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"Un journalisme mis au pas", Libre opinion refusée par les deux plus grands quotidiens belges
29/01/2009

Le refus de "La Libre Belgique" et du "Soir" de publier la ’Carte blanche’ qui suit, démontre l’utilité du site "Bouteilles à la mer" [1], et confirme que cette presse ne sélectionne pas ses ’Cartes blanches’ selon l’importance des écrivains, mais selon sa pensée unique et son prêt-à-penser. Ci-après, une introduction de M. Jean-Jacques Jespers, suivie du texte de la ’Carte blanche’ refusée [*]. (Bouteilles à la mer). - En ce qui me concerne, je ne saurais assez dire tout le bien que je pense de l’utilité du site Bouteilles à la mer. Il gagnerait à être largement connu... et utilisé. (Menahem Macina).

27/01/09


[*] Source : Licenciement de Dorothée Klein du Vif-l’Express


À la suite du licenciement arbitraire de quatre journalistes, dont la rédactrice en chef, du principal hebdomadaire belge francophone d’actualité, Le Vif-L’Express (groupe Roularta), une « carte blanche » (texte ci-après) a été rédigée par l’Association des journalistes professionnels et par des enseignants universitaires responsables des principales écoles de journalisme à Bruxelles et en Wallonie.

La publication de ce texte a été refusée par les rédacteurs en chef des deux quotidiens de référence en Belgique francophone, Le Soir et La Libre Belgique, deux organes de presse qui, par ailleurs, se posent en promoteurs du dialogue et du débat au sein d’une société ouverte. Le motif invoqué était que certains des constats mentionnés dans le texte pourraient s’appliquer à ces quotidiens eux-mêmes. Telle n’était pas l’intention des auteurs de la « carte blanche », mais il est révélateur que des rédacteurs en chef renommés croient déceler des mises en cause dans toute réflexion sur la gestion actuelle des médias d’information. Comme d’autres avant elles, les directions de ces médias, pourtant promptes à porter des jugements sur les attitudes des autres détenteurs de pouvoirs, se refusent à tout questionnement public sur leurs propres pratiques et préfèrent l’autocensure, voire la censure. Ce faisant, loin de conjurer la crise structurelle qui frappe leurs entreprises, elles démontrent à quel point leur conception managériale de l’information en est l’un des éléments-clé.

Les auteurs de ce texte sont tout aussi consternés par cette dérobade que par les faits qui ont motivé la rédaction de cette « carte blanche ». Contournant ce refus d’ouvrir – à peine ouvrir ! – une confrontation d’idées sur des questions essentielles, nous avons entrepris de faire circuler cette « carte blanche » par tous les moyens disponibles. Nous vous invitons à diffuser largement ce texte. Sa circulation démontrera la vanité de toute tentative d’étouffer le débat sur l’avenir du journalisme dans notre société.


Jean-Jacques Jespers

École universitaire de journalisme de Bruxelles


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[1] Je reproduis ici, verbatim, la présentation de son action, par ce site lui-même :

Qui sommes-nous? Un collectif de volontaires apolitiques préoccupés par une information partielle, partiale et/ou inexacte. - Le - comité restreint gère le site, définit et adapte les conditions qui le régissent -. Le comité peut décider de s’élargir par l’incorporation de nouveaux membres en fonction des nécessités.-. L’acceptation et l’élection d’un nouveau membre au comité se feront par vote à majorité - des deux tiers.

Que voulons-nous? Révéler les imprécisions, les inexactitudes, voire les impostures (images, photos, textes, caricatures, commentaires audiovisuels ou télévisuels, etc.) dénoncées par les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs dans leurs courriers refusés ou tronqués par les médias interpellés.

Relayer dans leur intégralité les courriers ignorés dont les propos corrigent ou complètent l’information délivrée par les médias, s’ils honorent les conditions de ce site (voir page “Conditions”). (Note d’upjf.org).

 

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Un journalisme mis au pas


Le brutal licenciement, signifié sans motif, le jeudi 22 janvier, à quatre journalistes chevronnées de l’hebdomadaire Le Vif /L’Express, n’est pas qu’une péripétie douloureuse au sein d’une grande entreprise, comme il s’en déroule, hélas, chaque jour dans le pays. La mise à l’écart de collaboratrices qui comptent jusqu’à vingt ans d’ancienneté au sein du magazine, et qui en ont forgé les valeurs autant que la réputation, relève, en l’occurrence, d’une épuration, dont les intentions manifestes sont inquiétantes pour la liberté rédactionnelle du Vif, en particulier, et pour le journalisme, en général.

Le directeur du Vif/L’Express, qui s’était déjà signalé antérieurement à Trends/Tendances par une propension à distribuer des C4, et qui en est, au Vif, à 6 licenciements, 2 départs et 2 déplacements imposés, l’a précisé lui-même : aucune raison économique ne l’a poussé à congédier la rédactrice en chef et 3 rédactrices, spécialisées l’une en politique intérieure, l’autre en sciences, la troisième en culture. Invoquant des relations dégradées entre l’équipe de rédaction et la rédactrice en chef, la direction – qui n’a pas réussi à résoudre ces problèmes – a choisi la manière la plus radicale d’y mettre fin. Le prétexte est non seulement léger mais, en outre, il ne concerne pas toutes les journalistes concernées.

La valse des licenciements, entamée au Vif voici bientôt trois ans, traduit en réalité une obsession constante : mettre au pas la rédaction du premier magazine d’information générale de la Communauté française, qui avait précisément fondé sa crédibilité sur une totale indépendance d’analyse et de jugement, tant à l’égard de ses propres actionnaires – le groupe flamand Roularta –, que vis-à-vis des différents pouvoirs, politique comme économique, de la société belge.

Durant plus de deux décennies, Le Vif/L’Express a pu défendre un journalisme exigeant, soucieux d’abord de la pertinence et de l’utilité, pour ses lecteurs, des sujets qu’il abordait. Au nom de cette éthique, il pouvait parfois estimer nécessaire de fâcher un annonceur, de heurter un ministre, ou de consacrer une couverture à un thème moins vendeur.

Tout cela n’est plus allé de soi dès l’instant où, inquiétée par une légère érosion des ventes, la haute direction de Roularta s’est laissée convaincre qu’il fallait remplacer les journalistes expérimentés, couper les têtes qui dépassent, et faire, de la docilité aux impératifs économiques de l’entreprise, un credo admissible.

L’éditeur du Vif n’est pas le seul à déposséder ainsi la rédaction de sa capacité à penser ses priorités et à définir ses champs d’action. En Belgique comme à l’étranger, trop d’entrepreneurs de presse choisissent, parfois sous le prétexte des difficultés économiques, d’appauvrir les contenus, de réduire les effectifs, de se priver de plumes critiques et d’esprits libres, de mettre au placard des talents fougueux, et de préférer des chefs et sous-chefs soumis.

Le Vif n’est pas le seul, mais il est l’unique hebdomadaire d’information générale largement diffusé en Communauté française. Ceux qui l’épuisent aujourd’hui de l’intérieur portent, à cet égard, une responsabilité devant l’ensemble de l’opinion.

A l’inquiétude pour l’avenir de ses journalistes chassés, mais aussi de ceux qui restent, s’ajoute la stupéfaction face à la brutalité sociale : convoquées un soir par un SMS sur leur portable, les quatre licenciées ont été renvoyées sur-le-champ, de grand matin, avec interdiction formelle de repasser par la rédaction pour emporter des effets personnels. Deux heures sous surveillance leur ont été concédées, le samedi suivant, pour cette besogne. De quelle faute gravissime, de quel délit, ces quatre-là étaient-elles donc coupables pour mériter un tel mépris ? Rien ne justifie une telle violence dans les relations sociales, qui, en l’occurrence, se double d’un réel mépris pour le droit du travail et contraste avec l’image de paisible entreprise familiale, qu’aime à se donner Roularta. La réaction de la Société des Journalistes du Vif – qui observait, dès jeudi un arrêt de travail - comme le soutien inconditionnel de l’Association des Journalistes Professionnels et des syndicats, indiquent que la limite de l’acceptable a été franchie.

La crise financière, la chute des revenus publicitaires, la diversification technologique des médias et les investissements qu’elle réclame ne pourront jamais justifier, à nos yeux, que le journalisme soit réduit à sa seule valeur économique, que les journalistes ne soient plus les chiens de garde de la démocratie, mais seulement des petits soldats zélés chargés de vendre des contenus formatés pour les impératifs commerciaux à court terme.

Nous avons besoin de rédactions expérimentées, en effectif suffisant, libres et indépendantes. Comme nous avons davantage besoin de matière grise, d’expertise, de culture et de réflexion journalistique étayée, que de mise en scène spectaculaire de papiers, vulgarisés à l’extrême pour plaire au plus grand nombre. Les comportements de certains managers et les plans d’économie, concoctés au nord comme au sud du pays, ne vont pas dans ce sens. Maintenons à nos médias leurs capacités intellectuelles : respectons les journalistes !

 

Pascal Durand (Information et communication, ULg)
Benoit Grevisse (Ecole de journalisme de Louvain, UCL)
François Heinderyckx (
Information et communication, ULB)
Claude Javeau (professeur honoraire à l’ULB)
Jean-Jacques Jespers (Ecole universitaire de journalisme de Bruxelles, ULB)
Hugues le Paige (revue Politique)
Martine Simonis (secrétaire générale de l’AJP)
Marc Sinnaeve (Département de journalisme, IHECS)

 

© Bouteilles à la mer

 

Mis en ligne le 28 janvier 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org