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Antisionisme chrétien

N’effacez pas le nom de mon grand-père à Yad Vashem, Alice Brajtberg
03/02/2009

On lira, ci-après, le témoignage que nous adresse la petite-fille de Moshe Brajtberg, mort en camp de concentration, en 1942, et dont le petit-fils, Jean-Moïse Brajtberg, a récemment demandé, dans une lettre ouverte au Président Shimon Peres, publiée par "Le Monde", qu’on efface le nom du monument aux morts du musée de l’Holocauste Yad Vashem, à Jérusalem [*]. En la circonstance, je garderai un silence respectueux sur la tonalité pacifiste de la lettre dont je reprends le texte ci-après. On sait que, comme la majeure partie des inscrits à ce site, je ne souscris pas à la tendance Shalom Akhshav, ni à son angélisme et à son irréalisme. On remarquera qu’A. Brajtberg s’est abstenue de prendre à partie son frère, dont pourtant, comme elle nous l’a écrit dans le courrier électronique qu’elle nous a adressé, elle « désapprouve totalement la lettre ouverte». Elle nous signale également qu’elle a rédigé «une réplique et demandé un droit de réponse au directeur du "Monde", Eric Fottorino… demande [qui] est restée, à ce jour, sans réponse». Mme Brajtberg nous signale aussi qu’elle a «récapitulé les éléments de cette affaire sur son Blog» [*]. (Menahem Macina).

[*] Voir "Effacez le nom de mon grand-père à Yad Vashem, par Jean-Moïse Brajtberg", et ma réplique, mise sous le nom de Shimon Perez, "«Laissez le nom de votre grand-père en paix, à Yad Vashem»"; [**] Voir sa page Web.

 

30/01/09

 

GRAND PÈRE MOSHE N’A PAS EU DE CHANCE…

Moshé Brajtberg, 2ème rang à droite devant mon père Jacques sur le départ pour Paris. C’était en 1937.
Jacques ne reverra plus jamais ses parents. Je n’ai jamais connu mes grands parents paternels. (© Photo de famille).

 

LES FAITS

En 1942, pendant l’occupation allemande de la Pologne, mon grand-père, Moshé, avait accompagné sa petite fille Sarah chez des paysans catholiques qui avaient accepté de la cacher moyennant finances. Sa ville, Piotrkow Tribunalsky, comté de Lodz, avait vu se constituer le premier ghetto de Pologne. Il y avait d’abord eu le grand ghetto, puis, au fur et à mesure que les Juifs étaient déportés, le petit ghetto. Malheureusement, ces paysans refusèrent de cacher le grand-père, ils pensaient que c’était trop risqué et pas assez payé. La petite Sarah, alors âgée de 8 ans, regarda, les larmes aux yeux – en me le racontant, à l’âge de 75 ans, elle a toujours les larmes aux yeux -, son grand-père tourner les talons. Peu de temps après, en novembre 1942, Moshé Brajtberg était embarqué pour Treblinka avec deux de ses filles, une petite-fille, ses gendres et une belle-fille. Aucun, aucune d’entre eux, d’entre elles, n’en revint.


LE CONTEXTE

Dans la Pologne misérable et antisémite du début du XXe siècle, le sionisme avait apporté un espoir de vie meilleure, une concrétisation des prières quotidiennes ancestrales qui promettaient le paradis, « l’an prochain à Jérusalem ». Comme la plupart de leurs coreligionnaires et frères de misère, la famille de mon père était plus ou moins communiste et mon père fréquentait les scouts de l’Hachomer Hatzaïr (1), mouvement juif, sioniste et communiste. Toute la famille était sympathisante, voire, peut-être, membre, du Bund (2).

Je suppose qu’ils imaginaient la Palestine, vierge de toute culture et population, qui aurait attendu leur retour depuis des siècles. Peu cultivés, mais avides d’information, ils ne voyaient dans ce « désert » que quelques bédouins faisant paisiblement paître leur troupeau. En réalité, ils n’avaient pas très envie d’émigrer aussi loin, ils aimaient la Pologne, avec ses saisons contrastées, ses champs fertiles et ses rivières. Ils se sentaient fiers et heureux d’avoir « une terre promise », mais ils se contentaient de savoir qu’ils la rejoindraient après la mort. Ils enduraient leur quotidien en soutenant les mouvements communistes de leur pays, dans l’espoir d’un changement proche.

Malheureusement, la mort devait les heurter violemment avec l’occupation allemande de la Pologne et le nazisme, cette  mise en œuvre du projet « scientifique » de suprématie de la race, décrit par Hitler dans Mein Kampf, ouvrage que beaucoup de responsables avaient lu sans y croire.

Quand, en mai 1945, après la victoire des Alliés, ma tante et ma cousine, survivantes d’Auschwitz, furent parquées dans le camp de transit de Bergen-Belsen, sous administration britannique, elles reçurent la visite de diverses organisations juives prêtes à les accueillir pour refaire leur vie dans leur pays. Ben Gourion aussi leur rendit visite pour les inviter à rejoindre la Palestine à bord de l’Exodus. Elles refusèrent cette perspective, préférant attendre des visas pour la France. De toutes les personnes de la famille de mon père ayant survécu à la Shoah, sœur, frères et cousins, aucune ne choisit d’émigrer en Palestine. Elles se répartirent entre les Etats-Unis et la France.

Mon père était resté très attaché à l’existence de l’État d’Israël, qui avait surtout le mérite, selon lui, d’avoir réalisé le projet socialiste d’égalité et de fraternité à travers le kibboutz. Mania, une amie d’enfance, survivante d’Auschwitz, était membre fondatrice du kibboutz Gal’On (3), et Jacques lui vouait une admiration immense en même temps qu’il l’enviait ; et pourtant, comme la grande majorité des Juifs polonais, il n’aurait jamais quitté sa France adoptive pour faire son aliya ("montée" en Israël).

Il était toutefois un fervent soutien d’Israël, faisant des dons et, pour la joie de ses enfants, achetant des caisses d’oranges et de pamplemousses de Jaffa, par l’intermédiaire de la communauté juive de Bordeaux. En même temps, il avait adhéré au PSU fondé par Michel Rocard, pour satisfaire à son idéal de justice et de fraternité.


MES CONCLUSIONS

Je pense que la plupart des Juifs sionistes avaient une vision très idéalisée de la Palestine et que, pour la plupart d’entre eux, la « terre promise » restait un mythe, un idéal socialiste qui verrait la concrétisation d’une société équitable et fraternelle, en particulier, à travers les kibboutzim. La création de l’État d’Israël fut conjointement une victoire et un drame, quand les Juifs découvrirent que la Palestine n’était pas un désert, que toutes les populations de la région lui étaient hostiles et que, s’ils voulaient y survivre, il leur faudrait s’armer et tuer.

Aujourd’hui, en Israël, des officiers de Tsahal, regroupés dans le mouvement « Courage to refuse » (4), se sont mutinés contre les directives de l’Opération « Lead Cast » contre Gaza. Ils ont déclaré qu’ils refusaient de combattre dans une « armée d’occupation ». Ils ont clairement établi une différence entre la défense de leur pays et l’envahissement de celui de leurs voisins. De nombreuses voix - 700 arrestations - se sont élevées, en Israël même, contre le pilonnage de Gaza.

Nous ne referons pas l’histoire. Nous devons regarder vers le futur. Israël existe, que l’on déplore ou non les conditions dans lesquelles il a été fondé. Les Palestiniens existent, que l’on déplore ou non la manière dont ils se battent pour la création d’un État palestinien.

Il est temps de dire : "pouce", on arrête les hostilités et on met tout en œuvre pour agir en faveur de la paix entre les deux États et leurs peuples.

Depuis plus de 60 ans, les organisations internationales ont échoué à créer les conditions d’une paix durable, vraisemblablement parce qu’elles étaient mues par les intérêts politiques et stratégiques de leurs membres. Les Palestiniens, tout comme les Israéliens ont été manipulés au service d’intérêts qui les ont cruellement desservis. C’est pourquoi je pense que les initiatives les plus efficaces et respectables en faveur d’une paix durable doivent provenir d’individus sincères comme celles et ceux, Palestiniens et Israéliens, qui se marient ensemble, font de la musique ensemble, du théâtre, du cinéma, du collectif « 2 peuples-2 Etats » (5), du mouvement « La paix maintenant » et de toutes celles et ceux qui, au péril de leur vie entretiennent le dialogue.

Je pense que c’est ce qu’aurait souhaité mon grand-père, Moshé Brajtberg, et qu’à défaut d’être présent pour encourager la paix, il aurait aimé que son nom, gravé dans le marbre à Yad Vashem, en soit le témoin.

 

© Alice Brajtberg *

 

* Sociologue.

 

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(1) Hachomer Hatzaïr.

 

(2) Voir l’article "Bund", sur Wikipedia.

 

(3) Sur ce kibboutz, voir "Un écho d’Israël".

 

(4)  Voir le site de ce mouvement.

 

(5) Site de ce collectif. 

 

 

Mis en ligne le 30 janvier 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org