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Israël (lynchage médiatique)

Un scandale qui tombe à pic, par Shmuel Trigano
17/02/2009

16/02/09

Texte repris de l’excellent Blogue de l’auteur.

Nous avons pu assister, en ce début février 2009, à un phénomène idéologique étonnant. Les médias sont passés sans transition d’une violente hostilité envers Israël à un concours de vertu pour condamner la réhabilitation par le pape d’un évêque intégriste osant nier la réalité de la Shoa. Comme s’il n’y avait aucune contradiction entre la peinture judéophobique d’un Israël stigmatisé pour sa cruauté supposée envers les enfants et les civils et l’indignation que l’on puisse prétendre que les Juifs n’ont pas été victimes des nazis. L’accusation du meurtre rituel commis sur des enfants est un classique de l’antisémitisme.

C’est la deuxième occurrence d’un tel phénomène. Au terme de la deuxième Intifada, à l’occasion du 60 ème anniversaire de « la libération d’Auschwitz » (1), nous avions vu tout un continent, l’Europe, passer d’une violence symbolique, inédite depuis les années 1930, envers Israël et les communautés juives, à l’exaltation de la mémoire de la Shoa .

Ces manifestations paradoxales ne sont pas contradictoires. Elles sont au contraire l’illustration même de la nouvelle judéophobie ou, si l’on veut, du « nouvel antisémitisme » (2). Elles fonctionnent en effet de concert, l’une soutenant et compensant l’autre. L’exaltation de la mémoire de la Shoa vient authentifier la moralité et la pureté de l’accusation disproportionnée d’Israël que j’ai analysée dans mon précédent blog (3). C’est ce qui explique pourquoi il est impérieux pour cette idéologie que cette mémoire soit sacralisée et défendue scrupuleusement contre ses négateurs. Elle exalte un peuple mort pour mieux accabler un peuple vivant.

Car ce qui est en question de façon implicite dans cette posture c’est le destin et la condition des Juifs comme peuple. La Shoa les a détruits en masse et ils y ont connu un destin collectif qui tranchait sur leur condition de citoyens individuels. Ce que symbolise Israël pour tous les Juifs du monde et aux yeux du monde, c’est la résurgence positive et affirmative d’un destin collectif juif, politique et non pas mémoriel. C’est là que se situe l’enjeu de l’hostilité, unique au monde, envers Israël aujourd’hui. On dénie aux Juifs la légitimité de leurs attributs de peuple souverain dans l’État d’Israël au nom de la célébration d’un peuple mort dans les camps.

L’exaltation de la mémoire est devenue un élément capital pour éviter que l’hostilité disproportionnée envers Israël ne soit tenue pour antisémite. Les critiques virulentes envers l’extrême droite, le négationnisme, etc, quand elles sont couplées avec l’hostilité envers Israël ont pour finalité systémique d’assurer cette défense (4).


J’analyse ici un phénomène idéologique, c’est-à-dire un processus dont les acteurs sociaux qui en sont parties prenantes sont totalement inconscients et qu’ils ne maîtrisent pas, voire qu’ils dénieraient avec vigueur si il leur était dévoilé. Le partage des domaines auquel ils se livrent généralement pour se justifier vise à brouiller les pistes : la critique d’Israël serait la critique de la politique d’un gouvernement et n’aurait rien à voir avec les Juifs ou la Shoa. C’est un argument dilatoire car cette critique est à nulle autre pareille pour aucun autre État dans le monde, et déjà, en l’occurrence, pour un mouvement de type fasciste comme le Hamas. Elle falsifie les données de la situation et néglige tout un ensemble d’aspects quand elle ne manipule pas le récit des événements de toutes sortes de façons qu’il est possible de démontrer et prouver par A+B. Ce qui est en jeu, c’est la légitimité de l’existence d’un peuple juif, qui implique celle de se défendre contre un ennemi invétéré.

La logique que je tente ici de porter au jour n’a elle même rien à voir avec le fait qui est à l’origine du scandale qui nous préoccupe, à savoir la déclaration négationniste de l’evêque intégriste ou la réaction des chrétiens, si ce n’est à un second degré si l’on se souvient que le symbole de la Shoa, tel qu’il est en usage aujourd’hui, désigne, dans la novlangue du politiquement correct, le peuple juif (assigné en l’occurrence à un destin de victime). Or, cette question du peuple, de la continuité de l’«Israël selon la chair » (le peuple juif) malgré l’avènement de « l’Israël selon l’esprit » (5) (le peuple chrétien) a joué un grand rôle dans l’antijudaïsme de l’Église. En tenant ces propos, l’évêque intégriste était conséquent avec son choix théologique. Si l’Église l’entérine, c’est la même régression qui est signifiée, alors que Vatican II avait proclamé l’intention de modifier cette donne originelle du christianisme. Le négationnisme iranien s’inscrit également dans cette perspective. Ahmadinejad a très bien compris le système symbolique de l’Occident contemporain : en niant la Shoa, il veut dire qu’il n’y a pas de peuple juif et c’est pour lui la meilleure façon de saper la légitimité d’un État d’Israël, l’expression la plus forte aujourd’hui d’un peuple juif. Quand le site de la conférence de sécurité de Munich réécrit le discours du président de l’assemblée nationale iranienne en en supprimant le passage sur la Shoa, c’est aussi dans cet esprit-là.

Ajoutons une autre dimension comparative qui met mieux en valeur la réalité du phénomène que nous analysons. Que pèse la moralité de la réprobation universelle du pape comparée au silence total sur les discours du plus pur antisémitisme proférés chaque jour dans le monde arabo-islamique ? On n’en fait même pas mention au point que le citoyen lambda ne sait même pas qu’ils existent, et avec quelle puissance ! Qui s’est scandalisé de ce que les autorités de l’islam français n’aient pas prononcé la moindre condamnation des actes antisémites qui se sont produits en France dans la suite de manifestations meurtrières dans lesquelles la communauté musulmane a été absolument majoritaire ? Pas même les institutions juives promptes pourtant à condamner le Vatican. Qui s’est scandalisé du communautarisme virulent qui s’est manifesté alors ? Pire, qui s’est intéressé et scandalisé en France du retrait unilatéral des musulmans du « dialogue judéo-musulman » ? C’est à peine si la nouvelle fut mentionnée. C’est l’indice que l’on a jugé qu’elle était justifiée et compréhensible. Mais sur le pape, on peut tirer à boulets rouges ! On ne craint rien ! Indépendamment de la critique que l’on peut faire de la décision théologico-politique du pape, on constate ici la propension de l’Occident à se retourner contre lui même plutôt que contre l’islamisme.

Il est attristant de constater que les institutions juives s’inscrivent dans ce jeu symbolique et accréditent l’idée que la mémoire de la Shoa, dans l’usage que nous avons analysé, constitue effectivement l’unique priorité du peuple juif au moment même où c’est la légitimité de son existence qui est en jeu. La défaite en rase campagne de leur politique qu’elles ont subie ces dernières semaines avec le retrait unilatéral des musulmans du « dialogue judéo-musulman » n’est que le premier signe de leur déclin. On les retrouve, le 11 février 2009, dans la dénonciation avec le CFCM des propos de Le Pen à Marseille. En dehors du caractère effectivement raciste de ces propos, il faut souligner que cette condamnation, elle aussi, « ne mange pas de pain ». Elle s’insère dans le politiquement correct et la confusion des choses. Nous n’avons jamais entendu le CRIF rappeler à l’ordre le CFCM pour n’avoir pas condamné les manifestations antisémites et les désécrations de synagogues récentes. Par contre ses déclarations sur le pape ont été très relayées.

La critique du pape joue ainsi un rôle idéologique bien précis : elle retourne contre soi une critique qui aurait dû concerner les autorités silencieuses ou vociférantes de l’islam, tout comme la critique d’Israël retourne contre Israël la critique que le Hamas et l’islamisme méritent. Plus l’occultation du réel est épaisse, plus l’excès de la critique envers Israël est abusif et constitue le vrai scandale moral. Au fond la critique unilatérale d’Israël participe de ce même syndrome d’autodestruction de l’Occident. Morale, que de bassesses commet-on en ton nom !
 
© Shmuel Trigano

 

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Notes

(1) En fait libéré dans le cadre d’une avancée des armées alliées et pas d’une opération spécifique et expresse
(2) Cf. mon livre Les frontières d’Auschwitz, les dérapages du devoir de mémoire, Hachette Livre de Poche, Biblio-Essais, 2005
(3) En fait les bénéficiaires objectifs de la « mémoire de la Shoa » sont les Palestiniens.
(4) C’est ce qui explique que les tenants de cette idéologie sont congénitalement aveugles à l’antisémitisme islamique et à celui de l’extrême gauche. La menace ne peut venir que de la droite...
(5) Dans le jeu de chaises musicales de cette idéologie, ce sont les Palestiniens qui représentent l’Israël selon l’esprit face à l’Israël selon la chair de la Shoa (chair cadavérique, relique sacrée, c’est la différence par rapport au passé lorsque la chair était maudite et corrompue).

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Mis en ligne le 16 février 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org