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Christianisme

Pie XII : le pape de la Shoah, Hélène Jaffiol
21/05/2009

21/05/09

Source : Jerusalem Post en français, 18 mai 2009

Pour les Israéliens, le discours décevant de Benoît XVI à Yad Vashem fait écho au silence frileux de Pie XII, le pape de la Shoah. Retour sur une figure controversée, obstacle à la réconciliation judéo-chrétienne.

 
Pie XII : son rôle pendant la guerre reste scellé dans les archives.
Photo: DR , JPost
A Yad Vashem, Benoît XVI a tourné le dos à une seule photo. Tout comme son prédécesseur Jean-Paul II en 2000, le souverain pontife a évité de croiser l’image de son aïeul spirituel, Pie XII et sa légende controversée l’accusant d’avoir gardé le silence durant la Shoah.

Depuis des dizaines d’années, le rôle d’Eugenio Pacelli fait l’objet d’un bras de fer entre le Vatican et Israël.

Pourtant à peine élu, Benoît XVI a remis le dossier Pie XII en haut de la pile des candidatures à la béatification, reconnaissance officielle de l’Eglise catholique à un "bienheureux".

En octobre 2008, il célèbre en grande pompe le 50e anniversaire de la mort du pape Pacelli. Pour le pontife allemand, son aïeul italien n’a épargné aucun effort pendant la guerre "pour intervenir en faveur des Juifs".

Indignation en Israël : le silence de Pie XII durant la Shoah reste une marque douloureuse et indélébile. Pour apaiser les tensions, Benoît XVI n’a pas d’autre choix que de freiner le processus de béatification.

Il renonce ainsi à célébrer "les vertus héroïques" du pape des temps sombres, étape indispensable de la procédure. Le dossier Pie XII, poudrière politique, est pour l’instant bloqué.

Pie XII savait tout

La figure d’Eugenio Pacelli provoque d’intenses polémiques. Sur Wikipedia, la page qui lui est dédiée fait l’objet d’une "controverse de neutralité".

Sur Google, les admirateurs du pape défunt alignent des blogs à la chaîne. Ils dénoncent la fabrication d’une légende noire totalement fictive.

Leur argument de défense : après la guerre, l’action du pape Pacelli est mondialement saluée, y compris dans les rangs de la communauté juive.

Le grand rabbin de Jérusalem, Isaac Herzog, exprime ainsi en 1946 sa "profonde gratitude pour l’aide apportée par le Saint-Siège au peuple qui a souffert pendant les persécutions nazies".

Il faut attendre les années 1960 et la cicatrisation des plaies les plus vives pour que le rôle de Pie XII pendant la guerre soit examiné à la loupe. La pièce de théâtre Le Vicaire, en 1963, fait éclater la controverse. En 2002, le film Amen de Costa Gavras, inspiré de cette œuvre, rallume les flammes.

Il met en scène le silence assourdissant du Saint-Siège alors que des wagons entiers allaient tout droit vers la mort. Objet de culte ou incarnation des maux de l’Eglise catholique, la figure de Pie XII sort souvent de son contexte.

Quel est réellement le parcours d’Eugenio Pacelli ?

Le 12 mars 1939, l’homme d’Eglise, issu d’une famille de diplomates, succède à Pie XI.

Avant même son élection, il assiste aux premières loges à la montée du nazisme. Secrétaire d’Etat du Vatican (équivalent du ministère des Affaires étrangères), il participe à l’écriture de l’encyclique de son prédécesseur, "Avec une vive inquiétude".

Publiée en 1937, elle dénonce l’"idéologie de la race" et le nazisme.

Elu pape, Eugenio Pacelli met pourtant en sourdine les attaques contre le IIIe Reich. Que savait-il exactement des desseins d’extermination des nazis ?

Les historiens s’accordent, dans leur ensemble, à dire qu’il savait tout. Les appels au secours en provenance de Pologne, triste terre de Belzec ou de Treblinka, ne laissent pas de place au doute.

L’ambassadeur de Varsovie au Vatican, Casimir Papée, fait au pape un exposé funeste : "Les déportés sont mis à mort par différents procédés dans des lieux spécialement préparés à cette fin."

Par ailleurs, à partir de 1942, les Anglais et les Américains abreuvent le Saint-Siège de rapports détaillés. Face à la terreur nazie, de nombreux hommes d’Eglise vont mettre tout en œuvre pour sauver des Juifs.

Même Pie XII agit individuellement en faveur des Juifs de Rome. Mais aucune déclaration publique ne vient se dresser contre la barbarie du IIIe Reich.

C’est bien ce silence complice qui est reproché aujourd’hui au Saint-Siège et à Pie XII. L’histoire prouve que des prises de positions sans équivoque peuvent inverser le cours des choses ou au moins retarder leur dénouement.

En 1941, le sermon de l’évêque de Munster, Clemens-August von Galen contre l’assassinat programmé des malades mentaux et des handicapés en Allemagne a une portée considérable. Hitler finit par abandonner son plan face à la pression du clergé.

Pie XII : le "pape d’Hitler" ?

L’unique prise de parole de Pie XII face à la Shoah réside dans son homélie de Noël 1942. Il fait alors allusion à des "centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, parfois seulement en raison de leur nationalité ou de leur race, sont destinées à mourir ou à disparaître peu à peu..."

Jamais les mots "Juifs" ou "nazis" ne sont prononcés. Trop vague, pas assez courageuse, cette déclaration fait l’effet d’un coup d’épée dans l’eau. Depuis le début de la controverse Pie XII, la ligne de défense du Vatican reste la même.

Le silence par peur des représailles contre les communautés chrétiennes : "Non seulement il n’est pas en mon pouvoir de freiner les actes criminels et insensés des nazis, mais une condamnation formelle ne ferait actuellement qu’entraîner le pire", écrit Pie XII dans son journal intime en 1942. Des historiens évoquent, par ailleurs, l’aversion profonde du pape vis-à-vis du communisme.

Dans ce contexte, le nazisme est un rempart contre Staline. Dans son histoire secrète de Pie XII, "Le pape d’Hitler", l’historien John Cornwell va jusqu’à affirmer qu’Eugenio Pacelli avait une "indéniable antipathie à l’égard des Juifs". L’écrivain pousse peut-être son analyse à l’extrême.

Mais il est incontestable que le silence papal à une époque aussi cruciale renvoie aux sombres souvenirs des pogroms orchestrés par les catholiques.

Dans l’Europe encore en guerre, quelques voix s’élèvent contre l’homélie frileuse de Pie XII. Dans sa revue Combat, Albert Camus écrit en 1944 : "Nous attendions que la plus haute autorité spirituelle de ce temps voulût bien condamner en termes clairs les entreprises des dictatures...

La grande foule des hommes attendait, pendant toutes ces années, qu’une voix s’élevât pour dire nettement où se trouvait le mal."

L’image de Pie XII réévaluée ?

Déjà attaqué sur le silence de Pie XII, le Saint-Siège doit aussi faire face à une autre polémique. En 2004, le journal italien Corriere della Sera publie une lettre datée de novembre 1946. Elle démontre que Pie XII a recommandé à l’Eglise de France de ne rendre que les enfants juifs non baptisés.

Les instructions du Saint-Siège sont claires : les nouveaux "Catholiques" ne doivent pas être "confiés à des institutions qui ne leur garantissent pas une éducation chrétienne". En dépit des controverses, la béatification de Pie XII est à l’ordre du jour depuis 1965.

Le processus aurait dû aboutir en 2001. Mais Israël est monté au créneau. Jean-Paul II décide au dernier moment d’échanger son dossier avec celui d’un autre pape plus lointain, Pie IX.

Craignant une polémique incontrôlable, le pape charge alors six historiens catholiques et Juifs de faire la lumière sur les actes du Saint-Siège pendant la Shoah. Ces derniers déclarent leur impuissance à trouver des réponses.

En cause : le refus du Vatican d’ouvrir ses archives complètes. Une mise au secret qui alimente encore davantage les fantasmes. En 2003, le Saint-Siège accepte finalement d’ouvrir ses cartons jusqu’en 1939. Problème : Pie XII n’est pas concerné. Son magistère suprême s’étend de 1939 à 1958.

Pourtant, quelques documents passent entre les mailles du filet. En mai dernier, Yad Vashem fait d’ailleurs une déclaration surprenante. Il pourrait "réévaluer" l’action d’Eugenio Pacelli pendant la guerre. Le directeur du musée, Avner Shalev, a indiqué avoir reçu des documents secrets favorables à Pie XII.

Le souverain pontife aurait ainsi donné des consignes à un couvent, situé à l’extérieur de Rome, pour abriter des Juifs en fuite. Ces documents réussiront-ils à redorer le blason bien terni d’un pape qui continue encore à faire parler de lui ?


© Jerusalem Post en français

 


[Article aimablement signalé par P. Lachaus.]

 

Mis en ligne le 21 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org