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Les démons des années 1930, Pierre-Antoine Delhommais
24/02/2009

23/01/09

Texte repris du site du Monde du 21/02/09

 

Lorsque, dans les premiers mois de la crise des subprimes, quelques économistes commencèrent à évoquer le spectre de la Grande Dépression, on les prit pour de dangereux illuminés ou des individus désireux de se faire un peu de publicité avec des propos apocalyptiques. On avait même beaucoup ri, on peut maintenant le dire, lorsque, en décembre 2007, dans un entretien au Journal du dimanche, Jacques Attali avait affirmé que "le monde risquait une crise de 1929".

On rit beaucoup moins aujourd’hui, les faits et les statistiques lui ayant donné largement raison : la finance et l’économie mondiale connaissent leur crise la plus grave depuis quatre-vingts ans. On rit encore moins lorsque, dans une tribune publiée par le site Internet Slate, Jacques Attali annonce aujourd’hui que le pire est à venir, avec la faillite probable de nombreux Etats, de banques et d’entreprises industrielles dans l’incapacité de se financer. L’économie mondiale n’en serait donc qu’au tout début de ses peines et de son calvaire - pour mémoire, c’est au printemps 1933 seulement que les Etats-Unis touchèrent le fond de la dépression.

Le plus effrayant, dans le parallèle chaque jour plus net avec 1929, c’est moins l’éventuelle durée et l’ampleur de la débâcle économique que les conséquences non directement économiques qu’elle pourrait avoir. Comme lors de la Grande Crise, qui fut une crise globale : monétaire, boursière, immobilière, du crédit, bancaire, commerciale, économique avant de devenir, dans la plupart des pays, sociale, politique, militaire et géopolitique. "C’est une situation dangereuse qui offre un terreau favorable à tous les extrêmes", a expliqué cette semaine dans nos colonnes Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Avant d’ajouter : "Cette crise déroule tous les chapitres d’un manuel d’économie. Prenons garde à ce qu’elle ne déroule pas aussi tous ceux d’un manuel d’histoire..."

Après avoir lu les propos de M. Guaino, on a donc rouvert les manuels d’histoire (notamment L’Histoire du XXe siècle de Serge Berstein et Pierre Milza, aux éditions Hatier). Pour y (re)découvrir le pire, à savoir comment le krach boursier de 1929 déclencha, un peu partout dans le monde, des poussées d’antisémitisme et de xénophobie, comment il favorisa la montée des populismes et des extrémismes.

L’antisémitisme, d’abord, qui se déchaîna, en France, dans la presse d’extrême droite lors de l’affaire Stavisky (janvier 1934), avant de redoubler encore de violence avec la victoire du Front populaire et de Léon Blum, dans "une atmosphère de guerre civile larvée".

La xénophobie, ensuite, les difficultés économiques et la montée du chômage conduisant dans la France des années 1930 à la haine de l’étranger, au retour forcé d’ouvriers dans leur pays - notamment polonais - accusés d’"arracher le pain de la bouche des ouvriers français".

Le populisme, aussi, incarné aux Etats-Unis par Huey Pierce Long, sénateur démocrate et gouverneur de Louisiane, dont le programme consistait principalement à offrir une concession rurale à chaque famille américaine et un revenu annuel de 2 500 dollars. Son mouvement connut un énorme succès et comptait sept millions d’adhérents quand il fut assassiné en 1935.

L’extrémisme, enfin, qui connut en Allemagne son développement ultime. Avec un parti nazi, comme le rappelle Serge Berstein, encore marginal en 1929, qui sut exploiter le désarroi moral d’une population allemande frappée pour plus de moitié par le chômage et encore traumatisée par l’épisode d’hyperinflation qui avait précédé. Qui recruta ses électeurs et ses adhérents dans les catégories les plus touchées par la crise : paysannerie, petite et moyenne bourgeoisies menacées de prolératisation, chômeurs et semi-marginaux du lumpenproletariat, jeunesse sans avenir.

Bien sûr, on n’en est pas là. On en est même très loin. Mais il y a tout de même quelques signaux inquiétants. Par exemple, cette vague nauséabonde de commentaires antisémites qui déferla sur Internet après la révélation du scandale Madoff. Par exemple les grèves, au Royaume-Uni, dans une raffinerie de Total, pour s’opposer à l’embauche d’ouvriers italiens et portugais. Par exemple le fait qu’Olivier Besancenot soit considéré par les Français comme le meilleur opposant à Nicolas Sarkozy (23 %), loin devant Martine Aubry (13 %) et Ségolène Royal (6 %). Dominique Strauss-Kahn affirme que, à peu près nulle part dans le monde, "l’économie de marché n’est remise en cause" et que "les débats qui agitent la France sur ce plan restent très franco-français". Peut-être. Il est bon juge, il voyage énormément.

Il y eut d’heureuses exceptions dans les années 1930. Le Royaume-Uni échappa ainsi aux poussées extrémistes, le parti fascisant d’Oswald Mosley ne rencontrant pas plus de succès que le Parti communiste et des travaillistes dissidents.

Aux Etats-Unis, il y eut le New Deal, devenu un mythe. Il ne fut pas, en vérité, contrairement à ce qu’on dit souvent, un grand succès économique. Il parvint tout juste à stabiliser la situation, et l’économie américaine ne redémarra vraiment qu’avec l’effort de guerre. Le New Deal permit en revanche, selon Berstein et Milza, de faciliter la réconciliation de la société américaine avec elle-même, autour d’un libéralisme rénové, rejetant aussi bien "le dirigisme planificateur des marxistes que l’autoritarisme autarcique des régimes fascistes". Dans les manuels d’histoire, on peut aussi trouver des motifs d’espérer.


Pierre-Antoine Delhommais

 

© Le Monde

 

[Texte aimablement signalé par P. Lachaus.]

 

Mis en ligne le 23 février 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org