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Pourquoi nous ne collaborons pas avec les chrétiens à la Journée du Judaïsme, Rabbin E. Richetti
20/01/2009

Sous le titre "Journée du Judaïsme : les raisons de notre non", la revue italienne "Popoli" [*] évoque, dans son premier numéro de janvier 2009, la déception exprimée par le Grand Rabbin de Venise, Elia Enrico Richetti, face à ce qu’il considère comme la ruine de plus de cinquante années de dialogue entre chrétiens et Juifs. (Menahem Macina).

[*] "Giornata dell’ebraismo «Le ragioni del nostro no»".   

 

Revue Popoli n° 1 (janvier 2009)


Traduction française : Menahem Macina


Le premier pas vers un dialogue authentique est de se mettre à l’écoute des raisons de l’autre. C’est sur la base de cette conviction, qui anime la ligne éditoriale de notre revue, que nous accueillons volontiers le commentaire du rabbin Richetti.

 

L’assemblée des rabbins d’Italie a fait savoir que, pour cette année au moins, il n’y aura pas de collaboration entre les communautés juives d’Italie et les institutions catholiques pour la célébration de la Journée du Judaïsme (le 17 janvier). C’est la conséquence logique de la situation particulière que vit le dialogue interconfessionnel aujourd’hui, depuis que des symptômes ont commencé à se manifester lorsque le Pape a libéralisé la messe en latin et indiqué la marche à suivre dans le missel tridentin. Selon cette formulation, les prières du Vendredi Saint contiennent une invocation [traduisant l’aspiration chrétienne] à la conversion des Juifs à la « vérité » de l’Eglise et à la foi dans le rôle salvifique de Jésus. En vérité, cette prière qui, dans sa première formulation définissait les Juifs comme « perfides », c’est-à-dire « hors de la foi » et « aveugles », avait déjà été « omise » (mais jamais abolie) par Jean XXIII. Benoît XVI l’a remise en vigueur après en avoir expurgé les termes les plus insultants.

Dès le premier moment, l’Assemblée des rabbins d’Italie a opté pour une pause aux fins de réflexion, suspendant temporairement les rencontres interreligieuses. Les mois suivants ont été caractérisés par une succession de contacts, de rencontres et de médiations, jusqu’au plus haut niveau, avec divers représentants du monde ecclésiastique, dont certains se sont montrés sincèrement préoccupés de l’avenir d’un dialogue qui progressait de manière fructueuse et enregistrait un approfondissement du sens du respect et de l’égale dignité des fois respectives. Hélas, les résultats se sont avérés décevants. On a enregistré des réactions « offensées » de la part des hautes sphères hiérarchiques vaticanes : « Comment les Juifs peuvent-ils se permettre de juger de quelle manière les chrétiens doivent prier ? Est-ce que l’Eglise se permet d’expurger du rituel des prières juives certaines expressions qui peuvent être interprétées comme antichrétiennes ? ». D’autres prélats ont considéré que l’attitude des rabbins italiens découlait d’une « hypersensibilité » juive aux tentatives de prosélytisme, une hypersensibilité que les faits ne justifient pas. Au contraire – et telle a été la réponse plus ou moins officielle (une réaction de la Conférence épiscopale, bien que sollicitée, ayant fait défaut) -, les Juifs n’ont rien à craindre : l’espoir [de la conversion des juifs], exprimé dans la prière « Pro Judaeis » est « purement eschatologique », c’est une espérance afférente à la « fin des temps », et elle n’invite pas à faire du prosélytisme actif (par ailleurs, déjà interdit par Paul VI).

Ces réponses n’ont pas du tout satisfait le Rabbinat italien. Si je crois, même à l’aune eschatologique, que mon voisin doit être comme moi pour être digne de salut, je ne respecte pas son identité. Il ne s’agit donc pas d’hypersensibilité : il s’agit du sens le plus élémentaire du respect dû à l’autre en tant que créature de Dieu. Si l’on ajoute à cela les plus récentes prises de position du Pape en matière de dialogue, considéré comme inutile puisqu’il convient de témoigner en toutes circonstances de la supériorité de la foi chrétienne [*], il est évident que nous allons vers l’abolition [du dialogue] de ces cinquante dernières années de l’histoire de l’Eglise » [avec le peuple juif]. Dans cette optique, l’interruption de la collaboration entre le judaïsme italien et l’Eglise est la conséquence logique de la pensée ecclésiastique exprimée par sa plus haute autorité. Il est vrai que l’Eglise ne se permet pas de corriger les prières juives (même s’il fut un temps où la censure officielle était assez active). Mais il faut préciser que les prières que l’on croit devoir interpréter comme antichrétiennes visent, en réalité, « ceux qui s’adonnent à l’idolâtrie » et « les calomniateurs et les hérétiques ». Pourquoi les chrétiens devraient-ils se sentir visés ? Comment se voient-ils eux-mêmes ?

Il est vrai qu’il n’est pas du ressort des juifs d’enseigner aux chrétiens comment ils doivent prier, ou ce qu’ils doivent penser, et aucun juif ni rabbin italien n’y prétend. Mais il est clair que dialoguer implique que chacun respecte le droit de l’autre à être lui-même, et saisisse la possibilité d’apprendre de l’autre quelque chose qui peut l’enrichir.

Quand l’idée du dialogue comme respect (et non comme syncrétisme ou forfaiture) sera remise en vigueur, les rabbins italiens seront toujours prêts à jouer le rôle qu’ils ont joué au cours des cinquante dernières années.

 

© FCSF – Popoli

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Note du traducteur

[*] Dans la lettre envoyée par le pape au philosophe italien Marcello Pera, pour saluer son dernier livre - « Perché dobbiamo dirci cristiani. Il liberalismo, l’Europa, l’etica » (« Pourquoi devons-nous nous dire chrétiens. Le libéralisme, l’Europe, l’éthique ») -, le pape reprend, pour les approuver, les termes mêmes du philosophe : « un dialogue interreligieux au sens strict du terme est impossible… un vrai dialogue n’est pas possible sans mettre entre parenthèses sa propre foi. ». (Extrait du communiqué de l’agence catholique d’informations, Zenit, intitulé "Le libéralisme doit se rouvrir [sic] à Dieu, explique Benoît XVI".)

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Mis en ligne le 20 janvier 2009, par
M. Macina, sur le site upjf.org