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Christianisme

L’excommunication de médecins brésiliens aggrave le trouble des catholiques, S. Lebars
13/03/2009

Le 5 mars, l’archevêque de Recife, Mgr José Cardoso Sobrinho, excommunie la mère d’une enfant violée et enceinte ainsi que les médecins ayant procédé à l’avortement. Le lendemain, le président Lula déplore cette décision. Le 7 mars, le cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la Congrégation pour les évêques au Vatican, soutien son confrère brésilien. ("Le Monde").

13/03/09


Source site du Monde (11 mars)


Dans la hiérarchie catholique, l’embarras est palpable ; chez nombre de fidèles, la consternation le dispute à l’indignation. Partout l’incompréhension domine. L’excommunication prononcée jeudi 5 mars par un évêque brésilien contre la mère d’une fillette de 9 ans, enceinte de jumeaux à la suite d’un viol, et contre les médecins qui ont pratiqué l’avortement continue de susciter une réprobation générale dans l’opinion publique.

Le soutien du cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la Congrégation pour les évêques au Vatican, à son confrère brésilien laisse sans voix de nombreux responsables religieux. Interrogé samedi 7 mars par le quotidien italien La Stampa sur le sort de la petite Brésilienne, ce proche collaborateur de Benoît XVI a déclaré : "C’est un triste cas, mais le vrai problème est que les jumeaux conçus étaient des personnes innocentes, qui avaient le droit de vivre et qui ne pouvaient pas être supprimées. L’Eglise a toujours défendu la vie et doit continuer à le faire, sans s’adapter aux humeurs de l’époque ou à l’opportunité politique."

Cette nouvelle décision controversée intervient alors que nombre de catholiques n’ont pas encore digéré les effets désastreux du décret du 21 janvier, signé du même cardinal Re, qui levait les excommunication d’évêques intégristes, dont un prélat négationniste. L’affaire du Brésil risque de ternir un peu plus l’image de l’Eglise, et surtout d’accentuer le décalage qui semble s’installer entre les idéologues du Vatican et les croyants, y compris chez les prêtres et au sein d’une partie de la hiérarchie.

"Après la réception négative de la levée des excommunications des intégristes, notamment en France, un fossé inquiétant se creuse entre le Vatican et les fidèles", confirme l’historien Philippe Levillain, auteur de l’ouvrage Le moment Benoît XVI (Fayard).

En sortant cette dramatique affaire du seul contexte brésilien, dans lequel certains responsables catholiques auraient souhaité la cantonner, la caution venue du Vatican interroge directement la doctrine de l’Eglise sur la question de l’avortement - canoniquement puni d’excommunication automatique - et fait douter de la capacité ou de la volonté du gouvernement de l’Eglise à parler aux croyants.

Certains, même parmi les plus fervents soutiens du Vatican, déplorent que les tenants d’une pensée rigide, réactionnaire, voire obscurantiste, présents dans l’entourage du pape, prennent désormais le pas sur ceux soucieux de faire la part entre l’enseignement doctrinal de l’Eglise, notamment en matière de moeurs, et son adaptation au terrain. Une adaptation prisée par les fidèles et intégrée par beaucoup de prêtres depuis des années.

"Avec cette nouvelle affaire, le pontificat de Benoît XVI est en train de devenir le pontificat tragique de l’incompréhension, analyse M. Levillain. Et, même si le pape n’est pour rien dans la dernière affaire en date, on ne peut que constater le paradoxe entre la levée des excommunications récentes - qui semblait signifier que le Vatican considérait ce principe comme obsolète -, et le recours à cette arme quasi médiévale dans le drame du Brésil."

"Avec des déclarations comme celles du cardinal Re, on est face à un raisonnement essentialiste, ontologique, qui semble ne plus avoir aucune notion des situations concrètes", s’alarme aussi un évêque français. "Sous Jean Paul II, si les convictions étaient les mêmes, le système de pensée prenait davantage en compte la personne", ajoute-t-il. Certains n’hésitent pas à comparer la période actuelle à la crise de confiance qui avait suivi la publication de l’encyclique de Paul VI, Humanae vitae, en 1968. Ce texte prohibant toute forme de contraception avait amené nombre de catholiques à prendre leurs distances avec l’Eglise institutionnelle.

"Affligeant", lâche encore un évêque, visiblement affecté par une affaire qui lui a déjà valu des courriers électroniques de fidèles interloqués et des discussions dans son diocèse. "De telles prises de position sont tellement loin de l’Evangile ; il y a des fois où il vaudrait mieux se taire et se contenter d’accompagner la souffrance des gens", soupire-t-il. "L’Eglise est certes dans son rôle lorsqu’elle dit qu’il faut protéger la vie dès la conception, mais devant un tel drame, il faut porter une parole de compassion, pas excommunier", s’indigne cet évêque qui, comme beaucoup de religieux, a déjà spirituellement accompagné des femmes ayant avorté.

Signe du malaise que suscite cette affaire dans les milieux catholiques, le quotidien catholique La Croix y a consacré son éditorial, lundi 9 mars. Le journal y regrette que la "réaction de l’évêque brésilien, dans sa dureté légaliste, (aille) de fait à l’encontre du message de vie que l’Eglise veut faire entendre". "Cette affaire donne des arguments à tous ceux pour qui le combat en faveur de la vie est une posture passéiste et ultra-consevatrice", déplore aussi le quotidien.

D’autres, comme lors de la main tendue par le pape aux évêques intégristes, préfèrent éluder le fond du problème et voir dans cette nouvelle polémique "un problème de communication et de fonctionnement de la curie". Ils s’interrogent notamment sur le statut des déclarations du cardinal Re. "Parle-t-il en son nom propre ou au nom du pape ? Le pape cautionne-t-il sa position ?"

La gestion du dossier précédent a valu à Benoît XVI de nombreuses critiques, y compris en interne, sur les orientations et la gouvernance de l’Eglise catholique. Les atermoiements du Vatican, qui a tardé à condamner fermement l’évêque négationniste, et le manque d’explications pour justifier la volonté de ramener dans le giron de l’Eglise un mouvement opposé à une partie de son magistère, ont sapé l’autorité de Rome et mis en doute "l’infaillibilité" papale aux yeux de nombreux catholiques. Récemment, la conférence épiscopale allemande a, d’un ton inhabituellement ferme, demandé à Rome "des améliorations rapides dans le domaine de la prise de décision et de la communication avec les conférences épiscopales" et déploré que soit apparue à cette occasion une "incertitude quant au chemin de l’Eglise".


Stéphanie Le Bars

 

© upjf.org

 

Mis en ligne le 13 mars 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org