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Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

D’où vient cette haine des incendiaires des âmes ? par Arthur
09/02/2009

«Je m’appelle Jacques Essebag. Je suis né le 10 mars 1966 à Casablanca. Durant la Guerre des Six-Jours, ma famille a quitté le Maroc pour s’installer dans la patrie des droits de l’homme. Je suis Français.» (Arthur). Un texte émouvant, vibrant, douloureux, mais digne, et tellement vrai. Oui, dans ce "beau" pays de France (mais aussi dans presque toute l’Europe, et bientôt dans le monde entier), même une vedette choyée par le public peut se retrouver, du jour au lendemain, déchirée par les chiens antisémites. Les Juifs anonymes le savent, car ils l’expérimentent presque chaque jour. Il manquait à Jacques Essebag, alias Arthur, de le vivre, à son tour, dans sa chair, et de prendre conscience que son destin est lié à celui de son peuple, même s’il n’est ni Franco-Israélien, ni pilier de synagogue. Il est Juif, cela suffit! La dignité douloureuse de son texte me touche profondément. Quelle leçon pour les non-Juifs qui n’ont pas encore renié leur humanité! L’antisémitisme, disent certains, ça n’existe que dans l’imaginaire paranoïaque des Juifs. Sans blague!... M....! Comme disait Coluche... (Menahem Macina).

LE MONDE | 07.02.09


près Vals-les-Bains et Lille, alors que je suis dans ma loge, on m’annonce que, pour la troisième fois cette semaine, des manifestants propalestiniens sont devant le théâtre où je dois me produire. Encore. Muni d’une banderole, un groupe scande "Arthur sioniste, Arthur complice !" Un autre : "Arthur Essebag finance la colonisation !" D’autres encore, brandissent à bout de bras des photos d’enfants palestiniens ensanglantés avec écrit "Arthur soutient la guerre !" Et puis, se voulant sans doute blessants, mais juste ridicules, pathétiques : "Arthur larbin !"

Par la fenêtre, au milieu d’un imposant service de sécurité, je les regarde. Ils sont moins nombreux qu’à Lille et Vals-les-Bains. Mais calmes. Organisés. Déterminés. Le plus effrayant, c’est qu’ils semblent sincèrement convaincus de ce qu’ils disent...

Après l’étonnement, l’incompréhension. Puis, le silence. Puis, ce dilemme que, pour la première fois de ma vie, je découvre : répliquer, au risque de donner trop d’importance à une minorité de sots qui ne rêvent que de jeter le feu dans les esprits, ou me taire en espérant ainsi apaiser cette violence folle ? Il m’aura fallu attendre la troisième manifestation pour prendre mon parti. Je ne le fais pas pour moi. Je le fais pour les hommes et les femmes qui sont venus à ces spectacles malgré la menace. Je le fais pour tous les amis, connus et inconnus, qui entendent ces inepties, m’écrivent et ne comprennent pas. Je le fais pour tous les simples citoyens qui n’ont pas le même accès que moi aux médias et qui ont à supporter, souvent avec plus de violence que moi, le même type d’injures, de stigmatisation, bref, d’antisémitisme.

D’où vient cette haine ? Et qu’est-ce que je viens donc faire dans le conflit israélo-palestinien ? Tout commence en janvier 2004, quand Dieudonné déclare, au détour d’une interview au magazine The Source, qu’il existerait :

« Un lobby juif très puissant qui aurait la mainmise sur les médias, dont fait partie Arthur qui, avec sa société de production, finance de manière très active l’armée israélienne. Cette armée qui n’hésite pas à tuer des enfants palestiniens. »

Qu’est-ce qui fait que ces propos ont été relayés, sans commentaire, dans les colonnes du Monde ? (NDLR : notre édition du jeudi 8 janvier 2004 citait les propos de Dieudonné au magazine The Source).

Qu’est-ce qui fait que cette pure imbécillité, cette rumeur sans l’ombre d’un fondement, est aussitôt relayée par une grande partie de la presse ? D’où vient que soit pris pour argent comptant le délire d’un humoriste qui eut, jadis, un peu de talent, mais qui commence, à ce moment-là, la pathétique dérive qui, à coups d’insultes répétées contre des artistes juifs ou supposés tels, va le mener tout doucement au contact du Front national ? Je l’ignore. D’autres que moi recomposeront l’histoire de cette incroyable indulgence dont les provocations, les mensonges, les constructions énormes de ce personnage auront bénéficié dans les médias.

Pour moi, le mal était fait. Si c’était dans le journal, c’est que c’était vrai. Suite à cet article, Dieudonné sera condamné pour diffamation raciale par le tribunal correctionnel de Paris et par la cour d’appel de Paris. Mais, encore une fois, le mal était fait. Et je me trouvais confronté à cette loi d’airain qui veut que, dans ces "batailles", là aussi, la première frappe est souvent, hélas, la plus dévastatrice.

Tous les témoins de ces manifestations racontent. De l’imbécile "Arthur est sioniste, il finance Israël avec son fric !", on est vite passé à l’infect "de toute façon, il est juif, donc il soutient les bombardements de Gaza !" Juif... sioniste... finance... fric... Tout est dit. Et, sitôt la dépêche AFP publiée, les sites et blogs Internet se déchaînent. C’est comme s’ils étaient dans les starting-blocks et n’attendaient que cela. C’est comme si ceux qui n’avaient jamais pu exprimer leur fiel, leur antisémitisme à mon encontre, pouvaient enfin se lâcher au grand jour. Certains sites, débordés, horrifiés, fermeront leurs commentaires et forums ; d’autres, comme celui du Point ou du Nouvel Observateur, laisseront faire.

Quant à moi, pour la première fois de ma vie, à 42 ans, je découvre cette forme de haine. Fini le cocon douillet de l’animateur-vedette. Je prends de plein fouet ce drôle de retour du refoulé. Les vieux démons se réveillent et c’est moi, cette fois, qu’ils pointent du doigt. En surfant sur le Net dans l’encyclopédie Wikipédia, je découvre, dès la première ligne, au milieu de mille inepties, que je suis "d’origine juive, marocaine" et plus loin "déjà multimillionnaire". Laurent Gerra, Jamel Debbouze, les autres artistes, ont-ils droit à ce type de précisions et, dans mon cas, d’imprécisions peu innocentes ? Non. Arthur, juif, argent, Marocain, donc pas Français. Encore...

C’est aussi sur Internet que Le Figaro a lancé l’odieuse rumeur "Arthur aurait vendu son appartement à Vladimir Poutine !" Non seulement odieuse, la rumeur. Non seulement lancée sur la Toile et aux chiens, sans que nul ait pris la peine d’aller à la source, se renseigner, vérifier. Mais fausse, évidemment. Dénuée - je rougis d’avoir à le préciser - de l’ombre d’un fondement. Mais voilà... Tout le monde connaît Poutine...

Et quelle aubaine de pouvoir ajouter à mon portrait cette délicate nuance :

« Arthur... argent... que ne ferait-il pour de l’argent, Arthur ? Ces gens-là, les gens de son espèce, n’ont-ils donc aucun principe, aucune valeur et, quand il s’agit d’argent, aucune retenue ? »,

"Arthur sioniste ! Arthur finance l’armée d’Israël !" : Cette horrible phrase, ce mensonge repris en boucle par des centaines de sites et d’articles de presse, comme j’aurais aimé qu’un journaliste, un seul, prenne soin de le vérifier.

J’aurais aimé que le maire de Lille réagisse. J’aurais aimé que le maire de Belfort réagisse. J’aurais aimé que tout ceci ne soit qu’un cauchemar. Mais ce n’est pas un cauchemar et le réveil est douloureux.

Même si je suis sonné, je reste debout. Même si c’est compliqué, je mets un point d’honneur à ce que ma tournée se poursuive. Venant de ma part, certains trouveront tout cela anecdotique. D’autres, non.

Je m’appelle Jacques Essebag. Je suis né le 10 mars 1966 à Casablanca. Durant la Guerre des Six-Jours, ma famille a quitté le Maroc pour s’installer dans la patrie des droits de l’homme. Je suis Français.

Jamais je n’aurais imaginé que, dans mon propre pays, dans ce pays que j’aime tant, dans ce pays qui m’a tant donné et auquel j’essaie de rendre un peu, on puisse manifester contre moi, uniquement parce que je suis juif.


Arthur *

* animateur de télévision et humoriste.

[Texte aimablement signalé par B. Sweijd.]

 

Mis en ligne le 9 février 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org