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Christianisme

Temporiser pour mieux béatifier Pie XII sans s’aliéner les Juifs: dilemme de Benoît XVI, M. Macina
26/01/2009

Article paru dans L’Arche n° 607-608, décembre 2008/janvier 2009, pp. 27-29.


Ambiguïtés papales


Contrairement à une opinion répandue, le reproche fait à Pie XII de n’avoir pas protesté assez fort contre la persécution des Juifs ne remonte pas au scandale causé par la pièce de Ralf Hochhuth, Le Vicaire (1963). Tout aussi infondée est l’affirmation courante qu’auparavant, nul n’avait mis en doute l’attitude positive du pape envers les Juifs.

Le 13 décembre 1945, Paul Claudel écrivait à Jacques Maritain (1) :

« Rien actuellement n’empêche plus la voix du Pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l’histoire, commises par l’Allemagne nazie, auraient mérité une protestation solennelle du Vicaire du Christ. Il semble qu’une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique… Nous avons beau prêter l’oreille, nous n’avons entendu que de faibles et vagues gémissements… »

Dans une lettre du 12 juillet 1946, adressée à Mgr Montini, le philosophe catholique Jacques Maritain, alors ambassadeur au Vatican, tentait de convaincre Pie XII de promulguer un document consacré aux Juifs (2) :

« L’inlassable charité avec laquelle le Saint-Père s’est efforcé par tous les moyens de sauver et protéger les persécutés, les condamnations qu’il a portées contre le racisme, lui ont attiré la juste gratitude des Juifs… Cependant… ce dont Juifs et Chrétiens ont aussi et par-dessus tout besoin, c’est qu’une voix – la voix paternelle, la voix par excellence, celle du vicaire de Jésus-Christ – dise au monde la vérité et lui apporte la lumière sur cette tragédie. Il y a eu à ce sujet… une grande souffrance par le monde. C’est, je ne l’ignore pas, pour des raisons d’une sagesse et d’une bonté supérieures, et afin de ne pas risquer d’exaspérer encore la persécution, et de ne pas provoquer des obstacles insurmontables à l’action de sauvetage qu’Il poursuivait, que le Saint-Père s’est abstenu de parler directement des Juifs et d’appeler directement et solennellement l’attention de l’univers sur le drame d’iniquité qui se déroulait à leur sujet. Mais maintenant que le nazisme a été vaincu, et que les circonstances ont changé, n’est-il pas permis… de transmettre à sa Sainteté l’appel de tant d’âmes angoissées, et de la supplier de faire entendre sa parole ?... Il me semble que si le Saint-Père daignait porter directement sur la tragédie dont j’ai parlé ici les lumières de Son esprit et la force de Sa parole, témoigner de Sa compassion pour le peuple d’lsraël, renouveler les condamnations portées par l’Église contre l’antisémitisme, et rappeler au monde la doctrine de saint Paul et les enseignements de la foi sur le mystère d’lsraël, un tel acte aurait une importance extraordinaire, et pour préserver les âmes et la conscience chrétienne d’un péril spirituel toujours menaçant et pour toucher le cœur de beaucoup d’Israélites, et préparer dans les profondeurs de l’histoire cette grande réconciliation que l’Apôtre a annoncée et à laquelle l’Église n’a jamais cessé d’aspirer. »

 

Début 1948, l’écrivain catholique François Mauriac se demandait ce qui serait advenu (3),

« si, au cours de cette guerre… quelqu’un, sur une des collines de la Ville éternelle, avait refusé de manger et de boire [...] [allusion à Gandhi]. Pourquoi aucune folie de cet ordre n’a-t-elle jamais été tentée sur l’une des collines de la Ville éternelle ? Pourquoi [...] jamais ce geste, cet acte inimaginable qui aurait fait tomber à genoux les frères ennemis ? »

 

En avril 1951, le même auteur formulait ce reproche brûlant (4) :

« Mais ce Bréviaire [il s’agit de l’ouvrage de Poliakov] a été écrit pour nous aussi Français… qui n’avons pas eu la consolation d’entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables “frères du Seigneur ”. […] Nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n’ait été un affreux devoir ; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié et quelles qu’aient été les raisons de leur silence. »

Le contentieux actuel entre défenseurs et détracteurs de ce pape s’exprimait déjà dans les textes cités, qui faisaient écho au malaise croissant de maintes consciences chrétiennes, et n’épargnait ni le clergé ni la hiérarchie. En témoigne la question angoissée que posait, en 1947, le futur cardinal Journet au grand rabbin Safran (5) :

« L’abbé Journet me fit part d’un problème religieux qui le hantait : quelle est la situation religieuse d’un croyant conscient de son devoir imprescriptible d’aider les êtres humains dans la détresse et en danger de mort, et qui pourtant ne s’acquitte pas de ce devoir comme il devait le faire, surtout en raison de la place exemplaire qu’il occupe en tant que serviteur de Dieu, en tant qu’ecclésiastique ? ».

Voici un résumé des textes de la Torah écrite et de la Torah orale, cités par le grand rabbin à l’appui de son évocation discrète du caractère coupable de cette déficience (6) :

"Tu ne resteras pas sans réaction face aux atteintes à la vie de ton prochain" (Lv. 19, 16) ; « Les anciens [condamnés en Ez 9, 4], en quoi ont-ils péché ? [Réponse :] Ils n’ont pas réprimandé les princes » ; « [Les chefs religieux] avaient la possibilité de protester, et ils n’ont pas protesté » (TB Shabbat, 55a) ; [Objection :] « S’ils avaient protesté [contre les auteurs de ces abominations], ces derniers ne les auraient pas écoutés » (Ibid.) ; [Réponse] : « Qu’en savez-vous ? Et même si Dieu savait qu’il en serait ainsi, eux l’ignoraient » (Ibid.).

 

Entre les années 1970 et le tout début du troisième millénaire, les accusations pleuvaient dru sur l’Église. Depuis, les détracteurs ont modéré leurs critiques. Quelques personnalités juives ont même admis que Pie XII n’avait pas été insensible au sort des Juifs et qu’il avait secrètement couvert et même encouragé des actions humanitaires allant parfois jusqu’au sauvetage de centaines, voire de milliers d’entre eux.

Malheureusement, des zélateurs catholiques, soutenus par l’un ou l’autre auteur juif, se sont lancés dans une croisade – souvent tapageuse, voire indécente – qui prétend apporter des preuves indiscutables de ce que Pie XII ne fut pas seulement un défenseur, mais un sauveteur « de masse » des Juifs, et qu’à ce titre, il mérite la distinction de « Juste des Nations ». Certains d’entre eux ont repris, sans recul critique, l’estimation d’un auteur juif, trop vite qualifié d’« historien », qui, dans un livre publié en 1967 (7) et devenu depuis la bible des apologètes de Pie XII, créditait ce pape du sauvetage, direct ou indirect, de plus de 800 000 Juifs ! Cette statistique délirante a été reprise et popularisée par un auteur juif inespéré, réellement historien, lui, mais dans une tout autre discipline, comme l’illustrent plusieurs graves erreurs factuelles et d’interprétation, et de multiples approximations qui, selon moi, discréditent son travail (8).

Cette offensive apologétique semblait inendiguable. De plus, on savait le décret instruit ; seule manquait la signature du pape actuel pour mettre Pie XII au rang des bienheureux. Et quand Benoît XVI s’exprima clairement en faveur de cette béatification, dans son homélie pour le cinquantième anniversaire de la mort du pontife contesté, la cause parut entendue. D’autant que l’opposition à la béatification, exprimée par le grand rabbin Shéar-Yashouv Cohen (9), invité au « Synode sur la Parole de Dieu », avait, semble-t-il, mis de l’huile sur le feu.

Début décembre 2008, les spéculations allaient bon train sur l’entérinement éventuel de cette béatification par Benoît XVI, lors de sa rencontre semestrielle, avec le prélat en charge des « causes des saints ». Selon Jean-Marie Guénois, du Figaro (10), on estime que le pape attendra plutôt la réunion de juillet [2009].

« À moins que l’annonce, jeudi dernier, d’un projet de voyage du pape en Terre sainte ne retarde ou ne précipite son choix. »

Le journaliste révèle qu’ayant hérité de la cause de Pie XII le 6 juillet 2006, « Benoît XVI demanda que la cause de Pie XII soit mise en attente ». Les observateurs, persuadés que Benoît XVI, pape « conservateur », « voudra à tout prix restaurer l’image de Pie XII, pape d’une Église catholique sûre d’elle-même », se trompent donc. Guénois précise, au contraire, que

l’« une de ses premières décisions de pape fut d’oser stopper la béatification de Léon Dehon (1843-1925), pourtant programmée… le 20 septembre 2005 ! Le dossier favorable, présenté à un Jean Paul II usé, avait omis de mentionner ses écrits antisémites. »


Reste le problème de l’opposition juive. Bien que l’Église soit maîtresse chez elle, il semble peu probable que Benoît XVI choisisse le passage en force. La Stampa (11) évoque le « J’accuse » du rabbin Shéar-Yashouv Cohen et la demande audacieuse du rabbin David Rosen, lors d’une audience papale, d’attendre que toutes les archives relatives à Pie XII soient rendues accessibles. Elle relate que le rédacteur et le postulateur de la cause de béatification supposent que Benoît XVI « attend un acte de regret de la part des Juifs ». Si c’est bien le cas, il est possible que l’inflation récente des déclarations favorables du pape en faveur de Pie XII constitue un indice de sa détermination d’inscrire son prédécesseur du temps de guerre au catalogue des bienheureux.

 

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1. Citée in Bulletin de la Société Paul Claudel n° 143, Gallimard, 3e trimestre 1996.

2. In Cahiers Jacques Maritain, n° 23, Kolbsheim (France), octobre 1991, pp. 31-33. (Cette lettre est également publiée dans Correspondance Journet-Maritain, Éditions Saint-Augustin, Parole et Silence, t. 3, 1998,  Correspondance Journet-Maritain, pp. 917-920).

3. "La vérité devenue folle", Le Figaro des 1-2 février 1948, cité in Correspondance Journet-Maritain, op. cit., p. 922.

4. Extrait de sa préface – datée du 11 avril 1951 – au livre de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs, Calmann-Lévy, 1951 et 1979, cité d’après les éditions Complexe, Bruxelles, 1985, p. X.

5. Cité in Vingt-Septième « Cahier d’Études Juives » de Foi et Vie, vol. XCVII/1, janvier 1998, pp. 11-16.

6. Voir « Safran-Journet : une leçon talmudique de repentance chrétienne », Sens, Revue de l’Amitié judéo-chrétienne, 1999/10, octobre 1999, pp. 421-433.

7. Il s’agit de Pinchas Lapide, auteur, entre autres, du célèbre Rome et les Juifs, 1967.

8. Il s’agit de David Dalin, Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d’Hitler, Éditions Tempora, Perpignan (France), que j’ai sévèrement critiqué ; voir M. Macina, « Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d’Hitler, du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ? » (http://www.upjf.org/detail.do?noArticle=12918&noCat=132&id_key=132) ; et Id., « Pie XII, "pape de Hitler" ? Certainement pas. Mais "Juste des nations", c’est pour le moins prématuré! » (http://www.upjf.org/detail.do?noArticle=13045&noCat=146&id_key=146.

9. Voir : « Un rabbin dénonce le silence de Pie XII durant la seconde guerre mondiale » (http://www.upjf.org/detail.do?noArticle=14884&noCat=133&id_key=133).    

10. Voir J.-M. Guénois, "Pourquoi Benoît XVI hésite à béatifier Pie XII", Le Figaro, 1er décembre 2008.

11. « Dal Benedetto XVI elogi per Pio XII : ’Consolò popolazione sotto le bombe’ », La Stampa, 30 novembre 2008.

 

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Menahem Macina

 

© L’Arche

 

Mis en ligne le 26 janvier 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org