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«Les Protocoles des Sages de Sion, ou le plus célèbre des faux antijuifs», P.-A. Taguieff
17/01/2009

Voici un article sobre, précis, accessible à tous, qui dit l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur cette légende meurtrière pour le peuple juif, qui, malgré les interdits, est toujours diffusée dans le monde occidental, et qui fait florès dans le monde arabe, où elle est instrumentalisée contre Israël. (Menahem Macina).

Article paru dans Le Point Hors-série, n° 21: « Les textes maudits et tous les livres interdits », janvier-février 2009, pp. 88-89.

 

I. Le commentaire

 

Les Protocoles se présentent comme les minutes de séances secrètes - vingt-quatre dans la version canonique (1905) de Serge Nilus (1862-1929) -, tenues on ne sait où, ni quand, par un groupe de « Sages de Sion » inconnus, au nombre imprécisé, qui seraient les chefs suprêmes du peuple juif. Un orateur anonyme, l’un des Sages, s’adresse à ses pairs pour leur rappeler les idées directrices de leur programme secret de domination du monde et les informer sur l’état actuel de sa réalisation. Ce programme de conquête implique la destruction des États chrétiens, accomplie avec l’aide de la franc-maçonnerie, manipulée par les Sages.

L’hypothèse qui semble la mieux étayée sur les origines des Protocoles est qu’ils auraient été fabriqués à Paris, au plus tard en 1900-1901, par les services de la police politique secrète du Tsar, l’Okhrana, dont la section étrangère était dirigée, de Paris, par Pierre Ratchkovski (1851-1910). Censé révéler la conspiration juive, le document devait constituer une mise en garde contre un peuple dirigé par de si dangereux conspirateurs.

De 1903 à la Révolution d’Octobre, les Protocoles restent une arme idéologique dans les mains des antisémites russes. Le faux ne devient le principal vecteur du mythe de la « conspiration juive mondiale » qu’après 1917, lorsqu’il est diffusé à l’Ouest par les émigrés russes et baltes, et adapté à la propagande anti-bolchevique. Le « péril juif » prend alors les couleurs du « péril rouge ». En 1920, Hitler lit les Protocoles, qui viennent d’être traduits en allemand, et croit y découvrir le plan secret des Juifs pour la domination du monde.

Dès 1921, la démonstration philologique est faite qu’il s’agit d’un faux paraphrasant, pour l’essentiel, le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, pamphlet de l’avocat d’extrême gauche, Maurice Joly, publié à Bruxelles en 1864, et dirigé contre Napoléon III. Après cette démonstration sans appel, les Protocoles n’en continuent pas moins leur course, jusqu’à devenir un best-seller planétaire indéfiniment recyclé. C’est ainsi que, dans Mein Kampf (t. I, 1925), Hitler affirme que les Protocoles « exposent clairement et en connaissance de cause ce que beaucoup de Juifs peuvent exécuter inconsciemment ». Jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les nazis utilisent le faux à des fins de propagande, sans jamais mettre en doute l’authenticité du document. En pleine guerre, Joseph Goebbels note, le 13 mai 1943, dans son Journal : « J’étudie encore une fois à fond les Protocoles de Sion. »

Utilisés d’abord comme machine de guerre idéologique contre le bolchevisme (sur l’air du « complot judéo-bolchevique »), ils ont été exploités à d’autres fins :

·         expliquer, après coup, le déclenchement de la Grande Guerre ainsi que la défaite de l’Allemagne, par une machination juive ;

·         dénoncer la prétendue collusion des Juifs et de la « haute finance internationale » (thème du « complot judéo-capitaliste ») ;

·         réduire les régimes démocratiques à des masques d’une « ploutocratie mondiale à tête juive » ;

·         justifier la politique antijuive des nazis, présentée comme une légitime réaction de défense contre la « juiverie internationale » ;

·         expliquer la crise de 1929, ou dénoncer les Juifs « responsables de la Deuxième Guerre mondiale » ;

·         stigmatiser le sionisme comme une entreprise juive occulte de domination du monde ;

·      enfin, démoniser l’État d’Israël, fantasmé comme centre du « complot juif mondial ».

 

À la fin du XXe siècle, dans les pays d’Europe de l’Est post-communistes, comme dans les pays arabes, et plus largement dans le monde musulman, mais aussi dans les milieux extrémistes américains, la « conspiration juive internationale », dont l’existence serait prouvée par les Protocoles, est devenue le « complot sioniste mondial », cause diabolique de tous les malheurs des hommes.

En France, par arrêté du ministre de l’Intérieur, en date du 25 mai 1990, le faux, jugé « de nature à causer des dangers pour l’ordre public en raison de son caractère antisémite », a été interdit de circulation, de distribution et de mise en vente. Mais, sur Internet, de nombreux sites le diffusent dans des langues diverses. L’histoire du plus célèbre des faux antijuifs est loin d’être terminée.

 

II. Le texte (extraits des Protocoles)

Édition utilisée: « Protocols » des Sages de Sion, traduits directement du russe et précédés d’une introduction par Roger Lambelin, Paris, Bernard Grasset, 1921.

 

Le droit est dans la force (…) La politique n’a rien de commun avec la morale. Celui qui veut régner doit recourir à la ruse et à l’hypocrisie (…) Notre but est de posséder la force (…) Le résultat justifie les moyens (…) Nous ne devons pas nous arrêter devant la corruption, la tromperie et la trahison, toutes les fois qu’elles peuvent nous servir à atteindre notre but.

Les chrétiens sont un troupeau de moutons, et nous sommes pour eux des loups. Et vous savez ce qui arrive aux moutons quand les loups pénètrent dans la bergerie ? (…) Comme le manque de réflexion des cerveaux purement animaux des chrétiens est évident ! Ils nous empruntaient avec intérêts sans réfléchir (…) Cela prouve la supériorité générale de notre esprit.

Dans les sociétés chrétiennes, nous avons semé de profondes racines de dissentiment et de protestantisme (…) Remarquez les succès que nous avons su créer au Darwinisme, au Marxisme, au Nietzschéisme. Pour nous au moins, l’influence délétère de ces tendances doit être évidente (…) Nous avons mystifié, hébété et corrompu la jeunesse chrétienne par une éducation fondée sur des principes et des théories que nous savons faux, mais qui sont inspirés par nous (…) Nous avons déjà pris soin de discréditer la classe des prêtres chrétiens (…) Il n’y a plus qu’un certain nombre d’années qui nous séparent de la ruine complète de la religion chrétienne.

Dans toute l’Europe aussi bien que dans les autres continents nous devons susciter l’agitation, la discorde et la haine (…) C’est nous qui, les premiers, avons jeté au peuple les mots "Liberté, Égalité, Fraternité" : paroles répétées tant de fois par des perroquets inconscients (…) Et cependant, ces mots étaient des vers qui rongeaient la prospérité de tous les non-Juifs, en détruisant partout la paix, la tranquillité, la solidarité, en sapant tous les fondements de leurs États.

De nos jours la puissance de l’or a remplacé le pouvoir des gouvernements libéraux (…) Tous les rouages du mécanisme gouvernemental dépendent d’un moteur qui est entre nos mains, et ce moteur, c’est l’or (…) Les crises économiques ont été produites par nous chez les chrétiens.

Les États modernes ont en main une grande force créatrice: la presse (…) Mais les États n’ont pas su utiliser cette force, et elle est tombée entre nos mains. Par elle nous avons obtenu de l’influence tout en restant dans l’ombre.

Sous notre direction le peuple a détruit l’aristocratie qui était sa protectrice (…) Maintenant que l’aristocratie est détruite, il est tombé sous le joug des filous enrichis qui l’oppressent d’une manière impitoyable. Nous apparaîtrons comme des libérateurs à l’ouvrier quand nous lui proposerons d’entrer dans les rangs de cette armée de socialistes, d’anarchistes, de communistes, que nous soutenons toujours (…) Quand nous aurons créé une crise économique générale, nous lancerons dans la rue des foules entières d’ouvriers simultanément dans tous les pays d’Europe.

Ces foules se mettront avec volupté à répandre le sang de ceux qu’elles envient dès leur enfance (…), et dont elles pourront alors piller les biens. Elles ne toucheront pas les nôtres ; parce que le moment de l’attaque nous sera connu et que nous aurons pris des mesures pour garantir les nôtres.

Nous supprimerons les universités, et nous en fonderons d’autres dans un nouvel esprit. Leurs chefs et leurs professeurs seront préparés secrètement à leur œuvre par des programmes d’actions secrets et détaillés, dont ils ne pourront s’écarter en rien.

Dieu nous a donné, à nous son peuple élu, la dispersion, et dans cette faiblesse de notre race, s’est trouvée notre force qui nous a amenés aujourd’hui au seuil de la domination universelle (…) Encore un peu de chemin, et le cercle du Serpent Symbolique (qui représente notre peuple) sera fermé. Quand ce cercle sera fermé, tous les États de l’Europe y seront enserrés, comme dans un fort étau.

Quant notre règne sera venu, nous ne reconnaîtrons l’existence d’aucune autre religion que celle de notre dieu unique (…) Le roi des Juifs sera le vrai pape de l’univers, le patriarche de l’Église internationale (…) Nos prophètes nous ont dit que nous sommes élus par Dieu même pour dominer toute la terre.

 

III. Bibliographie sommaire


Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La « Conspiration » juive et les Protocoles des
Sages de Sion [1966], tr. fr. Léon Poliakov, Paris, Gallimard, 1967.

Cesare G. De Michelis, The Non-Existent Manuscript : A Study of the Protocols of the Sages of Zion [1998], translated by Richard Newhouse, Lincoln, University of Nebraska Press, 2004.

Michael Hagemeister, « The Protocols of the Elders of Zion: Between History and Fiction », New German Critique, 103, 35 (1), printemps 2008, pp. 83-95.

Henri Rollin, L’Apocalypse de notre temps. Les dessous de la propagande allemande d’après des documents inédits [1939], nouvelle édition, Paris, Allia, 1991.

Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux [1992], nouvelle édition, Paris, Berg International/Fayard, 2004.

P.-A. Taguieff, L’Imaginaire du complot mondial. Aspects d’un mythe moderne, Paris, Mille et une nuits, 2006.

 

© Pierre-André Taguieff *


* Philosophe et historien des idées, directeur de recherche au CNRS. Auteur notamment de La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial (Paris, Odile Jacob, 2008).


Mis en ligne le 17 janvier 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org