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A-Dura / France-2 (développements récents)

Qu’est-il arrivé à Mohammed al-Dura ? Interview de la réalisatrice allemande, Esther Schapira
08/03/2009

Un document qui ne manquera pas de relancer la controverse. Il soulève beaucoup de questions qui, si elles ont déjà été formulées par d’autres enquêteurs et journalistes, et notamment par Philippe Karsenty, ont l’avantage d’être exposées ici avec clarté et discernement. (Menahem Macina).

08/03/09


Frankfurter Allgemeine Zeitung - FAZ.NET - 04/03/09


Texte original allemand : "
Was geschah mit Mohammed al-Dura?"

 

(Matériau photographique : AFP, picture-alliance/ dpa).

 

Une image fixe du film, qui a eu un retentissement mondial fatal : Jamal al-Dura et son fils Mohammed, le 30 septembre 2000


L’image est devenue l’icône de l’Intifada : elle montrait comment un enfant de 12 ans, Mohammed al-Dura, avait été abattu par des soldats israéliens. Pourtant, les coups de feu venaient-ils vraiment des Israéliens ? L’enfant est-il vraiment mort, ou est-ce une falsification ? L’auteur du film « L’enfant, la mort et la vérité », Esther Schapira, a des doutes.


Interviewer :
Le 30 septembre 2000, le garçon de 12 ans, Mohammed al-Dura aurait été abattu par des soldats israéliens dans la bande de Gaza. Il y a une courte séquence filmée par France 2 qui présente sa mort. Quelle signification ont ces images dans le monde arabe ?

Esther Schapira

Esther Schapira : L’image de la mort de Mohammed al-Dura, au deuxième jour de l’Intifada, est devenue le symbole du soulèvement palestinien. C’est sûrement l’image qui a le plus contribué à la diabolisation de l’Etat d’Israël : Israël tue des enfants volontairement. Partout, on parla de meurtre de sang-froid. Des soldats israéliens auraient ciblé deux civils, Mohammed et son père, pendant 45 minutes et auraient finalement tué l’enfant intentionnellement.

Interviewer : Quelles furent les conséquences de la diffusion de ces images ?

Esther Schapira

Esther Schapira : Des actes de terrorisme ont été revendiqués dans le monde entier pour venger ces images. Il y a, par exemple, une cassette de recrutement d’al Qaïda, dans laquelle on entend la voix de Ben Laden. Dans la cassette de la décapitation de Daniel Pearl, ces images sont projetées en arrière-plan. Des rues, des places, et même des timbres, portent le nom de Mohammed al-Dura. Les enfants apprennent son histoire à l’école. Des chants et des vidéoclips l’honorent comme martyr.

Interviewer : Dans votre premier film en 2002, vous défendiez déjà la thèse selon laquelle, du point de vue balistique, il n’était pas possible que des balles israéliennes aient tué l’enfant. Maintenant, de concert avec votre collègue, Georg Hafner, vous allez plus loin, et vous dites que l’enterrement vu à la télévision ne peut avoir été celui de Mohammed al-Dura. Vous menez une enquête pour savoir si l’événement, dans son entièreté, n’a pas été mis en scène. Qu’est-ce qui a éveillé vos soupçons ?

Esther Schapira : La séquence a été tournée par un cameraman palestinien qui travaille pour France 2. Son nom est Talal Abou Rahma. La scène dure 1 minute et 15 secondes, ce qui est remarquablement court, si l’on, considère qu’Abou Rahma affirme avoir assisté à l’événement pendant 45 minutes. La scène contient, par ailleurs, beaucoup de contradictions. Le cameraman m’a paru de moins en moins crédible.

Interviewer : A quelles inexactitudes pensez-vous ?

Esther Schapira : Il y a, dans le monde arabe, des films éducatifs dans lesquels les enfants apprennent comment Mohammed a été abattu par les soldats israéliens. Deux choses sont montrées : un soldat israélien qui abat Mohammed, on voit son sang et celui de son père, l’ambulance qui les transporte tous les deux. Tout cela, on ne le voit pas dans le film d’Abou Rahma. Cela aurait dû pourtant être sanglant, si le père, comme on l’a prétendu, avait reçu 12 balles, et l’enfant trois.

Interviewer : Comment en êtes vous venue au soupçon que le film pouvait être falsifié ?

Une image symbolique pour le monde arabe : Mohammed et son père sur un billet de banque égyptien

Esther Schapira : Ce n’est pas nous qui avons eu l’idée de la falsification. Elle a d’abord été émise par un physicien, en Israël, ensuite, entre autres, par un Français. Au départ, la thèse de la falsification me semblait suspecte, même si elle apportait des réponses plausibles à de nombreuses questions restées sans réponses. Nous ne pouvions pas encore dire avec certitude que c’était une falsification. Ce qui était certain, en revanche, c’est que l’histoire, telle qu’elle avait été racontée mondialement, n’était pas la réalité, même si France 2 s’y accroche encore aujourd’hui fermement.

Interviewer : Qu’est-ce qui a donné finalement l’impulsion décisive à vos nouvelles recherches ?

Esther Schapira : Un Français, du nom de Philippe Karsenty, avait continué à enquêter à la suite de mon premier film. Il a collecté des preuves confirmant la thèse de la falsification. Finalement, il a lancé cette accusation sur Internet, et France 2 l’a poursuivi. Karsenty l’a emporté seulement en appel et il peut, depuis mai 2008, affirmer impunément qu’il s’agit d’une mise en scène. Karsenty a aussi apporté un nouveau rapport d’expertise balistique, complet et sans équivoque, effectué par un expert français de premier plan, Jean Claude Schlinger. Ce document établit que Mohammed ne pouvait pas avoir été atteint par des balles israéliennes. Cela a relancé mon intérêt pour l’histoire.

Interviewer : Comment avez vous poursuivi vos nouvelles recherches ?

Esther Schapira : Le point de départ était le père, Jamal Al-Dura, qui aurait survécu à 12 balles. France 2 avançait ses blessures comme preuves de l’authenticité de sa séquence contenant des images tournées en 2004. En effet, Jamal a montré publiquement ses cicatrices, qui sont très impressionnantes, mais qui peuvent provenir d’une autre cause.

Interviewer : Comment en êtes vous arrivée là ?

Esther Schapira : Nous avons interrogé un médecin, le docteur Yehuda David, à Tel-Aviv, qui, six ans avant la scène tragique, avait opéré Jamal Al-Dura d’une paralysie de la main. Cette paralysie était la conséquence d’une agression perpétrée, deux ans auparavant, par des gens du Hamas qui avaient attaqué Jamal Al-Dura à coups de hache. Le docteur David disait, que les cicatrices qui avaient été présentées comme des cicatrices de blessures par balles, étaient, en fait, des blessures de coupures. C’étaient les cicatrices de l’opération subie après l’agression du Hamas. Il a affirmé qu’il était prêt à témoigner devant tribunal.

Interviewer : Comment cela s’accorde-t-il avec les démonstrations de France 2 ?

Esther Schapira : Un expert médical mandaté par France 2, a contredit les déclarations du docteur David. Il s’agit du professeur Walden, un collègue réputé du docteur David. Il était parvenu à la conclusion que le rapport médical de l’hôpital de Amman, où Jamal Al-Dura avait été transporté, était plausible. Mais, notre enquête a établi que le professeur Walden n’avait  jamais rencontré Jamal. On ne peut donc pas parler d’une véritable expertise médicale.

Interviewer : Qu’a-t-on fait alors ?

Esther Schapira : Lorsque nous avons montré le rapport au docteur David, il a été étonné et il a énuméré une série de contradictions. Le rapport affirmait que la cuisse de Jamal avait été déchiquetée, ce qui aurait dû conduire à une paralysie du genou. Quelques pages plus loin, on lisait pourtant que la motricité de sa jambe était bonne. Ce qui est médicalement exclu. Par ailleurs, il est écrit dans le rapport que les balles mortelles seraient venues de derrière. Derrière Jamal il n’y avait que le mur ! Résultat : ou bien le rapport a été établi d’une manière extrêmement négligente, ou il a été falsifié. Les discordances se renforcent du fait que le rapport de l’hôpital de Amman est daté du 1er octobre. Mais, un document de la police des frontières israélienne indique que Jamal n’a passé la frontière jordanienne que le 4 octobre. Comment concilier ces éléments ?

Interviewer : Les premières incohérences viennent du côté du père. Qu’en est-il du prétendu cadavre de Mohammed al-Dura ?

Esther Schapir : C’était le second point de départ de l’enquête. Le Dr Tawil, de l’hôpital de Gaza, se souvient que, le 30 septembre aux environs de 10 heures, on lui a amené le corps d’un enfant décédé. Cet enfant ne peut pas avoir été Mohammed al-Dura parce que la fusillade n’a commencé que vers 14 heures. La chronologie est incohérente. Il y a quelques photos de l’autopsie, sur lesquelles une montre est visible. Les aiguilles indiquent 15h 50. Mohammed et son père ne peuvent pas avoir atteint l’hôpital avant 15h 30 au plus tôt. Si l’on tient compte des examens qui ont précédé l’autopsie, l’examen du cadavre sur les photos indique qu’elle ne peut, en aucun cas, avoir été terminée à 15h 50.

Interviewer : Si ce n’est pas Mohammed al-Dura, qui a été transporté à l’hôpital, qui était-ce ?

Esther Schapira : Peut-être son cousin Rami ? On ne sait pas exactement. Il y a aussi des incohérences au sujet du prétendu enterrement de Mohammed al-Dura, dont on a des prises de vues. Nous avons demandé au  biométricien, Kurt Kindermann, d’effectuer une expertise de ces images. Sa comparaison biométrique établit que l’enfant que l’on a autopsié à l’hôpital, et qui a été finalement enterré, est la même personne, mais que ce n’est pas Mohammed al-Dura !

Interviewer : Comment en est on arrivé à la légende de l’exécution de Mohammed ?

Esther Schapira : Après qu’il eut filmé "l’assassinat", le cameraman Abou Rahma m’a confié qu’il avait rencontré un journaliste palestinien qui lui a dit que l’enfant assassiné était Mohammed al-Dura. Il a alors cherché à faire coïncider les différents récits. L’enfant mort du matin, la scène de tirs l’après midi, et, plus tard, l’enterrement.

Interviewer : La création de la légende pouvait aussi n’être que le résultat d’un travail bâclé. Qu’est-ce qui prouve la falsification ?

Esther Schapira : Il y a deux points déterminants, qui, selon moi, jettent le doute sur la crédibilité du cameraman, qui était le seul témoin. Il a affirmé que Mohammed et son père sont restés 45 minutes à l’abri du baril. Durant ce laps de temps, il ne les aurait filmés que pendant 6 minutes et, de ces 6 minutes, une seule minute a été diffusée. France 2 a toujours refusé d’en diffuser plus, au prétexte qu’elle n’avait pas davantage d’images. Au tribunal, la chaîne a été contrainte de jouer cartes sur table. Les rushes qui ont été présentés au tribunal montraient que la séquence filmée durait seulement 1 minute et 15 secondes… et non 6 minutes, comme Abu Rahma l’avait affirmé !

Interviewer : Qu’est-ce qui vous paraît suspect ?

Esther Schapira : Qu’en 45 minutes, le cameraman n’ait filmé qu’une minute et 15 secondes ! Il n’a pas filmé quand Mohammed et son père ont été touchés, alors que 15 balles les auraient atteints. Il n’a pas tourné non plus alors qu’ils perdaient leur sang, ni lorsqu’ils ont été transportés en ambulance. De plus, il avait encore suffisamment de bande pour filmer !

Interviewer : Que voit-on dans la version diffusée d’une minute ?

Esther Schapira : On voit un impact sur le mur et des balles qui frappent le sol. On voit le père qui jette un regard désespéré en direction de la caméra, ce qui est également étonnant. Finalement, on voit l’enfant, sans doute Mohammed al-Dura, affalé sur les genoux de son père. A cet endroit, le reportage s’arrête et Charles Enderlin, le correspondant de France 2 et l’auteur du film, prononce le célèbre commentaire fatal : « Mohammed est mort ».

Interviewer : Et que voit-on durant les 15 secondes qui suivent la mort de l’enfant ?

Esther Schapira : Après les images qui ont été diffusées, il y a une autre scène. On y voit Mohammed qui lève le bras droit, regarde vers la caméra et s’affale à nouveau. On ne pouvait donc absolument pas dire que Mohammed était mort ! Nous ne savons pas ce qui est finalement advenu de cet enfant.

Interviewer : Qui est donc l’enfant mort qui a été autopsié à l’hôpital et qui a été finalement enterré ?

Esther Schapira : Il y a beaucoup d’éléments qui tendent à indiquer que c’était le cousin de Mohammed, Rami. En tout cas, c’est ce nom qui a été communiqué à l’hôpital en premier lieu, et le journaliste que le caméraman a interrogé a raconté que ce garçon, avait été abattu le matin à un autre endroit. Est-ce que ce Rami est effectivement le cousin de Mohammed ? Nous ne le savons pas. Mais nous savons qu’il a un cousin qui porte ce nom. S’il vit encore, nous n’en avons pas la preuve. Nous ne savons pas non plus qui a tué ce garçon. Mais il est peu probable qu’il se soit agi des Israéliens, car même les Palestiniens affirmaient que les Israéliens n’ont tiré qu’à partir de midi. Il pourrait avoir été une victime d’un "tir ami". Mais ce n’est qu’une spéculation.

Interviewer : Que peut-on dire aujourd’hui de la mort de Mohammed al-Dura ? Vit-il encore ? Le film de France 2 est-il un faux ?

Esther Schapira : Nous disons dans notre film qu’il n’y a aucune preuve que Mohammed al-Dura ait été tué [comme on le voit dans] cette célèbre séquence, ni même que son père ait été blessé. Nous ne le savons pas. Nous ne pouvons pas dire avec certitude que le film de France 2 est un faux, mais il y a une haute probabilité pour que cette hypothèse soit la bonne. Nous pouvons également dire avec certitude que l’enfant enterré n’est pas Mohammed al-Dura. Par ailleurs, il est absurde de dire qu’il a été tué par les Israéliens.

 

Entretien réalisé par Thomas Thiel.


©
Frankfurter Allgemeine Zeitung - FAZ.NET


Mis en ligne le 8 mars 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org