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La révolte de Jean Améry, Guy Duplat
07/03/2009

07/03/09

Texte repris du site de La Libre Belgique du 05/02/2008

Deux livres, deux rescapés d’Auschwitz, deux penseurs de l’indicible. La pensée d’Améry et la prose d’Imre Kertész restent d’une grande nécessité. Jean Améry, penseur trop méconnu en Belgique, alors qu’il y a vécu toute sa vie.

Encore Auschwitz ? Oui, répondait Jean Améry peu avant son suicide en 1978. "Notre époque rivalise d’horreur avec les étapes les plus horribles d’une histoire aussi déraisonnable que réelle." Et de citer le Chili, le Cambodge, les maisons de fous en URSS, etc. L’humanité n’a donc rien retenu d’Auschwitz. Il faut le répéter. Mais il faut aussi en parler pour, en sens inverse, rappeler l’absolue singularité de l’Holocauste. Le prix Nobel de littérature 2002, le Hongrois Imre Kertész, grand admirateur de Jean Améry, ne dit pas autre chose quand il explique que l’Holocauste reste un problème vital de la conscience européenne, parce que la civilisation qui l’a commis doit y réagir, "sinon elle deviendra à son tour une civilisation accidentée, un protozoaire estropié qui se laisse porter vers l’anéantissement".

Deux livres viennent de sortir chez Actes Sud qui sont autant de voix fortes dans les ténèbres. Une remarquable biographie de Jean Améry par Irène Heidelberger-Leonard, et une autobiographie d’Imre Kertész, intitulée "Dossier K.".

Torturé toujours

Jean Améry, de l’importance d’un Primo Levi, est curieusement une figure méconnue en Belgique. Certes, il est né en Autriche en 1912, sous le nom d’Hans Mayer. C’est au lendemain de la guerre, pour couper les liens avec l’Allemagne, qu’il francise son nom en choisissant Améry, anagramme de Mayer. Certes, cet écrivain et essayiste écrivit toujours en allemand, et c’est en Allemagne qu’il devint un penseur majeur dans les années 60 et 70. Mais c’est aussi en Belgique qu’il vivait. Il avait fui Vienne, en 1938, pour s’installer à Bruxelles. Pendant la guerre, il entra dans la Résistance et fut arrêté. C’est au fort de Breendonk qu’il fut torturé, une expérience "aux limites de l’esprit", qu’il analysa dans son livre majeur (à lire !) "Par-delà le crime et le châtiment" (Actes Sud). On lui lia les bras derrière le dos pour le suspendre à un crochet. Il entendit ses os craquer tandis qu’on le fouettait. "Quand on a été torturé, on le reste toute sa vie", dira-t-il. On perd définitivement la Weltvertrauen, la confiance au monde. Et il devient extrêmement difficile de vivre ensuite sans cette confiance. Une fois qu’on l’a perdue, on est condamné à vivre éternellement seul parmi les hommes. On ne voit plus en autrui son prochain, mais son ennemi.

Une expérience qu’il revivra dans les camps, quand les Nazis se rendirent compte qu’il n’avait rien à révéler et qu’étant juif, il devait être envoyé à Auschwitz, où il côtoya Primo Levi dans le même baraquement, puis à Buchenwald et Bergen-Belsen. Au lendemain de la guerre, il revint à Bruxelles, à Uccle, où il habita jusqu’au bout au 56 avenue Coghen. Parmi ses amis, il y avait le prix Nobel, Ilya Prigogine, qui lui donna son manteau quand il sortit de la caserne Dossin. Il passait ses vacances à Oostduinkerke, et son dernier projet était intitulé "Rendez-vous in Oudenaerde", un roman avorté par son suicide dans un hôtel de Vienne en 1978. Il ne devint jamais Belge, effrayé, disait-il, par les querelles entre Flamands et francophones. Et même si c’est Françoise Wuilmart, directrice du centre de la traduction à Seneffe, qui fit connaître ses textes en français, Jean Améry ne fut vraiment célèbre qu’en Allemagne, y devenant à son corps défendant, un "professionnel" d’Auschwitz, alors qu’il voulait être aussi reconnu comme écrivain. Mais ses romans, autobiographiques, furent oubliés par la critique. Il en ressentit une grande amertume qui hâta sa décision de se suicider.

Jean Améry mit 20 ans avant de pouvoir écrire sur les camps. Il choisit d’étudier l’intellectuel dans le camp d’extermination. Alors que d’autres pouvaient s’accrocher à une croyance (religieuse ou communiste), alors que le manuel pouvait mieux se débrouiller dans la vie quotidienne, l’intellectuel perdait toute la transcendance de l’esprit qui le faisait vivre, comme échappatoire à l’absurdité sidérante. Et le fait que son propre bagage intellectuel était allemand comme l’était sa langue, rendait encore plus tragique le dévoiement de cette culture. Il a ajouté un texte sur "la nécessité et l’impossibilité d’être juif". Il y explique qu’il ne peut se sentir juif n’étant pas croyant et ne partageant pas la culture juive. Mais il ajoute qu’il est nécessairement juif quand il voit son matricule d’Auschwitz tatoué sur son avant-bras, "plus clair que la lecture de la Torah". Au nom de ça, il resta fidèle à Israël, même s’il critiquait les faucons israéliens et se démarqua de la gauche allemande quand celle-ci prit le parti des Palestiniens.

Sans importance

Améry analysa ensuite le vieillissement, qu’il comparait à la torture, car, comme avec elle, l’esprit était ramené aux limites d’un corps souffrant. Il admirait Sartre pour sa quête de la liberté et sa volonté de révolte, y compris quand c’était inutile, contre la vieillesse. Il fut impressionné par l’analyse sartrienne disant que ce n’est pas le juif qui crée l’antisémitisme mais qu’au contraire, c’est l’antisémite qui crée l’image du juif qu’il poursuit. Même s’il se démarqua de Sartre par la suite, il y a encore de la révolte dans le suicide, qu’il étudia dans un texte célèbre. Et quand un étudiant lui demanda pourquoi il avait écrit ce livre sur le suicide s’il ne s’était pas suicidé, il répondit simplement : "Patience". Brisé aussi par un amour impossible avec une jeune Américaine, lassé d’être "le pitre d’Auschwitz", il se suicida, comme Celan et Primo Levi. Il se distinguait de Primo Levi et Hannah Arendt en refusant, par exemple, toute forme de compréhension ou de pardon à l’égard des bourreaux, adoptant pleinement le point de vue des victimes.

La biographie d’Irène Heidelberger-Leonard éclaire parfaitement ce parcours et donne l’envie de se (re)plonger dans "Par-delà le crime et le châtiment".

Le "Dossier K." d’Imre Kertész est une étonnante autobiographie sous forme d’une interview réécrite par Kertész et qui parcourt son oeuvre. Ici aussi il vaut mieux connaître ses livres pour comprendre comment un écrivain peut mêler si intimement l’autobiographie et le roman. Et atteindre des vérités. Il explique quelque part ainsi, et mystérieusement, son rapport à la littérature : "Moi qui ne suis pas important, je trouve importantes des choses sans importance".

"Jean Améry", 360 pp., env. : 28 euros, Actes Sud et "Dossier K.", par Imre Kertész, 205 pp., env. : 19 euros, Actes Sud.

Guy Duplat

© La Libre Belgique

 

 

Mis en ligne le 7 mars 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org