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Christianisme

Entre communication et excommunication, Nicolas Baguelin
06/02/2009

06/02/09

Texte repris du site Un écho d’Israël

Le débat sur la “levée des excommunications” de quatre évêques “lefebvristes” fait rage à la fois dans le milieu catho-catho et dans la presse israélienne. Le reste du monde s’en fout et n’a en général retenu que l’annonce fracassante, mais erronée, des médias, selon laquelle le Pape aurait “réintégré” un évêque négationniste. Je vous propose dans cet article quelques réflexions autour de ce sujet.

La levée d’excommunication n’est pas synonyme de réintégration

La presse israélienne a largement emboîté le pas aux professionnels de la pseudo-controverse, c’est pourquoi, je me suis décidé à écrire un article en hébreu dans lequel j’explique que le concept de “levée des excommunications” ne signifie pas “réintégration”. Tout le monde n’est pas censé connaître le droit canon. De plus, la majorité des journalistes ne se donnent pas la peine d’essayer de comprendre, surtout quand ils peuvent à partir des données mal comprises créer un amalgame à sensation : Benoît XVI, pape allemand, ancien membre des jeunesses hitlériennes aurait finalement des sympathies pour les négationistes. Heureusement que des déclarations de Benoît XVI en personne condamnant sans équivoque tout négationisme ont rectifié quelque peu cette erreur de “com” : le Pape n’est pas négationiste… encore fallait-il le préciser ! Je ne vais pas m’étendre sur les excuses à deux balles de Mgr Williamson et préfère vous diriger sur les déclarations du responsable de la Fraternité Saint Pie X, Mgr Fellay, qui témoignent à mon avis d’une reconnaissance implicite de l’héritage de Vatican II, du moins en ce qui concerne les relations avec les juifs.

A propos de la déclaration de Mgr Fellay

Je note surtout que Mgr Bernard Fellay reprend à son compte la formule de Jean-Paul II « nos frères aînés »… même s’il s’en défend en citant Pie XI, cette formule dénote une prise en compte certaine du changement introduit par Nostra Aetate (chapitre IV) et qui concerne essentiellement la validation d’une certaine lecture de Romains 9-11.

Alors que le document Nostra Aetate est un des seuls documents conciliaires qui ne prend pas appui sur la Tradition et notamment les Pères de l’Eglise, il est douteux de prétendre, comme le fait Mgr Fellay, que le Concile ne donne rien de nouveau sur la “conduite à tenir par rapport aux juifs”.

Personnellement, je me réjouis de cette déclaration, notamment la citation centrale ‘je désirerais être anathème pour mes frères !’ (Rom. 9,3), qui est le point de basculement dans la lettre aux Romains et introduit la séquence de ce que l’on peut appeler “le Mystère d’Israël”. Ce mystère est si important que saint Paul voudrait être séparé de ses frères, anathème, à cause de ses frères juifs. Si Mgr Fellay a su “sélectionner” ce verset, c’est qu’il a bien compris l’importance et la centralité du mystère d’Israël et il montre ainsi son accord implicite avec la déclaration conciliaire Nostra Aetate.

Deux débats : la réintégration des lefebvristes et les liens avec les juifs

En discutant avec des amis et en surfant sur les blogs français, je constate que la préoccupation majeure des catholiques concerne la question de l’unité et des possibilités de réintégration des lefebvristes dans l’Eglise. Le quotidien La Croix a même ouvert un blog comme lieu de débat sur ce sujet : le Vatican et les intégristes, vaste question, sujette à l’arrivée en masse d’intervenants de sensibilité intégriste, qui pourraient pourrir très vite l’ambiance. Je crains que l’on tombe dans des guerres de chapelles et que l’on oublie de traiter la question de l’héritage de Vatican II, et notamment la question du “lien spirituel” qui unit l’Eglise au peuple juif.

La coïncidence des déclarations négationnistes de Williamson avec la publication du décret d’excommunication jette un doute sur le caractère “négociable” du sujet de la théologie chrétienne d’Israël. Bien qu’il y ait eu, depuis, des déclarations très nettes exigeant de Williamson qu’il abandonne son négationisme, à la fois de Benoît XVI et de Mgr Fellay, l’erreur de “com” est fatale, et on a du mal à croire que Benoît XVI “n’était pas au courant”. Etant donné ce contexte, il m’a semblé que Michel Remaud pose les bonnes questions dans son article “A propos d’une décision romaine“.

Les relations judéo-catholiques en jeu

Il serait temps de s’arrêter un moment sur l’état des relations entre juifs et catholiques. Beaucoup de catholiques tiennent pour acquis que les juifs auraient bien pris note de notre abandon de la théologie antijuive d’avant Vatican II et se demandent alors pourquoi cette “sensibilité extrême” à l’annonce, certes déformée, de la soi-disant réintégration de Williamson. J’entends, ici et là : “les juifs n’attendaient que ça pour rompre les relations avec l’Eglise”, sous-entendu : ils ne veulent pas du dialogue, ils le font exprès… et on retombe dans les clichés du juif rebelle qui refuserait la foi en Jésus-Christ à cause d’une perversion fondamentale due à sa race. En somme : le fameux “juif perfide”.

La Shoa. 6 millions de juifs tués pour le seul motif qu’ils étaient juifs. Le massacre s’est déroulé en terre chrétienne. La question de la responsabilité de la théologie chrétienne antijuive est énorme. Il faut relire la Déclaration des évêques français à Drancy, rédigée par le P. Jean Dujardin, pour comprendre que l’on n’efface pas dix-neuf siècles d’antijudaïsme chrétien, émaillés de persécutions, vexations, et pogroms en tous genres, et dont le sommet de l’horreur a culminé avec la Shoa. Il faut comprendre que, pour les juifs, cette déclaration Nostra Aetate (en général très méconnue), et surtout les gestes prophétiques visibles de Jean-Paul II (visite à la synagogue de Rome, ou au Mur des lamentations à Jérusalem) sont perçus comme les signes un peu tardifs d’une possibilité d’amitié qui se dessine, mais qui sont seulement un prélude. Les juifs se demandent à quel point ces signes marquent un changement théologique profond et irréversible. Cette bienveillance envers le peuple juif serait-elle liée à la seule personnalité de Jean-Paul II ? Benoît XVI, présenté comme un théologien, est attendu comme quelqu’un qui doit valider les gestes prophétiques de son prédécesseur et, si possible, les approfondir, les confirmer.

Des événements, tel celui de la libéralisation du rite tridentin par le Motu Proprio, qui rappelle l’époque anté-conciliaire et sa théologie antijuive, et encore bien davantage celui qui ressemble à une réintégration, non seulement d’un évêque négationniste, mais aussi d’une fraternité intégriste qui refuse, a priori, les changements du Concile, ne sont pas perçus par les juifs comme des “gestes prophétiques” allant dans le sens d’une réconciliation et d’un dialogue entre eux et l’Eglise. Certes, ce ne sont que des symboles et l’intention de Benoît XVI de continuer dans la voie de Nostra Aetate et de Jean-Paul II n’est pas à remettre en cause : c’est ce que nous rappelle avec fermeté le Père Alain René Arbez.

Mais, pour l’instant, le dialogue entre juifs et chrétiens est essentiellement fait de symboles et de gestes de bienveillance. Dans ce cadre, il n’est pas étonnant qu’une “erreur de com” ait pu prendre cette ampleur. Gageons que Benoît XVI saura tirer les conséquences de son manque de tact, tout comme Jean-Paul II a su se rattraper après l’affaire du Carmel d’Auschwitz.

Nicolas Baguelin

Source : Le blog de Nicolas Baguelin


© Nicolas Baguelin et Echo d’Israël

 

Mis en ligne le 6 février 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org