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Israël (Société - mentalités)
Israël (politique intérieure)

Une femme de (trop nombreux) principes, Amotz Asa-El
20/03/2009

19/03/2009  

Source : Jerusalem Post (édition française).

 

Photo: AP, JPost


La proclamation de sa victoire le soir des élections n’est ni la première, ni la seconde bévue commise par Tzipi Livni depuis qu’à l’automne dernier, la direction de Kadima est devenue vacante. Celle qui a consisté à dédaigner la main tendue de Binyamin Netanyahou pourrait bien, en revanche, être l’une de ses dernières.

Avant même son discours de soirée électorale, elle avait commis l’erreur fatale de ne pas provoquer son rival à Kadima pour débattre des problèmes avant les primaires. Dans un tel débat, même la terne Livni l’aurait emporté sur Shaoul Mofaz, un général de carrière qui ne connaît rien aux problèmes internes du pays, un populiste dont la compréhension de l’économie est, au mieux, minimale. Elle aurait ainsi montré que Mofaz n’avait aucune opinion sur des sujets comme la réforme de l’éducation, le système électoral, ou la santé publique.

Mais Livni a préféré éviter à tout prix de s’exprimer sur le moindre problème. Le raisonnement était simple : cela avait fonctionné pour Ariel Sharon en 2001, quand il s’était présenté contre Ehoud Barak. A l’époque, ses conseillers s’étaient attribué le mérite de cette écrasante victoire, après une étrange campagne au cours de laquelle Sharon n’avait, en effet, rien dit du tout. Toutefois, Eyal Arad et Reuven Adler, ces fameux conseillers, ont oublié que le candidat Sharon n’avait nul besoin d’être présenté : avec ses réalisations et ses prises de position antérieures, il était plus célèbre - et ce, dans le monde entier - que n’importe quel autre homme politique israélien. Il avait en outre pour adversaire un cadavre politique. Barak ne s’était-il pas disqualifié en amenant Israël au sommet infructueux de Camp David, dont avait découlé une rencontre catastrophique avec le terrorisme d’Arafat ? A l’hiver 2001, n’importe qui aurait pu battre Ehoud Barak, avec tout le respect dû à Sharon, à Arad et à Adler.

Et cependant, la tactique a bel et bien été reprise pour Livni, qui l’a emporté à l’arraché, ne battant Mofaz que d’un point dans un combat interne qui aurait dû être pour elle une promenade de santé. Ce déplorable résultat ne l’a pas empêchée de poursuivre sur la même voie à l’approche des élections nationales, jusqu’au moment où elle s’est tout de même aperçue que le public avait envie d’entendre quelque chose sur les problèmes du pays. Non que Netanyahou se soit, pour sa part, montré plus disert : il a commis la même erreur que son adversaire, à la différence près que, comme cela avait été le cas pour Sharon, les électeurs connaissaient déjà ses positions sur presque toutes les questions, de l’économie à la politique extérieure.

Les conseillers de Livni ont donc réagi et demandé à leur candidate de parler de paix. Livni s’est exécutée, clamant haut et fort que ces élections seraient déterminantes pour la paix et qu’une seule alternative s’offrait à la nation : Tzipi ou Bibi. Nouvelle erreur !

A la vérité, ces deux affirmations ont entraîné la désertion des électeurs du centre, sans parler de ceux de droite, pour une seule et bonne raison : ils n’ont pas cru une minute que la paix soit à l’horizon, ni que nous soyons les uniques fautifs si elle nous a toujours échappé jusqu’à présent. Les slogans employés visaient donc, en réalité, un public de gauche, tout comme les piques faciles envoyées aux ultra-orthodoxes, qui, encore selon ses conseillers, sont toujours une proie idéale. Ainsi Livni s’est-elle vue en chouchou de la gauche et ses déclarations lui ont-elles valu des voix, certes, mais en provenance du mauvais réservoir. Si elle avait fait la sourde oreille aux conseils peu avisés et s’était focalisée sur les thèmes moins controversés et plus pressants que sont la création d’emplois, l’école et la réforme électorale, elle se serait acquis des électeurs venus des camps Netanyahou et Lieberman. Mais non : elle a préféré rebuter cet électorat-là et s’appliquer à changer la donne au sein d’une gauche très mal en point.

En fin de compte, elle s’est figuré avoir gagné et, dans son délire, a même cru être parvenue à convaincre Avigdor Lieberman de trahir son propre électorat et de la préférer à Bibi dans le rôle de Premier ministre. Il se trouve hélas que Lieberman a passé son chemin, nous incitant à nous interroger sur les capacités de Livni à bien juger ses interlocuteurs et à pouvoir jouer au plus fin avec eux, même dans des situations nettement moins exigeantes et décisives que celles qu’elle aurait eu à affronter comme Premier ministre d’Israël.


Erreur nationale et personnelle

Et voilà qu’après s’être ainsi couverte de ridicule, Livni a commis sa "super-erreur" en refusant de participer à des négociations de coalition aux côtés de Netanyahou. Une erreur à la fois nationale et personnelle. Sur le plan national, l’entendre expliquer en ce moment qu’elle ne peut s’allier à Bibi, sous prétexte qu’"il n’a même pas réussi à prononcer les mots ’deux Etats pour deux peuples’", est absurde. Trois problèmes brûlants qui attendent d’être traités, qui n’ont rien à voir avec la solution à deux Etats, trois problèmes sur lesquels Bibi et Tzipi partagent des points de vue similaires : l’économie, la réforme politique et l’Iran. Les laisser s’amplifier pendant que Tzipi s’illusionne en affirmant que la vraie question est celle des négociations infructueuses qu’elle a menées avec Abou Mazen est à peu près aussi logique que chercher à se préserver d’un voisin bruyant en s’enfermant dans une cage à tigres.

Aujourd’hui, même les Israéliens modérés, qui acceptent le principe des deux Etats, sont de plus en plus nombreux à penser que cela n’arrivera pas de leur vivant. Aujourd’hui, même les Israéliens de gauche estiment qu’il importe avant tout de s’occuper de l’économie et de l’Iran. Et cependant, comme Tzipi n’apprécie pas les désillusions de Bibi - vis-à-vis d’une idée qu’elle-même n’a adoptée que depuis une demi-décennie à peine -, elle s’apprête à abandonner le pays aux mains de l’axe populiste Shas, Yahadout Hatorah (Judaïsme unifié de la Torah) et leurs alliés au sein du Likoud, qui empêchera Bibi de mettre en application son projet déclaré de réductions d’impôts, également préconisé par Livni.

En outre, au cours des dix années où elle a siégé à la Knesset, Livni n’a jamais mené campagne pour quoi que ce soit, et encore moins en faveur de cette réforme gouvernementale qu’elle appelle aujourd’hui de ses vœux. Ironiquement, elle ne s’est jamais ralliée aux députés qui souhaitaient voir le poste de Premier ministre revenir automatiquement au chef du premier parti d’Israël à la sortie des urnes. Or, voilà qu’aujourd’hui, Tzipi a soudain des principes. Principes que, selon elle, Bibi devrait, lui aussi, adopter publiquement en déclarant sa foi en une solution à deux Etats. Puisqu’elle refuse de descendre de l’arbre sur lequel elle s’est perchée, Livni va donc perdre sur les deux plans : si Bibi parvient à stabiliser l’économie, il en tirera, seul, tout le crédit, et à juste titre. Si, en revanche, l’économie s’enlise, il pourra reprocher à Livni de l’avoir condamné à une coalition dispendieuse, et ce pour des raisons qui ne tenaient pas la route.

Sur le plan personnel, puisque Livni refuse bel et bien d’engager son parti dans la coalition émergente, ses collègues ne tarderont pas à contester son leadership. Le moment venu et moyennant le juste prix, des individus comme Mofaz, Tzahi Hanegbi et Zeev Boïm retourneront au Likoud, d’où ils sont tous originaires et qui les séduit bien davantage que la vie que leur prépare Livni aux côtés de Meretz.

Si Tzipi a dérivé à gauche, conformément aux discours qu’elle tient désormais en toute sincérité, les cadres de Kadima, eux, ne l’ont pas suivie. A la vérité, ils ne se sentent même pas à leur place au centre, à moins que cette position-là leur apporte le pouvoir. Mais se retrouver à la fois à gauche et dans l’opposition ? Peut-être est-ce la place de cet électorat que les savants conseillers de Livni ont fournie à Kadima et qui peut aussi convenir à Meretz, et même aux Travaillistes. Mais pour Kadima ? Il va falloir - murmure-t-on dans son entourage - que Livni comprenne, tôt ou tard, que, si elle-même joue peut-être pour le pouvoir des idées, ses acolytes, eux, sont surtout là pour l’idée du pouvoir. Et mieux vaut pour elle qu’elle le saisisse vite, si elle ne veut pas voir les autres se charger de le lui faire comprendre.


Amotz Asa-El

 

© Jerusalem Post (édition française)



Mis en ligne le 19 mars 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org