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Christianisme
Benoît XVI

La régression de Benoît XVI, Gérard Huber
19/05/2009

L’Église pourra-t-elle aller jusqu’au bout d’elle-même dans son dialogue avec le judaïsme ? (G.H.).

18/05/09


Source : Blog de l’auteur, 17 mai 2009


L’Église catholique romaine est une institution religieuse, issue, il y a de nombreux siècles, d’une théologie qui s’est dotée d’une « psyché de masse » (Freud), mais également, depuis 1929, d’un État, le Vatican, pourvu d’une ligne diplomatique spécifique. Depuis 80 ans, elle prétend donc avoir dissocié le religieux et le politique. Mais l’histoire montre que c’est, au contraire, pour les nouer de manière indéfectible dans le contexte du XXe siècle, qu’elle s’est lancée dans ce processus de sécularisation temporelle.

Ainsi, lorsque, fin 1942, la question s’est trouvée posée pour elle d’agir contre l’entreprise hitlérienne d’extermination des Juifs, c’est la philosophie politique de l’État du Vatican qui a pris le dessus, du fait de ses alliances originaires avec l’Italie de Mussolini, réactualisées après que l’Italie eut fait alliance avec le IIIe Reich de Hitler. Il s’en est suivi ce qui a été appelé une « neutralité », en d’autres termes, le maintien du Concordat avec le IIIe Reich, notamment par crainte que sa rupture n’ouvre la voie à des persécutions contre les catholiques. De ce fait, si, dans son message de Noël 1942, Pie XII dénonça la persécution de «centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, du seul fait de leur nationalité ou de leur origine ethnique, ont été vouées à la mort ou à la disparition progressive », jamais il ne nomma ces centaines de milliers de leur nom de « Juifs ». Le message fut reçu, 5 sur 5, par le IIIe Reich. Il savait que si le Vatican n’approuvait pas sa politique d’extermination, il ne s’y opposait pas. Il est tout à fait ridicule de réduire cette problématique à une question de personne. Pie XII n’agissait pas comme individu, mais comme Vicaire de Dieu et chef d’État. C’est comme tel qu’il donna à comprendre que le Vatican serait « neutre », et qu’il ne ferait pas obstacle diplomatiquement au programme de la "Solution finale".

Or, en fermant ses yeux, ses oreilles et sa bouche, le Vatican n’a pas seulement mis en acte le négationnisme originaire du génocide des Juifs en tant que peuple, il a obligé l’Église à produire des raisons théologiques expliquant pourquoi le destin du « peuple déicide » était d’être exterminé à son tour. Comme si les alliances diplomatiques du Vatican étaient garantes de la mission que Dieu avait ainsi donnée à Hitler. En refusant de se convertir au « Verus Israel » qu’était le catholicisme, le peuple juif était responsable de cette haine universelle qui, malgré le catholicisme, ne pouvait que se transformer en extermination.

Si l’Église ne s’était pas donné un État, elle aurait été confrontée comme telle à Hitler, et, sans doute, les nombreuses initiatives individuelles de catholiques qui exposèrent leurs vies pour sauver des Juifs de l’extermination auraient-elles été multipliées par dizaines de milliers dans le monde. Car, en dépit de « l’enseignement du mépris" (formule de Jules Isaac), les Catholiques n’avaient jamais décidé d’en finir avec leurs racines juives. Au contraire, puisque l’Église avait finalement triomphé du Marcionisme, dont l’éradication des origines juives [du christianisme] avait été le cheval de bataille. Et lorsque on prend acte de l’attitude de l’Église à l’époque de l’Inquisition, nul doute que l’on constate qu’elle a pris part aux massacres de Juifs, mais - Léon Poliakov l’a bien montré -, dans une problématique qui consistait d’abord à donner aux Juifs une chance préalable de se convertir. Ce qui ne réduit pas l’immensité des massacres, ni n’excuse la barbarie de l’Église d’alors, mais explique tout.

Car, les choses ont changé avec la création de l’État du Vatican, puis, après l’arrivée de Hitler au pouvoir. Tout à coup, la doctrine du « Verus Israel » a trouvé une voie d’accomplissement qui était censée résoudre la question de l’insurmontable culpabilité qui était posée en association avec l’hypothèse de l’éradication des origines juives du catholicisme. Marcion avait été mis à terre, parce que la culpabilité d’exterminer le judaïsme et les Juifs avait été trop forte. Mais, le fait que c’était Hitler, et non l’Église, qui s’attelait à  cette tâche, lui permettait d’accomplir le marcionisme sans culpabilité.  Pour, ainsi dire, contrainte et forcée. 

La défense de Pie XII ne tient pas une seule seconde, lorsqu’on prend acte de l’action de Jean XXIII, puis de celle de Jean Paul II. Dans Nostra Aetate [§ 4], Jean XXIII ne se contenta pas de condamner toute tentative d’éradication du judaïsme, il détruisit le dogme du « Verus Israel » fondateur de l’enseignement du mépris, et promut un « dialogue fraternel » avec le judaïsme. Puis, il y a neuf ans, à Yad Vashem, ce fut au tour de Jean-Paul II de demander pardon au peuple juif, pour les fautes commises par les catholiques, à l’époque de la domination du IIIe Reich. L’un et l’autre avaient ainsi amorcé un rétablissement de l’influence de l’Église sur celle du Vatican, qui s’est traduite par l’obligation du Vatican de reconnaître l’État d’Israël.

Or, ce à quoi nous assistons, avec Benoît XVI, c’est à un coup de frein donné à la désétatisation de l’Église et au renouveau de sa théologie. Si, indépendamment des considérations relatives à la personne du pape et à ses conceptions politiques, nous voulons identifier le facteur de la régression qui ainsi s’annonce, il nous faut nous tourner vers la question théologique.

Car, le fait est que l’approfondissement de l’abandon du dogme [lire : "théorie"] du « peuple déicide » et du renversement du « Verus Israel » oblige la théologie catholique à entrevoir une nouvelle position pour le peuple juif, celle du parent, et  non plus celle du frère, d’une part, et à expliquer, en des termes radicalement nouveaux, ni plus ni moins que le sens du meurtre de Jésus, de l’autre. Ce qui lui apparaît inacceptable et impossible.

Inacceptable, parce que, s’agissant de la position de « parent », il y a là le risque de faire du peuple juif le premier délégué de Dieu. C’est-à-dire, pour l’Église, le risque de vouloir devenir ou redevenir une « Église juive ». Tant qu’il ne s’agit que de « frère », la question du surmoi n’est pas posée. Mais dès qu’il s’agit de « parent », elle devient centrale.

Impossible, parce que, s’agissant de la Passion du Christ, elle ne prend de sens qu’à partir du moment où elle résulte du meurtre d’un monothéiste par d’autres monothéistes et non par des païens. Ce que, d’ailleurs, montre bien le fait que c’est au nom d’une accusation de « déicide » portée contre « l’autorité juive », que  Nostra Aetate [§ 4] prétend effacer l’accusation de « déicide » portée contre le peuple juif. Certes, le sens de cette Passion est universelle, et pas seulement monothéiste, mais, la dénomination de Saül et sa re-nomination en Paul le démontrent clairement, elle n’est construite qu’à l’intérieur d’une controverse entre monothéistes, les uns reprochant aux représentants des autres d’être des usurpateurs et, qui plus est, corrompus. Le meurtre de Jésus n’a aucun sens religieux fondateur pour le catholicisme, s’il n’est qu’un acte de violence politique commis par les Romains.

Or, les théologiens refusent toujours de poser ces questions, car elles sont porteuses d’une transgression de la distinction monothéiste, elle-même génératrice d’angoisse.

De ce fait, l’évitement provoque une régression qui n’a pas recours aux arguments passés - il ne s’agit pas de rétablir le dogme du « peuple déicide » -, mais qui réactualise les raisons pour lesquelles le catholicisme ne doit viser aucune synthèse nouvelle avec le judaïsme et, au contraire, le mettre à nouveau à l’épreuve.

D’où la volonté de Benoît XVI de voir les évêques non catholiques [en fait, "schismatiques"], consacrés par Marcel Lefèbvre (dit Monseigneur), recevoir les sacrements de l’Église, d’abord comme simples fidèles. D’où, également, son acceptation initiale que, parmi eux, il y ait un négationniste, ce sur quoi il a dû revenir devant le tollé que cela a provoqué. D’où, récemment, sa froideur à Yad Vashem. D’où, encore, sa volonté de laisser entendre que le conflit israélo-palestinien s’explique par l’intransigeance des seules autorités politico-religieuses juives d’Israël. D’où, enfin, sa déclaration d’amour et d’empathie pour le seul peuple palestinien.

Le nœud théologico-politique se referme donc sur l’Église, par Benoît XVI interposé. Si elle ne veut pas régresser davantage, elle doit désormais travailler le lien entre la reconnaissance du peuple juif comme « frère », la reconnaissance de l’État d’Israël par le Vatican, la repentance des catholiques et l’excommunication des antisémites et des négationnistes de ses rangs, au-delà de Nostra Aetate. Or, tout semble indiquer qu’elle ne peut y parvenir sans avoir trouvé un nouveau sens à la « Passion du Christ », débarrassée de toute implication de l’autorité politique d’alors essentialisée comme juive.

 

© Gérard Huber

 

Mis en ligne le 18 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org