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Israël (Société - mentalités)

Focus : le kibboutz retrouve une nouvelle jeunesse, Suzanne Millet
22/11/2008

dimanche 16 novembre 2008


Repris du site de Un écho d’Israël

En 2009, on fêtera le centenaire du mouvement des kibboutzim [pluriel de kibboutz]. En effet, il y a 100 ans, un petit groupe d’émigrants d’Europe de l’Est (deuxième aliyah, 1904-1914), dix jeunes hommes et deux jeunes femmes s’installent sur des terres au bord du lac de Tibériade, près du village arabe de Oum Jumi. Ils se lancent dans l’exploitation agricole et fondent la première kvoutzah (groupe) communautaire qui deviendra bientôt le kibboutz Deganiah. Il n’y a pas vraiment de grands desseins, ni d’idéalisme dans cette décision d’établir une communauté, cette manière de vivre est plutôt imposée aux jeunes pionniers par les circonstances : travail ardu et conditions difficiles.

L’idéologie du kibboutz sera formulée par les pionniers de la troisième aliyah (1919-1923). Animés d’idéaux révolutionnaires marxistes, ces émigrants de Russie considèrent que « chaque kibboutz fait partie d’un vaste mouvement de retour à la terre, destiné à favoriser l’accomplissement d’une révolution nationale à travers l’émigration sioniste et le peuplement de la Palestine mandataire ».

Il est vrai que le kibboutz a joué un rôle important dans le renouveau de l’indépendance et du peuplement de la Palestine. Les principes éthiques du kibboutz se fondent sur les idéaux suivants : coopération, égalité, entraide, peuplement, travail et instauration d’une société libre, démocratique et laïque.

Les premières années qui suivent la création de l’Etat d’Israël se caractérisent par une croissance accélérée, sur le plan démographique et sur le plan économique. Le niveau de vie des kibboutzim s’améliore à un rythme qui dépasse celui de la société israélienne. En 1980, la population des kibboutzim atteint 120 000 à 130 000 membres. Entre les années 1930 et 1950, le kibboutz incarnait le modèle du nouveau Juif qui cultivait la terre et combattait l’ennemi, selon le sionisme socialiste. Un nombre impressionnant d’hommes politiques et de chefs militaires venait du mouvement des kibboutzim et constituait l’élite du pays.

La crise des années 1980-90, avec une inflation galopante - dont le taux atteignait jusqu’à 450 % - et des taux d’intérêts exorbitants, provoqua une récession presque fatale pour les usines des kibboutzim qui avaient emprunté au-delà de leurs moyens pour créer des industries. Ce sont le gouvernement et ses banques, les fédérations du mouvement qui ont aidé à restructurer les kibboutzim, ou même à en annuler les dettes, les sauvant du naufrage. Le gouvernement ne pouvait laisser les usines des kibboutzim faire faillite et abandonner leurs 130 000 membres. Mais les conséquences furent catastrophiques. Il fallut vendre des terres arables et couper dans les aides au budget de fonctionnement. Le pays se détournait du socialisme pour entrer de plain-pied dans le capitalisme. Les kibboutzim ne pouvaient plus attendre l’aide du gouvernement. Ils devaient réorganiser leur économie, en diminuant le secteur agricole, en développant des industries ouvertes à l’exportation, et en s’investissant dans les technologies de pointe, le tourisme, etc.

Parallèlement, des changements internes furent effectués. Il fallait abandonner les anciennes convictions idéologiques relatives à l’égalité entre les membres et les trois quarts des kibboutzim sont passés au système de salaires différents selon le travail fourni par les membres. Ceux-ci reconnaissent qu’en réalité, ce système est plus égalitaire que le précédent, où la façade du pur égalitarisme cachait, en fait, des inégalités. La situation, disent-ils, est plus claire, il y a moins de jalousie et de suspicion. Cette mutation progressive vers le capitalisme a sauvé les kibboutzim.

Actuellement, il y a plus de 273 kibboutzim, avec 100 000 membres et 20 000 habitants. Le revenu moyen d’un ménage au kibboutz est de 11 000 shekels par mois (soit 2 000 euros), ce qui correspond à la moyenne nationale. Et si, entre 1985 et 2005, le kibboutz a perdu entre 30 000 et 50 000 membres, actuellement, il connaît une augmentation de ses effectifs, due aux naissances, au retour d’anciens membres et à l’arrivée de nouveaux. Ces anciens membres sont en fait des jeunes qui sont partis du kibboutz pour servir dans l’armée, puis faire le tour du monde, sans intention de retour au kibboutz, et qui reviennent parfois avec femme et enfants. En 2007, 1 500 personnes sont arrivées ; c’est la première fois, depuis plus d’une génération, que le kibboutz a enregistré plus d’arrivants que de partants.

A Ein Geddi, de jeunes adultes qui avaient quitté en masse le kibboutz, ces vingt dernières années, commencent à revenir, en tant que locataires, et non comme membres à part entière. De même, à Deganiah, des jeunes reviennent grâce au système de fonctionnement libéral. Aujourd’hui, le kibboutz est devenu une option possible pour eux et pour leur jeune famille. Actuellement, l’atmosphère y est moins contraignante, on ne regarde pas si quelqu’un travaille  suffisamment. Une jeune mère dit :

« Je ne suis plus obligée de mettre mon enfant à la crèche à trois mois et d’aller travailler, je peux rester à la maison. »

« On peut économiser de l’argent », dit un autre.

Mais les kibboutzim qui ont suivi le modèle capitaliste, avec les salaires différents l’ont fait au mode scandinave. On paye chacun selon son travail, et l’on exige plus d’impôts des riches. Le salaire brut des membres est de 15% plus élevé que le salaire moyen des Israéliens, mais, après le prélèvement des impôts, il revient au même. A Deganiah, par exemple, les membres qui sont avocats, professeurs, ou ingénieurs en technologies de pointe, ont des salaires mensuels de 22 000 shekels, soit 15 000 shekels, net. Ceux qui travaillent dans les champs et les usines du kibboutz ont le salaire le plus bas : 6 000 shekels, soit 5 000 net. Un des membres dit :

« Nous gagnons moins d’argent que les citadins, mais notre qualité de vie est plus élevée ».

Une jeune femme décrit l’environnement paradisiaque de Deganiah :

« De grandes étendues de pelouse, le lac de Tibériade tout près, la piscine, le terrain de basket, les activités culturelles, le zoo pour les enfants… »

Il faut préciser qu’à part une trentaine de kibboutzim du Néguev et de Galilée, qui sont en proie à des difficultés financières, la grande majorité des habitants des kibboutzim bénéficient d’un environnement rural appréciable et de bonnes structures, avec écoles de haut niveau, soins médicaux, y compris pour les retraités et personnes âgées, équipements sportifs, et activités culturelles.

Près de 180 kibboutzim, soit les deux tiers, sont passés au système des salaires différents. 90, parmi les plus riches, restent au système de salaires égaux, même s’ils sont capitalistes dans d’autres domaines. Il y a un slogan, chez les kibboutznikim [membres du kibboutz], qui dit : Plus vous avez de l’argent, plus vous pouvez vous permettre d’être socialistes. Ils ont transformé leurs membres en consommateurs avec des sommes égales pour la nourriture, les vêtements et les loisirs, et les individus gèrent leur propre budget, contrairement à l’ancien système. Ces kibboutzim encouragent aussi leurs membres à travailler à l’extérieur dans des emplois plus lucratifs, ou à créer de petites entreprises.

 

Le kibboutz Shefayim, au bord de la mer Méditerranée, au nord de Hertzliya, compte un millier de membres ; il est le type du nouveau kibboutz capitaliste, avec des salaires égaux pour tous les membres. Il se situe sur l’une des terres les plus coûteuses du pays. Il a un centre commercial très rentable, ouvert le shabbat, et il loue ses grands espaces à des magasins de grandes firmes. Il possède un parc aquatique, un hôtel de 150 chambres qui affiche presque toujours complet. Ce kibboutz n’a plus rien d’un village, mais se présente plutôt comme un beau parc industriel avec un bon nombre de loisirs ouverts au public. Sous cette façade ultra capitaliste, Shefayim reste le fief du mouvement des kibboutzim socialistes, où tous les membres reçoivent le même salaire !

« Mais, dit un ancien, on vit bien ; chaque membre a sa voiture et part à l’étranger une fois par an, ou tous les deux ans ».

A l’époque des pionniers, les nouveaux mariés se voyaient attribuer un habitat de 27 m2, actuellement, c’est une maison de 120 m2, qui peut être agrandie jusqu’à 150 m2. Quand un membre se marie avec quelqu’un de l’extérieur, ce dernier s’installe systématiquement au kibboutz. Depuis 15 ans, dix nouveaux membres se sont mariés entre eux. La population de Shefayim est plus jeune, plus riche, plus matérialiste, et voudrait prendre la voie des autres kibboutzim à salaires différents. Les anciens, qui ont travaillé toute leur vie au kibboutz, s’y opposent, mais le changement est inévitable dans un proche avenir.

A Degania, comme dans d’autres kibboutzim, la prochaine réforme envisagée est que les membres soient propriétaires de leur maison et qu’ils puissent même la léguer à leurs enfants.

A Ein Geddi, quelques membres vont jusqu’à dire que le kibboutz devrait devenir une implantation communautaire, avec ses écoles de haut niveau, ses institutions, mais sans planification économique, ni impôts élevés. (Deux frères qui ont des postes très élevés et de bons salaires payent au kibboutz des charges fiscales de plus de 60% de leur salaire.)

A l’exception d’une trentaine de kibboutzim confrontés à de graves difficultés financières, l’ensemble des kibboutzim vit bien. Daniel Davron, auteur du livre : Le kibboutz : réveil d’une utopie (2000), lui-même ancien membre d’un kibboutz, concluait son livre sur un ton pessimiste, en écrivant : « Le kibboutz, c’est fini ». Désormais, il reconnaît qu’il doit revoir sa conclusion. On peut parler aujourd’hui d’un retour au kibboutz.

Il ne s’agit plus d’être pionnier comme du temps de la création du pays, mais de choisir ce style de vie à contre-courant de l’individualisme. Une ancienne pionnière du kibboutz Galon, au nord de Beershéva, exprime très bien la réussite du mouvement, indépendamment de l’idéologie :

« Pour nous, les pionniers, le plus important n’était pas le travail en tant que tel, mais notre manière d’être, nos valeurs et le nouveau style de vie qui en résultait. Nous avons réussi, d’une certaine manière, à créer le « tout autre » auquel nous aspirions… et je pense que ceux qui viennent vivre au milieu de nous sont conscients que le style de vie à Galon, fruit de soixante ans de vie commune, est toujours bien vivant. »

 

Suzanne Millet


© Un écho d’Israël


Voir aussi sur le même sujet
 :

Le come-back du Kibboutz, Jérusalem Post éd. française 16-22 septembre 2008
Le kibboutz Galon : une vie à contre courant
Le kibboutz, Un Echo d’Israël, mai-juin 2006, numéro 29
Il y a 50 ans, création du Kibboutz Ein Gedi
Le Kibboutz Shefayim, Un Echo d’Israël, 16 juillet 2008
Connaissance du pays : le kibboutz Gan Shmuel


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Mis en ligne le 21 novembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org