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Petite dissection d’un cas d’école de désinformation et d’incitation à la haine: France-info à Gaza
30/01/2009

Le reportage de Frédéric Barrère pour France-info dont il s’agit ici, a été diffusé en boucle par France-info le 23 janvier, trois jours après le retrait de l’armée israélienne de Gaza. Jean-Pierre Bensimon nous en donne une analyse remarquable, complétant l’esquisse du phénomène que j’avais opérée dans un article récent [*]. (Menahem Macina).

[*] "Le correspondant du «Monde» à Gaza diabolise Israël par ’témoins’ palestiniens interposés".

 

Par Jean-Pierre Bensimon pour Objectif-info, le 29 janvier 2009.


Le script du reportage
 

[Frédéric Barrère :] « C’est le quartier sud de Zeitoun, ravagé, comme s’il y avait eu un cataclysme, des ruines, des champs dévastés et des gens qui pleurent, avec en toile de fond les versets du Coran » [des chants religieux en fond sonore aggravent la tonalité lugubre du reportage]. « Vingt neuf personnes sont mortes ici, au début de l’offensive terrestre, les témoignages sont effrayants, une maison a été bombardée avec 120 personnes à l’intérieur. Mais l’horreur selon les habitants a débuté avec la mort d’un père de famille Hatiyeh Al Samouni lorsque les soldats israéliens lui ont demandé de sortir de chez lui. Zahouah son épouse » :

[Voix de femme parlant en arabe, une autre voix, visiblement d’un arabe, assure la traduction :] « Il est sorti de la chambre en levant les mains » [pleurs de l’épouse] « puis les soldats ont commencé à tirer le feu sur mon mari, les soldats israéliens étaient très contents, ils riaient, et c’était comme un jeu. »

[Frédéric Barrère reprend la parole :] « Dans la fusillade leur petit garçon Ahmad, 4 ans, a reçu deux balles dans la poitrine, il a agonisé durant de longues heures, il a agonisé le lendemain, son frère Fahed, 19 ans, le tenait dans ses bras. »

[Une voix masculine, en arabe, celle du frère supposé, et le traducteur arabe reprend la parole :] « J’ai essayé de parler à mon frère, de lui parler tout le temps et mon frère Ahmad ne me répondait pas. Ahmad ne disait rien, il ne pleurait pas, seulement c’était du souffle que j’entendais et il y avait certains produits qui sortaient de sa bouche, de la matière blanche. Je lui disais Ahmad ne crains rien, voilà ta mère, j’essayais de le calmer. Quand on sortait de la maison, les Israéliens ont vu que j’ai mon frère blessé entre mes mains et ils crachaient sur nous. »

[Frédéric Barrère reprend la parole] « Al Massa 13 ans était dans la maison bombardée. »

[Une voix d’enfant, féminine, et le traducteur reprend :] « J’ai vu seulement les soldats israéliens qui tiraient sur le petit bébé, mais j’ai vu aussi les soldats israéliens qui tiraient sur mes frères, j’ai vu même ma mère aussi devant mes yeux être assassinée, c’est quoi le crime que j’ai commis ? »

[Frédéric Barrère reprend la parole pour terminer son reportage :] « Le major Avital Liebovitz explique que les soldats israéliens ne sont pas entraînés à tuer des enfants et des civils, des mortiers ont été tirés de ce quartier, une enquête est en cours. Gaza, Frédéric Barrère, France Info »


Comment on construit un « reportage » et comment il devient un cas d’école de l’incitation à la haine.

Le reportage de Frédéric Barrère de France-info est élaboré de façon particulièrement professionnelle. C’est pour cela qu’il faut savoir y repérer des techniques affûtées, non pas dans le but d’exposer la complexité et les nuances de la réalité, mais pour construire de toutes pièces un message accusateur. Mais outre ces techniques désinformatrices, le consentement des responsables éditoriaux et le silence de l’instance de contrôle nationale des média sont les vrais responsables des effets prévisibles d’un tel flot de haine sur l’opinion. La conjugaison de ces procédés et l’implication de responsables importants d’un service public essentiel, sont autant de voies d’accès inestimables au fonctionnement du système médiatique national quand il a décidé d’enflammer les esprits et les instincts de l’opinion contre un adversaire bien choisi. D’ailleurs, le reportage du 23 janvier de Frédéric Barrère n’est qu’une brique d’une immense opération d’accusation, parmi des milliers d’autres, qui ont saturé les canaux médiatiques essentiels du pays au cours de l’opération israélienne à gaza du 27 décembre 2008 au 20 janvier 2009 et dans les jours qui ont suivi.

 

La construction du brûlot

Le reporter commence par brosser un tableau effrayant de ce qu’il est supposé observer. Les mots utilisés, « ravages », « ruines », « cataclysme », « dévastation », « pleurs », sur un fond de mélodies religieuses funèbres, sont terriblement violents. Ils mettent l’auditeur en condition, ils lui coupent le souffle d’emblée.

Il s’ensuit une espèce de procès. Le reporter se pose comme un ordonnateur de ce procès. Il distribue la parole aux plaignants, les différentes personnes qui vont s’exprimer avec le secours d’un traducteur dont on ne sait rien : traduit-il effectivement ce qui est dit, fait-il partie du Hamas qui a tout pouvoir ici ? Il semble donc que le reporter ne connaisse pas l’arabe et lui fasse étrangement confiance.

Les interviewés multiplient alors des plaintes qui dessinent un stéréotype, caricatural mais ravageur, du soldat israélien. Il apparaît comme d’une cruauté dantesque, il tire sur les bébés, les femmes et les hommes qui sont bras levés ; il rit de la douleur extrême de ses victimes, il leur crache dessus. Les soldats, donc Israël, se comportent comme des nazis, ou pire, tel est le message qui devra se graver dans le cerveau de l’auditeur.

La chute du reportage, mentionnant une argumentation de défense des Israéliens, est remarquable car elle assure deux fonctions. Le reporter peut exciper de sa neutralité, il a présenté les deux versions. Sauf que le « temps » donné à la partie israélienne est dérisoire malgré l’insigne gravité des faits imputés, et qu’on ne l’entend pas directement. Mieux encore, le reporter présente les arguments qu’il dit être ceux de la défense comme des esquives misérables pour ceux qui ont entendu les horreurs précédentes, ce qui aggrave le cas des Israéliens.

La partialité accusatrice du journaliste, sa violation de l’éthique professionnelle - si cette notion a encore beaucoup de sens dans notre pays-, se manifeste de plusieurs manières :

  • A aucun moment, il ne relativise les dires de ses interviewés : il ne demande pas de précisions aux interviewés dont les propos sont si effroyables, il ne conteste rien, n’interroge rien, comme dans une mise en scène.
  • A aucun moment, il ne mentionne l’éventuelle incertitude de ses sources. Il ne se demande pas si, peut-être, ces gens qui parlent à son micro ne sont pas des agents de propagande du Hamas, s’ils n’ont pas été forcés de tenir ce discours, s’ils n’ont pas été payés pour le tenir, suppositions pas tout à fait invraisemblables pour qui connaît les procédés du Hamas, comme c’est sûrement son cas.
  • A aucun moment, le reporter n’alerte ses futurs auditeurs de l’invraisemblance des affirmations (les soldats riant de tuer, tirant sur un homme aux bras levés, sur les bébés, sur les femmes, qui sont des cibles militaires de choix, comme chacun le sait.) En procédant ainsi, il valide ces imputations, et ravale de facto l’armée de conscription israélienne au niveau d’une armée nazie. D’ailleurs, dans un reportage sur le même modèle, le même reporter livrait, le 19 janvier 2009, une séquence du même tonneau, narrant un regroupement, organisé par les Israéliens, de plus de cent civils palestiniens dans une maison, avant que ces derniers ne tirent au canon sur la maison…..

 

La diffusion du brûlot

La responsabilité de la diffusion du reportage incombe naturellement aux responsables éditoriaux de France-info, et donc aussi à ceux de Radio France, qui ne l’ont pas contestée.

Le fait qu’il ait pu y avoir diffusion d’un tel reportage pose de très graves questions concernant le fonctionnement de l’ensemble du système des média français :

1) Pourquoi les responsables éditoriaux ont-ils permis la diffusion d’un reportage délibérément construit à charge, et dont le contenu est à la fois improbable et d’une extrême gravité pour la réputation d’une démocratie, supposée amie de la France, Israël, et pour la population juive de France, qui lui est associée dans les représentations majoritaires des français ?

2) Les responsables de cette diffusion pouvaient-ils ignorer qu’un reportage de cette eau aurait des incidences lourdes et dissociatrices sur la société française, en enflammant les passions, surtout dans les banlieues, mais pas seulement, en démoralisant d’autres groupes, en instillant partout la haine et la méfiance ?

3) Pourquoi ont-ils négligé, eux qui sont des professionnels éprouvés, le fait qu’un tel document ne pouvait pas manquer de provoquer, dans le public en général, la haine et la délégitimation d’une démocratie officiellement amie, et de torturer l’identité des minorités arabo-musulmanes ? Pourquoi avoir négligé aussi le fait que ce genre de message est susceptible de provoquer, sur une très longue période, des passages à l’acte d’une violence imprévisible dans le pays qui a connu le rapt et le martyre de Ilan Halimi ?

4) Comment n’ont-ils pas mesuré que cette diffusion participe éminemment de l’antisémitisme, au sens que lui a donné l’EUMC, l’instance européenne qui en a donné une définition récente ? (1).

 

Le silence de l’instance de contrôle des médias, le CSA

Pourquoi, enfin, le CSA, gardien de l’éthique des média, est-il resté sourd devant ces très graves accusations sans preuves et sans filtres, relayant à l’évidence la propagande d’un groupe reconnu comme terroriste par notre pays et la plupart des démocraties du monde ? Pourquoi n’a-t-il pas requis des explications publiques des directions de France-Info et de radio France.

 

Question subsidiaire :

Tous ces échelons de la société française ont participé à cet acte d’incitation à la haine, en toile de fond d’une haine antisémite. Additionné à d’autres événements semblables, innombrables dans cette campagne médiatique du début de l’année 2009 en France, il aura exercé un impact fort sur le climat moral et la sécurité intérieure de la nation, de façon active (élaboration et diffusion du reportage), et de façon passive (absence de poursuite des incitateurs par l’instance de contrôle). Tous les filtres et contrôles ont été inexplicablement défaillants, alors que l’enjeu est considérable. Peut-on s’empêcher d’y déceler la baguette d’une instance politique qui aurait décidé de lâcher les chiens, une commande institutionnelle explicite ou implicite ?

 
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Note :


(1) European Monitoring Centre on Racism and Xenophobie. Voir, en français « La définition opérationnelle de l’antisémitisme », par Gert Weisskirchen, pour l’EUMC, qui démarque comme antisémite toute assimilation de la politique israélienne à celle des nazis, ou tout régime de deux poids deux mesures à l’égard de ce pays.

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© Objectif-Info

 

 

Mis en ligne le 29 janvier 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org