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A-Dura / France-2 (développements récents)

[Affaire Al-Dura] Comment les images deviennent des armes
05/03/2009

La traduction qui suit est due à un anonyme qui nous l’a confiée. On peut regretter qu’à l’exception d’un article en anglais, paru ce matin [*], seule la presse allemande se fasse l’écho du travail remarquable de la réalisatrice Esther Schapira [**]. Voir aussi la traduction d’un autre bref article en allemand, mise en ligne sur notre site hier [***]. (Menahem Macina).

[*] Voir le résultat d’une recherche sur Google Actualité, ce matin. [**] Voir : "Is Palestinian boy [Mohammed al-Dura] filmed being ’killed’ by Israel still alive? – New evidence". [***] "Affaire Al-Dura: «L’enfant, la mort, et la vérité», nouveau film d’Esther Schapira".


05/03/09

 

Texte allemand original : "Wie Bilder zu Waffen werden", paru dans Badische Zeitung, le 3 mars 2009. 


« 
Je l’ai vu des mes propres yeux » dit-on quand on veut vraiment convaincre de la vérité d’une histoire vécue. Mais aujourd’hui, on nous montre que ce que d’autres ont vu. Ainsi, nous avons l’illusion d’être aussi des témoins oculaires. Tout comme le 30 septembre 2000, le monde entier a « vu » cette fusillade à un carrefour de Gaza. Jamal al-Dura et son fils se sont cachés derrière un tonneau lors de cette fusillade. Tout à coup, le jeune garçon était étendu sur les jambes de son père. Il est « mort » annonça le commentateur. Les téléspectateurs du monde entier ont cru assister à l’assassinat d’un enfant.

Que s’est-il réellement passé ? Dans le documentaire, « L’enfant, la mort et la vérité », Georg Hafner et Esther Schapira cherchent des réponses à l’énigme qui entoure Mohammed al-Dura. Il y a sept ans, la journaliste avait établi, dans son film primé « Trois balles et un enfant mort », que les Israéliens ne pouvaient en aucun cas avoir tué Mohammed al-Dura. A cette époque, on ne lui avait pas permis de voir les rushes que le cameraman Talal Abou Rahma avait tournés à Gaza pour la télévision de service public France 2. Seules 52 secondes avaient été diffusées, et le correspondant, Charles Enderlin, qui n’était pas sur place, avait interprété la scène décisive en ces termes : « Mohammed est mort et son père grièvement blessé ». Malgré les doutes naissants, France 2 refusa tout examen. Lors d’une action en justice, entreprise contre le journaliste Philippe Karsenty, France 2 fut contrainte, en novembre 2007, de montrer ses rushes. On pouvait y voir, que Mohammed, après l’image qui le montre prétendument mort, lève le coude et regarde en direction de la caméra.

En fait, Esther Schapira ne voulait plus s’occuper de cette histoire, car elle n’a aucun faible pour les théories du complot. Mais lorsqu’il y eut des preuves que la scène entière avait pu être mise en scène, elle reprit son travail sur le sujet avec Georg Hafner. La mort du garçon avait été la justification d’une vague de violence. Dans le monde arabe, chacun connaît Mohammed Al-Dura, le martyr. Les enfants ont été encouragés à venger sa mort. Dans la vidéo de l’assassinat du journaliste Daniel Pearl, sa condamnation à mort est présentée comme la vengeance de la mort de Mohammed. Les 52 secondes du film sont devenues une « arme » aux conséquences terribles. Ainsi y a-t-il fréquemment des scènes, que les soldats nomment « for camera only », explique Esther Shapira. Quand les caméras sont là, des manifestants en bonne santé jouent soudain les grands blessés. De telles images sont mises en scène et l’on parle de "Pallywood" pour les images tournées au Proche-Orient.

« Les armes les plus importantes dans la guerre moderne ne sont peut-être pas les bombes mais les images », constate la journaliste Esther Schapira. Nous sommes aussi responsables de l’efficacité de ces armes médiatiques, en raison de notre appétit pour les images-choc. Alors, pour pouvoir l’assouvir, on sacrifie parfois l’examen sérieux des rushes à une course aux images les plus spectaculaires. Cela peut avoir des conséquences graves, comme nous le montre le film. Mais cela marche seulement parce que nous avons une faiblesse que l’artiste de cabaret Dieter Hildebrandt a décrite ainsi :

« Nous ne croyons qu’à ce que nous voyons. Et c’est pour cela que nous croyons tout ce que nous voyons à la télévision ».

 

© Badische Zeitung

 

 

Mis en ligne le 5 mars 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org