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Shoah

L’Holocauste et les droits de la personne: Des leçons universelles pour notre temps, Irwin Cotler
25/04/2009

24/04/09

Source : Isranet (*)

Allocution pour la Commémoration de Yom Ha’Shoah

Genève, 20 avril 2009

 

Tandis que je prends la parole […] je me souviens des mots du chantre durant la célébration de Yom Kippour, HINENI HE’ANI MIMAAS : « Mes mots et mes actes ne suffisent pas, car je n’ai ni la sagesse d’un érudit ni l’expérience d’un survivant ». Je sais seulement ce que mes parents m’ont enseigné lorsque j’étais un jeune garçon, et dont je n’ai réalisé la profondeur et la douleur que des années plus tard, à savoir, qu’il existe, dans l’histoire juive – dans l’histoire humaine –, des choses qui sont trop terribles pour qu’on puisse les croire vraies, mais pas assez terribles pour qu’elles ne se soient pas produites.

Oswiencim, Majdanek, Dachau, Treblinka – ces noms de lieux évoquent des faits qui dépassent l’entendement, et il n’y a pas de mots pour les qualifier. Les mots peuvent apaiser la douleur, mais ils risquent aussi d’amoindrir la tragédie. Car l’Holocauste a été une manifestation du mal, unique dans sa singularité génocidaire, un épisode de l’histoire dans lequel le destin était inéluctablement lié à la biologie, une guerre contre les Juifs, dans laquelle, comme l’a dit le professeur Elie Wiesel, lauréat du Prix Nobel, « les victimes n’étaient pas toutes juives, mais tous les Juifs en ont été victimes ».

Nous sommes rassemblés ici à l’occasion de la Journée de commémoration de l’Holocauste – un important moment de rappel, de souvenir, de témoignage, et d’avertissement – et :

  • dans la foulée du 60e  anniversaire de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide – souvent appelée la Convention « Jamais plus » – qui a été violée à répétition ;
  • à l’occasion du 15e anniversaire de l’indicible génocide du Rwanda – indicible parce qu’il aurait pu être empêché – au cours duquel un million de Rwandais – en majorité Tutsi – ont trouvé la mort en moins de 100 jours ;
  • dans la foulée du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme – la Magna Carta internationale de l’ONU – qui, selon les mots de l’ancien Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, « a émergé des cendres de l’Holocauste », et visait à « épargner aux générations futures le fléau de la guerre », mais dont chaque disposition a été violée ;
  • à l’occasion de Durban II, alors que Durban I est devenu le point archimédique de l’antisémitisme nouveau, mondial, et même légalisé – qui parade sous la bannière des « droits de la personne », invoquant l’imprimatur du « droit international », et procédant sous le couvert protecteur des Nations unies ; alors que l’ONU a isolé un État membre – Israël – pour lui faire subir un traitement discriminatoire ; tout cela tournant en dérision les mots de Kofi Annan lorsqu’il a déclaré: « Si l’ONU n’est pas aux premiers rangs de la lutte contre l’antisémitisme et les autres formes de racisme, elle reniera son histoire et compromettra son avenir. »

 […]

Ainsi donc, en cet anniversaire d’anniversaires, nous devons nous demander: Qu’avons-nous appris, et que devons-nous faire ?

 

La première leçon est l’importance de Zachor, du souvenir lui-même. Car, alors que nous nous rappelons les six millions de victimes juives de la Shoah — diffamées, diabolisées et déshumanisées, comme prologue ou justification du génocide — nous devons comprendre que l’assassinat collectif de six millions de Juifs et de millions de non-Juifs ne peut pas se résumer à des statistiques abstraites.

Car chaque personne porte un nom et possède une identité. Chaque personne est un univers. Comme nos sages nous le disent : « Sauver une seule vie, c’est comme sauver un univers entier ». De la même manière, quand on tue une seule personne, c’est comme si l’on avait tué un univers entier De là découle l’impératif absolu : Nous sommes tous, où que nous soyons, les garants du destin de chacun de nos semblables.

La seconde leçon durable de l’Holocauste est que le génocide des Juifs européens a pu avoir lieu non seulement à cause de l’industrie de la mort et de la technologie de la terreur, mais aussi à cause de l’idéologie de la haine encouragée, sanctionnée par l’État. Cet enseignement du mépris, cette diabolisation de l’autre, voilà où tout a commencé. Comme les tribunaux canadiens l’ont déclaré en confirmant la constitutionnalité de la législation contre la propagande haineuse : «l’Holocauste n’a pas commencé dans les chambres à gaz – il a commencé par des mots ». Telle est la triste leçon de l’histoire. Telles sont les conséquences catastrophiques du racisme.

Quarante ans plus tard, dans les années 90, non seulement ces leçons n’étaient toujours pas apprises, mais la tragédie a été répétée. Car nous avons assisté encore une fois à des déferlements de propagande haineuse et d’incitation à la haine sanctionnée par l’État, débouchant sur les génocides dans les Balkans et au Rwanda.

Et en ce moment même, nous sommes témoins, encore une fois, d’une incitation à la haine et au génocide émanant d’autorités étatiques, et l’épicentre de ce mouvement est l’Iran d’Ahmadinejad – je fais ici la distinction entre le président Ahmadinejad et le peuple d’Iran; beaucoup d’Iraniens ont répudié les propos de leur président et ont été l’objet de répression. Le président Ahmadinejad nie la réalité de l’Holocauste nazi alors même qu’il lance un appel à un nouvel Holocauste au Moyen-Orient – ce qui est une négation de la vérité et une attaque contre la mémoire juive ; et une violation de l’interdiction de « l’incitation directe et publique au génocide », qui figure dans la Convention contre le génocide ; en fait, c’est même une attaque contre la charte même de l’ONU, qui interdit de telles menaces et incitations à la haine.

Ne nous méprenons pas : l’incitation au génocide est un crime en soi. Et la décision d’agir pour empêcher la perpétration de ce crime, comme la Convention sur le génocide nous appelle à le faire, n’est pas une option, mais une obligation juridique internationale de la plus grande importance. Ahmadinejad ne devrait pas être accueilli à l’ONU ; il devrait plutôt comparaître au banc des accusés pour répondre de ses violations.

La troisième leçon est que le génocide des Juifs européens a pu avoir lieu non seulement à cause de l’industrie de la mort et de la culture de la haine, sanctionnée par l’État, mais aussi à cause du crime d’indifférence, à cause de la conspiration du silence : Les spectateurs – les complices – ont rendu l’Holocauste possible.

Qui plus est, nous avons été témoins à notre époque d’une consternante indifférence et d’une inaction déplorable qui nous ont entraînés vers l’impensable – le nettoyage ethnique dans les Balkans; qui nous ont entraînés vers l’innommable — le génocide au Rwanda. Personne ne peut dire que nous ne savions pas. Nous savions, mais nous n’avons rien fait.

Tout comme aujourd’hui; nous savons et n’avons encore rien fait pour empêcher le génocide par attrition qui se poursuit au Darfour, ce génocide qui fait fi des leçons de l’histoire, qui trahit le peuple du Darfour, et qui foule aux pieds la doctrine de la responsabilité de protéger.

Pour paraphraser Elie Wiesel : « L’indifférence et l’inaction se réduisent toujours à pencher du côté de l’agresseur, jamais du côté de la victime ». Soyons clairs : demeurer indifférent face au mal n’est pas seulement consentir au mal, c’est s’en faire complice.

La quatrième leçon : Si le XXe siècle – symbolisé par l’Holocauste – a été l’ère de l’atrocité, il a également été l’ère de l’impunité. Peu d’auteurs de violations ont été traduits devant la justice; or, tout comme il ne doit y avoir aucun sanctuaire pour la haine, aucun refuge pour le sectarisme, il ne doit y avoir aucun havre ni sanctuaire pour ces ennemis de l’humanité. Dans ce contexte, la création de la Cour pénale internationale doit être perçue comme l’événement le plus marquant dans le droit pénal international depuis Nuremberg, une mesure visant à prévenir les atrocités collectives, à protéger les victimes et à poursuivre les criminels.

Nous devrions encourager et appuyer tous efforts pour que les auteurs de génocide soient traduits en justice; et nous devons nous protéger contre la politisation et la subversion de la Cour pénale internationale – alors que la décision historique de la CPI d’émettre le tout premier mandat d’arrestation contre un chef d’état en fonction, le président du Soudan Omar Hassan al-Bashir, demeure lettre morte, elle sert en plus à étendre sa criminalité, en toute impunité, tandis que la communauté internationale demeure inactive.

La cinquième leçon : L’Holocauste a été rendu possible non seulement à cause de la « bureaucratisation du génocide », pour reprendre l’expression de Robert Lifton, mais à cause de la "trahison des clercs" – la complicité des élites – médecins, membres du clergé, juges, avocats, ingénieurs, architectes, enseignants, etc. Les crimes de l’Holocauste étaient aussi les crimes de l’élite de Nuremberg.

En fait, il suffit de lire le livre de Gerhard Muller sur la « justice de Hitler » pour comprendre la complicité et la culpabilité des juges et des avocats ; ou de lire le livre de Robert-Jan van Pelt, sur l’architecture d’Auschwitz, pour être consterné devant la participation détaillée des ingénieurs et des architectes à la conception des camps de la mort, etc. Ainsi, les crimes de l’Holocauste ont été aussi les crimes des élites de Nuremberg. Comme l’a dit Elie Wiesel : « Le meurtre commis de sang-froid et la culture n’étaient pas mutuellement exclusifs. Si l’Holocauste a prouvé quoi que ce soit, c’est qu’une personne peut tout à la fois aimer la poésie et tuer des enfants ».

La sixième leçon a trait à la vulnérabilité des impuissants et à l’impuissance des vulnérables, qui prend toute son expression dans la « trilogie » de l’hygiène raciale nazie – la Loi sur la stérilisation, les Lois Raciales de Nuremberg, le programme d’euthanasie – ciblant ceux et celles « dont les vies ne méritaient pas d’être vécues ».

Il est révélateur, comme le professeur Henry Friedlander le souligne dans son ouvrage sur « Les origines du génocide », que les premières personnes à avoir été la cible de meurtres aient été des Juifs handicapés – le tout ancré dans la science de la mort, la médicalisation du nettoyage ethnique, l’aseptisation même du vocabulaire de destruction.

C’est donc notre responsabilité, en tant que citoyens du monde, de donner une voix aux sans voix et de donner du pouvoir aux impuissants – qu’ils soient handicapés, démunis, âgés, femmes victimes de violence, ou enfants brutalisés – les plus vulnérables parmi les vulnérables.

La plus importante leçon que j’aie reçue, en matière de droits de la personne, est venue de ma fille, qui m’a dit, alors qu’elle avait 15 ans : « Papa, si tu veux connaître le vrai test de droits de la personne, demande-toi toujours, en tout temps, en tout lieu, en toute situation, "est-ce que c’est bien pour les enfants ?". C’est le vrai test, papa. »


Conclusion

Permettez-moi de conclure par un message aux personnes qui ont [survécu] à l’Holocauste : Vous êtes les vrais héros de l’humanité. Vous avez été témoins et victimes du pire de l’inhumanité, mais vous avez su trouver le courage de continuer dans les tréfonds de votre propre humanité, de reconstruire vos vies, comme vous avez reconstruit les communautés au sein desquelles vous viviez.

Ainsi, rassemblés, nous nous souvenons, et nous promettons que :

  • plus jamais nous ne resterons indifférents devant la haine et l’incitation à la haire ;
  • plus jamais nous ne nous tairons face au mal ;
  • plus jamais nous ne tolérerons le racisme et l’antisémitisme ;
  • plus jamais nous ne fermerons les yeux devant les épreuves des vulnérables ;
  • et plus jamais nous ne fermerons les yeux devant les massacres et l’impunité.

Car nous devons lutter contre le racisme, la haine, l’antisémitisme, les atrocités de masse, l’injustice ; nous devons lutter contre le crime des crimes, dont le seul nom devrait nous faire trembler : le génocide; nous devons lutter toujours, toujours, contre l’indifférence, contre le fait d’être spectateurs de l’injustice.

Car, dans nos paroles ou, ce qui est plus important, dans nos actions, nous déclarons qui nous sommes en tant que peuple, nous déclarons ce que nous sommes en tant que personnes. Car, en cette époque plus que jamais, « qui s’excuse s’accuse » ; quiconque reste indifférent s’incrimine. « Jamais plus! »

 

© Irwin Cotler


Irwin Cotler est député au parlement canadien et conseiller spécial en matière de droits de la personne et de justice internationale. Ancien ministre de la Justice et procureur général du Canada, il est professeur de droit (en congé) à l’Université McGill.)


(*) Isranet

 

 

 

Volume VIII, Numéro 384

Vendredi, 24 avril 2009

 

COMMUNIQUÉ ISRANET
Un service de L’I.C.R.J.
L’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Professeur Frederick Krantz, Directeur
B.P. 175, succursale H
Montréal, Québec H3G 2K7
Courriel :
cijr-french@isranet.org
Internet :
http://www.isranet.org/

Conseil Editorial

Prof. Frederick Krantz, Editeur (Concordia Univ.)
Prof. Julien Bauer (Univ. du Québec à Montréal)
Ori Bauer (Chercheur Associé, ICRJ)
Baruch Cohen (Directeur de recherches, ICRJ)
Jacqueline Douek (Assistante Directrice, ICRJ)

Jean-Claude Léon (Communauté Sépharade du Québec)
Prof. Jean Ouellette (Univ. de Montréal)
Edmond Silber (Chercheur Associé,ICRJ)
   Prof. Annette Paquot (Univ. Laval) z’’l


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Mis en ligne le 24 avril 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org