Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Christianisme

«Du côté de la fillette brésilienne», par l’archevêque Rino Fisichella: Un témoignage émouvant
25/03/2009

Il nous avait signalé plusieurs articles de prélats catholiques témoignant d’une réaction beaucoup plus miséricordieuse et compréhensive du drame de cette fillette et stigmatisant l’excommunication de la mère et de l’équipe médicale. Le Fr. Yohanan ajoute cette réaction qui vient de haut, et qui, semble-t-il discrédite sans appel l’attitude punitive de certains prélats intransigeants en matière de morale, telle, du moins, qu’ils la comprennent. Le document est important et je remercie notre corresponsant de nous l’avoir signalé. (Menahem Macina).

24/03/09

 

"Du côté de la fillette brésilienne": c’est le titre, dans L’Osservatore Romano du 15 mars, d’une note en première page, signée par l’archevêque Rino Fisichella, président de l’académie pontificale pour la vie et recteur de l’Université Pontificale du Latran. 

L’autorité du signataire, l’emplacement du texte, et plus encore son contenu, font que l’article est sûrement l’un de ceux que la secrétairerie d’Etat du Vatican a contrôlés et autorisés.

L’article partait du cas d’une fillette brésilienne déjà fertile à 9 ans, qui a été violée à plusieurs reprises par son jeune beau-père, s’est trouvée enceinte de jumeaux, et que l’on a fait avorter au quatrième mois de grossesse.

Ce cas, a écrit Fisichella, "n’a été rendu public dans les journaux que parce que l’archevêque d’Olinda et Recife s’est empressé d’annoncer l’excommunication des médecins qui ont aidé à interrompre la grossesse". Mais "avant de penser à l’excommunication", il fallait "avant tout défendre, embrasser, caresser" la fillette avec cette "humanité dont nous, hommes d’Eglise, devrions être des annonciateurs experts et des maîtres". Mais "il n’en a pas été ainsi".

 

----------------------------------  

 

L’article, paru dans L’Osservatore Romano du 15 mars 2009 :

 

« Du côté de la fillette brésilienne »

 

par Rino Fisichella

 

Source : La Croix.

 

Le débat sur certaines questions est souvent serré et les points de vue différents ne permettent pas toujours de mesurer à quel point l’enjeu est vraiment important. C’est alors qu’il faut s’en tenir à l’essentiel et laisser de côté un moment ce qui ne concerne pas directement le problème. Cette affaire, tout en étant dramatique, est simple. Il y a une fillette innocente que nous devons regarder droit dans les yeux, sans détourner le regard un seul instant, pour lui faire comprendre à quel point on l’aime. Nous l’appellerons Carmen. Ces derniers mois, à Recife, au Brésil, elle a été violée à plusieurs reprises, à l’âge de neuf ans, par son jeune beau-père, et s’est retrouvée enceinte de jumeaux ; sa vie ne sera plus facile. La blessure est profonde car cette violence totalement gratuite l’a détruite intérieurement et lui laissera peu de possibilités, à l’avenir, de regarder les autres avec amour.

Carmen représente une histoire de violence quotidienne; elle n’est apparue dans les pages des journaux que parce que l’archevêque de Recife s’est empressé d’annoncer l’excommunication des médecins qui ont aidé à interrompre sa grossesse. Une histoire de violence qui, hélas, serait passée inaperçue - tellement nous sommes habitués à supporter chaque jour des faits d’une gravité sans égale - sans le tapage et les réactions suscitées par l’intervention de l’évêque. La violence sur une femme, déjà grave en soi, devient encore plus condamnable lorsque celle qui la subit est une petite fille sans défense, avec la circonstance aggravante de la pauvreté et de la misère sociale dans lesquelles elle vit. Il n’y a pas de langage approprié pour condamner de tels faits : ils inspirent souvent un mélange de colère et de rancœur, sentiments qui ne s’apaisent que lorsque la justice est réellement rendue et quand on est sûr que le criminel en question purgera sa peine.

 

Carmen devait, avant tout, être défendue, embrassée, caressée avec douceur, pour qu’elle sente que nous étions tous avec elle; tous, sans aucune distinction. Avant de penser à l’excommunication, il était nécessaire et urgent de sauvegarder sa vie innocente et de la ramener à un niveau d’humanité dont nous, hommes d’Eglise, devrions être des annonciateurs experts et des maîtres. Il n’en a pas été ainsi et la crédibilité de notre enseignement s’en ressent, hélas: beaucoup de gens le trouvent insensible, incompréhensible et dépourvu de miséricorde. Il est vrai que Carmen portait en elle d’autres vies, innocentes comme la sienne bien qu’elles aient été le fruit de la violence, qui ont été détruites; mais cela ne suffit pas pour rendre un jugement qui pèse comme un couperet.

Dans son cas, la vie et la mort se sont affrontées. Du fait de son très jeune âge et de son état de santé précaire, sa vie était sérieusement mise en danger par la grossesse en cours. Que faire en pareil cas? Décision difficile pour le médecin et pour la loi morale elle-même. Des choix comme celui-là, même si les cas sont différents, se présentent chaque jour dans les salles de réanimation et la conscience du médecin se retrouve seule avec elle-même face à l’obligation de décider ce qu’il y a de mieux à faire. En tout cas, personne n’arrive à une décision de ce genre avec désinvolture; le seul fait de le penser est injuste et blessant.

Le respect dû au professionnalisme du médecin est une règle qui doit s’appliquer à tous et qui ne peut pas permettre de parvenir à un jugement négatif sans avoir préalablement réfléchi au conflit qui s’est créé en lui. Le médecin porte avec lui son histoire et son expérience. Devoir sauver une vie en sachant que l’on en met une autre en grand danger n’est jamais un choix facile à vivre. Bien sûr, certains s’habituent à ces situations au point de ne plus éprouver la moindre émotion; mais alors le choix d’être médecin se réduit à n’être qu’un métier vécu sans enthousiasme et subi passivement. Mais il serait non seulement incorrect mais injuste de faire d’un seul cas une généralité.

L’histoire de Carmen a posé, une nouvelle fois, un problème moral des plus délicats; le traiter de manière expéditive ne rendrait justice ni à sa personne fragile ni à ceux qui sont impliqués à divers titres dans cette histoire. Comme chaque problème particulier et concret, il mérite cependant qu’on l’analyse dans sa spécificité, sans généralisations. La morale catholique a des principes dont elle ne pourrait pas faire abstraction même si elle le voulait: la défense de la vie humaine dès sa conception en est un. Elle se justifie par le caractère sacré de la vie; en effet, dès le premier instant, chaque être humain porte l’image du Créateur imprimée en lui; c’est pourquoi nous sommes convaincus qu’on doit lui reconnaître la dignité et les droits de tout être humain, le premier d’entre eux étant son intangibilité et son inviolabilité.

L’avortement provoqué a toujours été condamné par la loi morale comme un acte intrinsèquement mauvais et cet enseignement reste inchangé de nos jours, depuis l’aube de l’Eglise. Dans "Gaudium et spes" - document qui manifeste beaucoup d’ouverture et de perspicacité envers le monde contemporain - le concile Vatican II utilise de manière inattendue des mots très clairs et très durs contre l’avortement direct. La collaboration formelle elle-même constitue une faute grave qui, lorsqu’elle est commise, conduit directement hors de la communauté chrétienne. Techniquement, le code de droit canonique utilise l’expression "latae sententiae" pour indiquer que l’excommunication a lieu au moment même ou le fait se produit.

A notre avis, il n’était pas nécessaire d’annoncer aussi vite et avec autant de publicité un fait qui se produit de manière automatique. Ce qui paraît le plus nécessaire en ce moment, c’est un geste témoignant que l’on est proche de ceux qui souffrent. Un acte de miséricorde qui, tout en maintenant fermement le principe, soit capable de regarder au-delà de l’aspect juridique pour parvenir à ce que le droit lui-même prévoit comme but de son existence: le bien et le salut de ceux qui croient à l’amour du Père et de ceux qui accueillent l’Evangile du Christ comme les enfants que Jésus appelait à ses côtés et serrait dans ses bras en disant que le royaume des cieux appartient à ceux qui sont comme eux.

Carmen, nous sommes de ton côté. Nous partageons avec toi la souffrance que tu as éprouvée, nous voudrions tout faire pour te rendre la dignité dont tu as été privée et l’amour dont tu auras encore plus besoin; ce sont d’autres personnes qui méritent l’excommunication et notre pardon, non pas ceux qui t’ont permis de vivre et qui t’aideront à retrouver l’espérance et la confiance, malgré la présence du mal et la méchanceté de beaucoup de personnes.

 

Rino Fisichella

Président de l’académie pontificale pour la vie et recteur de l’Université Pontificale du Latran

 

© L’Osservatore Romano (pour l’original italien)

La Croix (pour la traduction française)


Mis en ligne le 24 mars 2009, par
M. Macina, sur le site upjf.org