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Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

Affaire Ilan Halimi, la vraie question, Adrien Barrot
21/05/2009

J’ai particulièrement admiré la profonde justesse de l’analyse suivante : "Contre le mal incarné par le juif, tout est permis, dès le départ : la transgression de tous les interdits fondamentaux devient licite, pour ne pas dire prescrite. Les juifs sont élus par la haine pour que le sujet puisse satisfaire sans le moindre détour les pulsions les plus destructrices de la psyché. Par projection, le sujet impute en réalité au juif cela même qu’il désire perpétrer et finit par s’autoriser sur lui la jouissance ordinairement interdite de l’emprise totale et de la destruction." [*] (Menahem Macina).

[*] Je dois à la talentueuse responsable du Blog Philosémitisme, d’avoir eu l’attention attirée sur ce texte, par la dernière citation de la 9ème série de ses "Dix citations de la semaine", du 17 mai.

21/05/09

Libre opinion parue dans Libération.fr, du 15 mai 2009


Le procès de la «bande des barbares» devrait être l’occasion d’en finir avec une question sur laquelle n’a pas cessé de régner la plus grande confusion : acte crapuleux ou acte antisémite ?

On se souvient des débats qui eurent lieu à ce sujet lorsque les faits furent connus et dont le ressassement accablant se poursuit. Or, cette alternative est tout simplement fausse et il ne suffit pas, pour en sortir, d’avancer que nous serions, en l’espèce, en présence d’une conjugaison fortuite de deux motivations, crapuleuse et antisémite. Une telle analyse n’évite en effet qu’en apparence le piège de l’alternative, car elle ne va pas assez loin. La vision standard de l’antisémitisme sur laquelle elle repose est beaucoup trop abstraite, fondée qu’elle est sur une image stéréotypée et tronquée du nazisme. Nous sommes ainsi rendus incapables d’identifier formellement ce que le crime des «barbares» met sous les yeux : l’égout dont le nazisme est sorti, la cellule germinative de l’horreur que notre «mémoire» ne cesse rituellement d’exorciser.

Une mise au point s’impose donc, afin que la vraie question, la plus urgente, soit posée. L’antisémitisme ne procède pas d’une simple et innocente erreur de jugement. C’est une construction qui répond à un besoin profond.

Si la haine des juifs invente leur nocivité, c’est bien parce qu’une telle invention permet de les transformer ouvertement en objets de toutes les prédations possibles. Il devient ainsi légitime, en premier lieu, de déposséder les juifs de leurs biens indûment acquis et d’exercer, de surcroît, sur leurs corps, la plus extrême violence : enlèvement, séquestration, rançonnement, sévices, meurtre.

Contre le mal incarné par le juif, tout est permis, dès le départ : la transgression de tous les interdits fondamentaux devient licite, pour ne pas dire prescrite. Les juifs sont élus par la haine pour que le sujet puisse satisfaire sans le moindre détour les pulsions les plus destructrices de la psyché.

Par projection, le sujet impute en réalité au juif cela même qu’il désire perpétrer et finit par s’autoriser sur lui la jouissance ordinairement interdite de l’emprise totale et de la destruction. La crapulerie n’est donc pas une composante secondaire de l’antisémitisme et moins encore lui est-elle extérieure, elle est indissociable de sa motivation la plus profonde ou, plus exactement, primaire : l’antisémitisme est consubstantiellement crapuleux, prédateur, sadique et meurtrier, c’est là une évidence documentée par une beaucoup trop longue histoire, y compris la plus récente, et dont on ne peut que se demander comment elle demeure à ce point inaperçue.

Le crime des barbares est, à l’état protozoaire, à l’échelle et avec les moyens d’une bande de petits délinquants, ce dont le nazisme fut jusqu’ici, y compris sous ses aspects crapuleux, le déchaînement absolument illimité. On peut sans aucun doute se réjouir du fait que bien des éléments manquent aujourd’hui pour que le phénomène prenne une tout autre ampleur, mais ce n’est pas une raison valable pour refuser de voir les choses en face. A vrai dire, plutôt que de se réjouir, ne conviendrait-il pas d’être stupéfait que l’on puisse en être déjà là ? Car enfin, il est stupéfiant de voir à quel point cette haine qu’on croyait maudite redevient audible, discoureuse, revendicatrice, publiquement, avec quels accents de vertu indignée elle s’étale sur les plateaux de télévision, drapée dans des sophismes grotesques, misérablement déguisée sous un habillage sémantique grossier, et paraissant pourtant toute fraîche, innocente, bonne à entendre.

La haine des juifs, aujourd’hui, ça se discute. Il est certes bien d’autres symptômes fort graves qui montrent l’état de détraquage du tissu politique, social et humain de ce pays, mais l’antisémitisme, ce n’est pas une petite sonnette d’alarme. A quel stade de décivilisation faut-il que nous soyons d’ores et déjà tombés pour qu’un garçon de 20 ans, qui s’appelait Ilan Halimi, ait été si atrocement martyrisé ? Telle la question qui devrait, au-delà de l’établissement des faits et des responsabilités des accusés, hanter le procès qui s’est ouvert et faire réfléchir chacun d’entre nous.

 

Adrien Barrot *


© Libération.fr



* Professeur de philosophie et écrivain. Auteur de : Si c’est un juif. Réflexions sur la mort d’Ilan Halimi, éditions Michalon 2007.

 

 

Mis en ligne le 21 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org