la Commission pour les Hautes Études donne à une femme arabe le titre de professeur(e) [orthographe moderne discutée en France].

·         C’est l’équipe de football du village arabe de Sakhnin, qui a remporté la coupe nationale, il y a quelques années.

 

Il faudrait aussi mentionner tous les mouvements de collaboration entre des Juifs et des Arabes, surtout entre des femmes juives et arabes, tel le cas d’une Juive et d’une Arabe qui écrivent un livre ensemble ; tel celui de deux groupes jumelés agissant ensemble dans un but humanitaire.

Eh bien, ce n’est pas encore l’apartheid dans notre pays.

 

Yohanan Elihaï *

 

© Un écho d’Israël

 


*
Yohanan Elihaï, de son vrai nom, Jean Leroy, est né en France. Lors de la Libération de Paris, en 1945, il commence à s’intéresser au peuple juif et à l’hébreu. A l’occasion de son service militaire, qu’il effectue dans le cadre de la coopération, à Beyrouth, il a l’occasion de venir en pèlerinage à Jérusalem en 1946. Au Liban, il apprend l’arabe. Il revient en Israël en 1956 et acquiert la nationalité israélienne en 1960 ; c’est alors qu’il prend le nom de Yohanan Elihaï. Religieux de la congrégation des Petits Frères de Jésus, il mène, en milieu israélien, une vie discrète comme artisan en céramique, puis comme imprimeur. Durant toutes ces années, il se consacre à une œuvre monumentale : la composition d’un dictionnaire en arabe palestinien. Il a également rédigé des livres d’étude de l’arabe palestinien, ainsi qu’une méthode d’étude de l’hébreu moderne, en français, en russe et en anglais. Il est l’auteur d’un livre sur l’histoire des relations entre Juifs et Chrétiens [1]. Il est membre de la communauté hébraïque chrétienne de Jérusalem. Selon lui, une connaissance en profondeur du judaïsme est vitale pour l’Eglise afin de surmonter l’ignorance séculaire et favoriser un dialogue fructueux. Il a été fait docteur honoris causa en philosophie « en reconnaissance de sa personnalité débordante d’amour pour l’homme, pour le peuple juif et la terre d’Israël » et « pour l’œuvre de sa vie comme linguiste exceptionnel, ainsi que pour sa contribution à la coexistence des peuples en Israël ». Par cette distinction, c’est un type de présence chrétienne en Israël, discrète, fraternelle et désintéressée, qui se trouve reconnue et honorée ». [2]. Le site Un écho d’Israël a récemment publié le récit de ses souvenirs israéliens [3].

 

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[1] Juifs et chrétiens d’hier à demain (nouvelle édition).


[2] Les passages cités sont issus de plusieurs sources, dont surtout Un écho d’Israël. Voir : "Yohanan Elihaï, docteur honoris causa de l’Université de Haïfa".

 

[3] "60 ans d’Israël, quelques souvenirs".

 

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Mis en ligne le 5 décembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org