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Christianisme

Foi et accomplissement - Chrétiens et retour à la Terre promise, Michael J. Pragaï
04/05/2009

03/05/09

 

Source : Site de la visite du pape en Israël, hébergé sur le site du Ministère israélien des Affaires étrangères. (Merci à Yigal Palmor, porte-parole de ce Ministère, de me l’avoir signalé).

 

Le christianisme est impensable sans la Terre sainte. Que ses racines soient théologiques, historiques, culturelles, morales ou géographiques, elles ont toutes pris racine à la même source : la Terre sainte, province romaine de Palestine, terre biblique de Canaan, pays des prophètes et de Jésus le Nazaréen, celui des Patriarches, la terre actuelle d’Israël. C’est ici, dans ce territoire bien délimité de l’Empire romain, dans cette province semi-autonome de Palestine, au sein d’une population majoritairement juive, qu’est née la foi chrétienne. 

Trois ou quatre siècles plus tard, aux IIIe et IVe siècles, le christianisme s’était  propagé bien au-delà du territoire originel de la Terre sainte. Mais la terre de Palestine, avec Jérusalem en son cœur, allait demeurer le foyer géographique et spirituel de toute la chrétienté. Et quand bien même le christianisme était désormais devenu une religion internationale régie par son autorité centrale à Rome, la Terre sainte et Jérusalem ont, à toutes les époques occupé une place privilégiée dans les cœurs, les esprits et les sentiments des chrétiens de tous les pays du monde. 

Le lien tangible qui cimenta l’intérêt et le profond attachement des chrétiens à cette Terre est, et a toujours été, la Bible – l’Ancien comme le Nouveau Testament. Ce sont les Ecritures saintes qui ont constitué la sphère culturelle et spirituelle dans laquelle Jésus de Nazareth a évolué et a élaboré sa conception du monde environnant, comme le firent, avant lui, ses ancêtres et ses contemporains juifs, où qu’ils vécussent  et quelles qu’aient été les circonstances de leur existence et de leur survie.

Aucun best-seller international n’a jamais égalé la Bible. Aucun autre ouvrage dans l’histoire de la civilisation humaine n’a jamais été aussi abondamment imprimé, sans parler de ses éditions manuscrites. Aucun autre livre n’a été traduit en autant de langues, d’idiomes et de dialectes. Quelquefois, la seule traduction des Ecritures dans telle langue s’est soldée par des incidences décisives sur l’évolution de cette langue. D’autres fois, des cultures entières ont vu leur essor stimulé grâce à la traduction de la Bible dans une langue accessible à leurs élites cultivées.

Les récits, les paraboles, les prophéties, les miracles et les cantiques, les  héros, les bons et les méchants, les patriarches, les rois, les juges et les meneurs d’hommes de la Bible sont connus partout dans le monde où le christianisme est implanté et où la culture dominante est ancrée dans la tradition chrétienne. Des récits, des miracles et des paraboles bibliques, a émané  la prise de conscience des lieux, des sites, des rivières, des vallées et des montagnes de la Terre sainte. Le seul toponyme de Jérusalem est familier dans les coins les plus reculés de la terre, à l’instar de Bethléem, Jéricho, du Jourdain, du mont Thabor, ou de la Mer de Galilée. Ce sont des noms quasiment usuels qui s’inscrivent dans le patrimoine judéo-chrétien, dans un héritage imprégné de la géographie de la Terre sainte. Ainsi, les toponymes de la Palestine ancienne étaient souvent plus connus des écoliers de Grande-Bretagne, de l’Amérique coloniale, des pays protestants de Scandinavie et probablement aussi de certains pays africains, que ceux des villes et des rivières de leur pays.  

Si l’attachement à la Terre sainte est si significatif dans l’existence chrétienne, il l’est, et l’a toujours été, bien davantage dans celle du peuple juif. S’il est un point focal dans la vie juive, c’est bien la Terre d’Israël. En dépit de leur universalité, la foi et la culture juives sont toujours restées étroitement attachées à la terre originelle, comme l’est un enfant au giron de sa mère. Peu importe la façon dont on envisage le peuple juif – comme une religion, une foi, une tradition ou une nation, un patrimoine culturel, ou simplement un concept spirituel – tout ce qui touche au judaïsme est inséparablement et irréversiblement lié à la Terre d’Israël. 

C’est sur cette terre que le devenir du peuple juif s’est cristallisé ; sur cette terre que les juifs ont élaboré leur code unique de droit et d’éthique ; c’est là que sont nés et ont vécu leurs penseurs et leurs prophètes, leurs juges et leurs rois ; là que le peuple juif a lutté pour sa survie sur la terre promise par Dieu. Dans cette terre, l’Alliance a été conclue, la première entre Dieu et un peuple, sur cette terre, précisément, pour répandre des normes spécifiques de vie en Terre promise. C’est sur cette terre que le peuple juif s’est engagé dans une tentative sans précédent de vie conforme à son alliance avec Dieu. Cette terre, qui leur a été donnée, ils l’ont labourée et y ont établi leur nouveau pays. Le peuple juif eut ses gouvernants et ses souverains, il s’est battu pour repousser les imposteurs et les envahisseurs, pour réaliser la promesse divine, en accomplissant de son mieux la part de l’Alliance qui l’obligeait. Les aléas de l’histoire l’emportèrent toutefois sur sa ténacité et le peuple d’Israël fut exilé à Babylone.  

Ce fut là, sur les rives des fleuves de Babylone, au VIe siècle avant l’ère chrétienne, que naquit la notion de retour des juifs dans leur patrie, comme le confirme le psalmiste :

Au bord des fleuves de Babylone
Nous étions assis et nous pleurions,
Nous souvenant de Sion ;
Aux peupliers d’alentour
Nous avions pendu nos harpes.
 
Et c’est là qu’ils nous demandèrent,
nos geôliers, des cantiques,
nos ravisseurs, de la joie :
“Chantez-nous, disaient-ils,
un cantique de Sion.”

Comment chanterions-nous
Un cantique du Seigneur
Sur une terre étrangère ?
Si je t’oublie, Jérusalem,
Que ma droite se dessèche !

Que ma langue s’attache à mon palais
Si je perds ton souvenir,
Si je ne mets Jérusalem
Au plus haut de ma joie !

Psaume 137, 1-6 (Bible de Jérusalem)


Au cours des âges, pour des millions de femmes et d’hommes, ce psaume était devenu familier. Tous savaient, consciemment ou instinctivement, que ceux qui chantaient et se lamentaient sur les rives des fleuves de Babylone étaient des juifs exilés de la Terre d’Israël, remplis de nostalgie et rêvant de retourner un jour chez eux.

Jésus de Nazareth vécut en Judée plusieurs siècles après le retour du premier exil babylonien. Il y vécut avant un autre exil, autrement pire, qui allait frapper le peuple de Judée. Un exil de presque deux millénaires, l’exil d’un peuple sans terre et sans patrie condamné à errer de pays en pays, où les juifs étaient persécutés, expulsés, maltraités, incompris, jalousés, haïs, massacrés, individuellement ou collectivement, brûlés sur des bûchers, ou exterminés par millions dans des usines de mort perfectionnées. 

Mais le peuple juif s’est cramponné à la vie, a préservé vivante sa foi. Des siècles durant, les chrétiens, émerveillés ou terrifiés, eurent du mal à comprendre comment ce peuple avait survécu à des conditions de vie le plus souvent misérables, si ce n’est atroces. Quelquefois, les chrétiens les observaient, non pas émerveillés mais perplexes, incrédules, impressionnés. C’est peut-être aussi ce prodige de la survie du peuple juif qui alluma les feux non seulement de la crainte, mais aussi de la haine et de la jalousie. 

Des volumes ont été rédigés sur cette énigme de la pérennité nationale et spirituelle du judaïsme. Plusieurs réponses ont été proposées, des réponses chrétiennes, juives ou séculières. Certains ont envisagé cette énigme d’un point de vue théologique, ou d’un point de vue purement spirituel ; d’autres, d’un point de vue historique. Ils ont tous en commun la notion du retour. Un retour interprété comme un espoir, un rêve, une prière pour retourner vivre en Terre d’Israël, en peuple soumis à Dieu ; parfois aussi, cet espoir était lié à l’avènement du Messie, condition préalable aux temps messianiques. Partout et toujours, là où vécurent des juifs, l’unique ressort de leur existence était  l’espoir de retour dans leur patrie. C’est avec cette aspiration que les juifs prient, trois fois par jour, chaque Chabbat, chaque fête et lors de chaque cérémonie familiale, jusqu’à leur dernier jour.

Depuis les débuts du christianisme les interactions spirituelles entre juifs et chrétiens n’ont jamais cessé, prenant la forme de débats, de controverses et de “disputations” parfois lourdes de menaces pour la vie des interlocuteurs juifs. Les théologiens chrétiens, le clergé et les intellectuels cultivés étaient au fait des traditions, des prières et des aspirations juives et lisaient fréquemment les Ecritures dans leur version hébraïque, comme dans leurs versions grecque, latine ou autre. Les chrétiens avaient appris les nombreuses prophéties relatives au retour du peuple juif dans sa patrie ancestrale et à sa renaissance en tant que nation sur la terre promise par Dieu,  acquise par l’alliance d’Abraham et sans cesse réaffirmée.  Les chrétiens ont souvent médité la relation entre les prophéties bibliques et les juifs qui s’en inspirent et qui, souvent héroïquement et de façon impénétrable, assumaient  leur sort d’exclus et de cibles systématiques de la haine, de la discrimination, des exactions, des expulsions et des meurtres purs et simples. Certains se demandaient si le christianisme avait une mission à remplir tout en poursuivant son dessein d’accomplissement et en oeuvrant à la promotion du salut et de la fin des temps. Le christianisme avait-il pour but d’assurer que les prophéties portant sur le retour des juifs sur leur terre devaient se réaliser, peut-être comme condition préalable à la rédemption chrétienne ? Certains posèrent ces questions, d’autres y répondirent, et au fil du temps d’innombrables chrétiens, théologiens, écrivains, hommes d’Etat et politiciens ont répondu par l’affirmative : oui, les chrétiens se devaient de relever ce défi du retour : le retour des juifs dans leur patrie restaurée s’inscrivait dans l’intelligence des desseins de Dieu. 

Longtemps avant l’émergence d’un mouvement nationaliste – le mouvement sioniste de la fin du XIXe siècle –, le soutien chrétien au concept du retour des juifs dans leur patrie était patent. Les premières contributions, les plus importantes, provenaient de Grande-Bretagne. D’autres pays suivirent, en particulier les Etats-Unis. Ce soutien au retour était inspiré par la foi chrétienne elle-même. Et lorsque l’idée moderne du retour, partagée par les juifs devint un mouvement politique et pragmatique qui atteignit son apogée avec la création de l’Etat d’Israël, de nombreux chrétiens la confortèrent et rendirent, ce faisant, un service essentiel au chemin ardu du sionisme. Ironie du sort : le retour des juifs sur leur terre se trouva facilité, en partie, mais de façon significative, grâce à l’intervention de fidèles d’une religion que les juifs avaient eux-mêmes donnée aux Gentils.  

L’État juif établi en Terre d’Israël a intensifié les relations entretenues, hier et aujourd’hui, par les juifs et les chrétiens. Le dialogue entre les fidèles de ces religions a, par le passé, souvent été ignoble et sordide, mais deux événements historiques majeurs advenus vers la fin de la première moitié du XXe siècle constituèrent un tournant décisif : la Shoah, en premier lieu, qui anéantit physiquement plus d’un tiers du peuple juif, puis l’émergence d’un Etat juif, qui suivit ce génocide. Depuis, la substance et la teneur du dialogue ont profondément évolué, comme en témoigna, en 1965, la décision [du Concile] Vatican II, comportant l’absolution du crime de déicide [*] dont étaient traditionnellement accusés les juifs. Autre élément important : les réalités de la vie en Israël et à Jérusalem, en particulier : la ville est paisible ; les lieux saints des trois religions monothéistes sont accessibles à tous leurs fidèles ; les communautés chrétiennes prospèrent et, tous les ans, plusieurs milliers de pèlerins chrétiens sont témoins de l’avènement d’une ère nouvelle.


© Michael J. Pragaï

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Note de Menahem Macina


[*] Malheureusement, l’auteur pèche par excès d’optimisme. En effet, la rédaction de la Déclaration conciliaire Nostra Aetate § 4 fut âprement disputée. Le passage qui parle du "déicide" connut 4 versions. Alors que dans la première et la troisième, la répudiation de cette conception théologique est exprimée sans ambiguïté, elle disparaît totalement de la deuxième. Finalement, le Concile entérina la version suivante qui est un compromis :

« Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ (Jn 19, 6), cependant, ce qui a été commis du­rant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vi­vant alors, ni aux juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela dé­coulait de l’Écriture. Que tous aient donc soin, dans la catéchèse et la prédication, de ne rien enseigner qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ. »


Comme on peut le constater, seules sont proscrites explicitement la réprobation et la malédiction des Juifs. La mention du déicide, elle, a été éludée. Pour aller plus loin, on peut lire : M. Macina, "La querelle du « déicide » au Concile Vatican II".

  

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Mis en ligne le 3 mai 2009, par
M. Macina, sur le site upjf.org