Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Christianisme

Christianisme et sionisme: entretien avec Uwe Gräbe, Catherine Dupeyron
08/05/2009

07/05/09

Source : Réforme, 8 mai 2008 (http://www.reformevirtuel.net/journ...)

Présents depuis plusieurs siècles sur la terre qui a vu naître et vivre le Christ, les chrétiens entretiennent des rapports complexes et variés avec l’Etat hébreu d’aujourd’hui, bien analysés par le pasteur luthérien Uwe Gräbe.

Le sionisme pose aux Eglises, comme à d’autres, un problème politique, mais ce dernier est largement compliqué par un écueil théologique. Pendant des siècles, le christianisme a justifié l’exil des juifs, ou plutôt ne s’en est même pas inquiété : les juifs étaient coupables de déicide. Ils n’étaient plus le peuple de la promesse. Comment, dès lors, admettre le retour des juifs sur leur terre sans reconnaître ses erreurs ? Et ses torts ? Certains chrétiens ont fait ce chemin, d’autres ont préféré penser que ce retour était temporaire et que l’Etat d’Israël n’était qu’une parenthèse de l’Histoire.

A cet égard, l’entretien entre Theodor Herzl et le pape Pie X en 1904 est édifiant. Au fondateur du sionisme venu demander un soutien au retour des juifs en Terre promise, le Saint-Père répond : « Nous ne pouvons favoriser ce mouvement. Les juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, pour cela nous ne pouvons reconnaître le peuple juif. » L’Eglise catholique a évolué depuis – le concile Vatican II et la reconnaissance formelle de l’Etat d’Israël en décembre 1993 en sont les étapes majeures. Cependant, sur place, subsiste un profond antisionisme chez certains catholiques, comme chez d’autres chrétiens (grecs orthodoxes, arméniens, protestants…) qui, eux, ne sont pas concernés par les conclusions de Vatican II.

Parmi les protestants cohabitent toutes les tendances, des plus critiques aux plus inconditionnelles. Une partie des évangéliques soutiennent Israël envers et contre tout et sont même parfois plus royalistes que le roi. Ainsi, certains sont-ils opposés à la création d’un Etat palestinien et s’étaient prononcés contre le retrait des colonies de la bande de Gaza en 2005 alors que la majorité des Israéliens y était favorable. A l’opposé, certains courants presbytériens ou anglicans sont parmi les plus agressifs à l’égard d’Israël, appelant notamment au boycott des universités israéliennes, alors que ces dernières constituent un terreau privilégié du dialogue entre juifs et Arabes dans la région.

Uwe Gräbe, responsable de la communauté luthérienne germanophone de Terre Sainte depuis deux ans, évoque une « palestinisation » et une « israélisation » des Eglises en Terre sainte. Entretien.

Vous avez pris vos fonctions le jour anniversaire de la proclamation de l’Etat d’Israël. Qu’est-ce que cet anniversaire représente pour vous ?

Israël enrichit le monde. C’est un pays où la culture juive peut se développer d’une manière exceptionnelle, surtout après la tragédie de la Shoah. C’est un pays où l’on en fait l’expérience au quotidien.

Les différentes Eglises ont des positions diverses à l’égard d’Israël. Parmi les protestants, les divisions sont fortes entre prosionistes et antisionistes…

C’est exact, cela est lié au fait que nous n’avons pas d’autorité centrale qui donne une position de référence. Chaque protestant interprète la Bible comme il veut. Pour les prosionistes, Israël a une dimension eschatologique, son existence est le signe de la rédemption possible à la condition que les juifs se convertissent tous à la foi chrétienne. Quant aux antisionistes, ils considèrent que l’Etat juif va à l’encontre du message universaliste de Jésus. Ils se réfèrent à la Bible pour dénier le principe de l’existence de l’Etat juif. Dans les deux cas, il y a une utilisation politique du vocabulaire et des concepts religieux qui me semble inadmissible. Israël est un Etat comme les autres, avec ses atouts et ses faiblesses.

Le diocèse de la Terre sainte recouvre plusieurs entités politiques : Israël, la Jordanie, les territoires palestiniens. Pourquoi cette délimitation distincte de la réalité géopolitique ?

Je crois qu’il faut conserver ce diocèse tel qu’il est. C’est un moyen de lutter contre l’autisme religieux et culturel qui règne dans cette région. Les Eglises sont peut-être les seules à pouvoir préserver un lien entre ces trois pays. Je ne peux transformer l’Autre mais si Dieu se sert de moi pour le faire, alors c’est l’œuvre du Saint-Esprit. Je ne suis qu’un outil. Je parle librement à tous, racontant la réalité de l’Autre à chaque camp. Un risque de schizophrénie existe probablement. En vivant ici, chacun de nous fait l’expérience d’un développement personnel particulier dont une des étapes est sans doute celle de la schizophrénie.

Les Eglises ont-elles évolué par rapport à la réalité locale ?

Oui, bien sûr. Dans les années 80, plusieurs Eglises – latine, anglicane et luthérienne – ont connu une « palestinisation » en nommant à leur tête des évêques palestiniens. En 1959, l’Eglise luthérienne palestinienne est devenue indépendante et, à partir de 1979, elle a eu son propre évêque. Depuis, nous sommes des partenaires sur un pied d’égalité total. Ces dernières années, on observe un mouvement inverse d’« israélisation », tout au moins dans l’Eglise catholique – la nomination d’un Custode [gardien des Lieux saints, charge confiée aux franciscains, ndlr] qui est hébraïsant et pas seulement arabisant ou bien encore celle d’un vicaire pour la communauté catholique également hébraïsant… Cette nouvelle tendance est peut-être le fruit d’un mouvement de balancier. Mais elle peut aussi être le reflet de l’évolution démographique des chrétiens qui sont de moins en moins nombreux dans les territoires palestiniens et de plus en plus nombreux en Israël.

Les chrétiens ont-ils un rôle spécifique à jouer en Terre sainte ? Celui du troisième frère qui peut arbitrer entre juifs et musulmans…

Nous sommes trop minoritaires pour influencer significativement le cours des choses. Mais si les chrétiens accomplissent leur mission comme ils le doivent, notamment dans le domaine social et éducatif, alors dans ce cas nous pouvons contribuer à une meilleure connaissance de l’Autre. Je ne crois pas que le troisième frère puisse arbitrer. En revanche, parce que dans une fratrie ternaire le système d’alliances peut évoluer au cours du temps, le troisième maillon montre, du fait même de son existence, qu’il est nécessaire, voire vital, de tenir compte de l’Autre.


Catherine Dupeyron


© Réforme

 

[Texte repris du site Jérusalem & Religions.]

 

Mis en ligne le 7 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org