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Christianisme

L’Eglise doit choisir entre ses "frères aînés juifs" et ses fidèles intégristes antijuifs, M. Macina
23/02/2009

L’avertissement qui suit procède-t-il de ma paranoïa? Nos internautes en jugeront. En attendant, et au vu de ce qui est venu à ma connaissance depuis cette fameuse levée d’excommunication de quatre évêques intégristes aux conceptions sulfureuses, je crois nécessaire de signaler le danger qui se profile à l’horizon. J’en profite pour expliquer l’abondance relative des textes mis en ligne ces derniers jours à propos de ce qui semble, à première vue, une affaire exclusivement chrétienne. Mais voilà, je me suis posé la question inverse de l’habituel "est-ce bon pour les Juifs?", et ma réponse a été : "c’est mauvais pour les Juifs". Je ne demande pas mieux que l’on me détrompe. (Menahem Macina).

23/02/09

 

 

J’ai largement documenté sur le site de l’Upjf - qui, c’est le moins qu’on puisse en dire, n’est pas fait pour cela - la vaste polémique qu’a déclenchée la décision papale de lever l’excommunication de quatre évêques intégristes, interprétée par beaucoup comme une réintégration, sans condition, de ces prélats contestataires et nostalgiques de l’Eglise antéconciliaire. Certains s’en sont étonnés. Je vais donc m’efforcer de clarifier ma position.

Il est clair que nous, Juifs, n’avons pas à prendre parti dans le contentieux doctrinal et ecclésiologique qui oppose aux instances romaines des clercs et des fidèles qui refusent de larges pans de l’enseignement du Concile Vatican II. Par contre, nous sommes directement concernés par le refus catégorique opposé par la majorité des intégristes et nombre de catholiques traditionalistes, à la reconsidération fondamentale de l’attitude chrétienne envers les Juifs, telle qu’elle est exposée dans la Déclaration conciliaire "Nostra Aetate", § 4 (1965) et ses textes d’application subséquents (1).

Que cette fronde soit avérée témoigne l’extrait suivant de la déclaration de Mgr Kurt Koch, Président de la Conférence des évêques suisses, en date du 27 janvier 2009 (2) :

« Les évêques suisses ont… pris connaissance du fait que Mgr Bernard Fellay, supérieur général de la  Fraternité Saint Pie X (3), a pris ses distances, dans une interview, avec les déclarations de Mgr Williamson. Par le passé, cependant, les quatre évêques ont maintes fois déclaré, qu’eux-mêmes et la fraternité, n’acceptaient pas la déclaration du concile Vatican II, «Nostra Aetate», sur les relations avec le judaïsme et les religions non-chrétiennes. Nous, évêques suisses, attendons qu’au cours des discussions préalables au rétablissement de la communion et à la levée des suspensions, les quatre évêques de la fraternité déclarent de manière crédible qu’ils acceptent le Concile Vatican II et, en particulier, la déclaration «Nostra Aetate», et qu’ils adoptent une attitude positive envers le judaïsme. »

On objectera peut-être que les relations entre l’Eglise et le peuple juif ne sauraient être sérieusement affectées par les attitudes et déclarations intempestives de ces catholiques ultras qui, après tout, ne représentent qu’eux-mêmes. Je pense, au contraire - et je suis loin d’être le seul à avoir cette perception des choses – que la puissance de nuisance religieuse et idéologique de ce mouvement est largement sous-estimée. Il devient de plus en plus évident que le terreau intellectuel et spirituel constitué par une masse de fidèles - elle aussi sous-estimée - s’avère extrêmement perméable à ce qu’on appelle généralement la "théorie de la substitution" (4), voire à une attitude de rejet militant de la foi juive et des Juifs eux-mêmes, qui s’exprime dans une phraséologie qui n’a rien à envier aux pires débordements médiévaux, voire à la propagande antisémite du XIXe et de la première moitié du XXe s. (5).

Outre le scandale qu’il a déclenché, le débordement négationniste d’un des quatre évêques, dont l’excommunication a été levée récemment, a eu pour conséquence positive d’inciter certains esprits déjà bien au fait de l’antijudaïsme, en quelque sorte structurel, de cette nébuleuse catholique - qui ne fait pas mystère de son opposition militante au Concile -, à examiner de plus près les écrits et les déclarations des dirigeants religieux intégristes les plus en vue. Ce qu’ils ont découvert - et il semble que ce ne soit que la partie émergée de l’iceberg - les a sidérés. Voici un petit bouquet de ces fleurs vénéneuses de rhétorique antijuive, cueillies sur des sites Web intégristes, et dont, il faut le préciser, l’évêque Williamson n’a pas l’apanage (6):  

« Cette malédiction [dont souffrent les Juifs tout au long de l’histoire en raison du meurtre de Jésus] est la punition pour leur aveuglement concernant les choses de Dieu et leur surdité à l’appel de leur conscience, à l’amour du bien et à la haine du mal, qui sont la base de toute vie morale, et pour leur paralysie spirituelle et leur aspiration exclusive à un royaume terrestre… » 

« L’Antichrist sera juif. Il ne manquera pas d’utiliser leur aveuglement pour les amener à croire en lui… »

« Le peuple juif, jadis mystère d’excellence, s’est désormais changé en mystère d’iniquité. Il n’est plus Isaac, mais Ismaël. Il n’est plus Jacob, mais Esaü. Il n’est plus Abel, mais Caïn… »

« Le  judaïsme est hostile à toutes les nations, en général, et particulièrement aux nations chrétiennes... Le peuple juif, s’il ne se convertit pas au christianisme, s’efforcera… de détruire le christianisme... La chrétienté et le peuple juif sont voués inexorablement à se rencontrer sans se réconcilier ni se mélanger. C’est l’équivalent historique de la lutte éternelle de Lucifer contre Dieu, des ténèbres contre la lumière, de la chair contre l’esprit… »

« Comme ils ont jadis traité le Christ, ils ne cessent de persécuter le christianisme : c’est leur obsession théologique. Cette loi théologique est plus forte que tous les plans et expédients. Le peuple juif applique cette loi. Contenue dans le Talmud, elle régit les juifs et leur prescrit l’hostilité envers les chrétiens... Le Talmud est devenu particulièrement virulent après l’apparition du christianisme. Il contient des propos infâmes, insolents et sacrilèges à l’encontre du Christ, c’est pourquoi des exemplaires en ont été brûlés sur ordre des souverains et des papes chrétiens… »


Je ne sais ce que penseront de cela nos internautes, mais j’estime, pour ma part, que réintégrer ces gens dans le troupeau des fidèles catholiques, c’est, à la lettre, introduire le loup dans la bergerie. En effet, s’ils sont réhabilités, le danger potentiel qu’ils constituent ne sera plus circonscrit à leur communauté schismatique, et le virus de l’antijudaïsme, voire de l’antisémitisme, se répandra à nouveau sans entraves dans les âmes chrétiennes, comme ce fut le cas durant tant de siècles, avec les conséquences que les Juifs connaissent bien.

C’est pourquoi, me semble-t-il, l’Eglise devra rapidement choisir entre la fidélité à l’esprit de "Nostra Aetate", bienveillant à l’égard des Juifs, et le compromis avec l’antijudaïsme, voire l’antisémitisme des intégristes, qui ne pourra que faire obstacle au processus d’estime mutuelle entre chrétiens et juifs, qui est l’un des fruits bénéfiques du Concile Vatican II.

 


Menahem Macina

 

© upjf.org

 

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(1) On trouvera - outre la Déclaration Nostra Aetate elle-même -  ces textes d’application sur le site du Vatican, dans la section de la Commission du Saint-Siège pour les relations religieuses avec le Judaïsme. 

(2) Texte repris d’un communiqué de l’Agence catholique de presse, Zenit, de Rome. C’est moi qui souligne.

(3) Sur cette organisation, voir l’article, bien documenté, de Wikipedia : «Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X».

(4) A propos de cette théorie, voir, entre autres, l’article « Théologie de la substitution » dans Wikipedia.

(5) A ce propos voir, entre autres : M. Macina, « L’antijudaïsme catholique des années 1920, son irrédentisme et ses résurgences récentes » ; et Id., « L’attribution de l’"israelitica dignitas" aux chrétiens est-elle un concept substitutionniste ? ».

(6) Extrait de "The Society of St. Pius X: Mired in Anti-Semitism", document figurant sur le site de l’Anti-Defamation League (traduction française : Menahem Macina). C’est moi qui souligne.


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Mis en ligne le 23 février 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org