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L’hymne européen qui sent le soufre est l’oeuvre d’un ancien membre du parti nazi, E. Buch
06/05/2009

6 mai 2009

Texte repris du Blogue Philosémitisme

"Le symbole sonore de l’Europe est l’oeuvre d’un ancien membre du parti nazi. [...] à vingt ans de la mort d’Herbert von Karajan, la véritable question soulevée par son arrangement de la Neuvième dépasse celle de ses convictions ou motivations à telle époque de sa vie. Elle est, comme une ironie de l’histoire, celle de la trace persistante de l’organisation responsable de la seconde guerre mondiale et de la Shoah sur le symbole d’une Europe qui prétend faire des droits de l’homme et de la démocratie le socle moral de son projet politique."

"A l’approche d’élections européennes marquées par la crise, on peut penser que cette contradiction n’a qu’une valeur... symbolique, c’est-à-dire insignifiante. On peut aussi juger que c’est un problème, et qu’il faut que l’Europe se mette en accord avec ses valeurs."

Source: "L’hymne qui sent le soufre", par Esteban Buch* (extraits repris du site du Monde)

"Le symbole sonore de l’Europe est l’oeuvre d’un ancien membre du parti nazi. Voici pourquoi et dans quel sens précis. L’hymne européen est la mélodie instrumentale de l’"Ode à la joie", issue de la Neuvième Symphonie de Ludwig van Beethoven, créée à Vienne en 1824. Un Conseil européen lui reconnut ce statut en 1985, à la suite du Conseil de l’Europe qui en avait pris l’initiative treize ans plus tôt.

Or, en 1972, l’arrangement officiel fut réalisé par Herbert von Karajan, chef du Philharmonique de Berlin, qui en publia la partition aux éditions Schott, en fit un enregistrement chez Deutsche Grammophon et en orchestra le lancement dans les médias. Ce morceau, qui est toujours reconnu par le Conseil de l’Europe et l’Union européenne, est techniquement une oeuvre de création récompensée par des droits d’auteur, et l’auteur en question fut membre du NSDAP de 1935 à 1945.

[...] l’idée de confier à ce dernier non seulement la direction de l’hymne mais également son arrangement n’est pas venue du Conseil de l’Europe mais... de Karajan lui-même.

Pendant les mois suivants ont lieu d’intenses discussions sur les droits d’auteur, lesquels, selon un mémorandum interne du 25 janvier 1972, constituent "une préoccupation pour de nombreuses personnes". Plusieurs documents montrent le souhait de hauts fonctionnaires de voir le chef d’orchestre renoncer à ces droits "dans le souci d’éviter (tel un mémorandum du 28 janvier) que l’hymne européen ne profite financièrement à une personne ou une maison d’édition".

Ces textes disent également la ténacité avec laquelle Karajan refusa toute concession sur ce point, et insista pour que la partition et l’enregistrement se fassent avec ses partenaires de travail habituels, Schott et la Deutsche Grammophon. Le secrétaire général en personne lui demanda en vain de céder ses droits : "Après avoir contacté personnellement M. von Karajan à Salzbourg, explique un autre mémorandum, il a fait savoir au Comité des ministres que M. von Karajan reste le propriétaire de l’adaptation nouvelle de l’oeuvre de Beethoven conçue en tant qu’hymne européen."

C’est dans ces conditions que le 5 mai 1972, journée de l’Europe, l’hymne européen est lancé par Eurovision sur les images d’Herbert von Karajan et de son orchestre, mêlées à celles du drapeau bleu aux douze étoiles. A l’évidence, l’institution de Strasbourg n’était pas capable d’en imposer au musicien le plus puissant d’Europe [...].

En fait, l’épisode de l’hymne européen fait partie des ambiguïtés historiques de la droite autrichienne à l’égard de l’Anschluss et de l’extrême droite, remises à l’ordre du jour, en 2000, lorsque l’Autriche encourut des sanctions de l’Union européenne à cause de l’alliance de l’ÖVP du chancelier Wolfgang Schüssel avec le parti de Jörg Haider.

Tout comme le passé de Waldheim, depuis les années 1980, l’appartenance d’Herbert von Karajan au NSDAP a donné lieu à des interprétations controversées. Les faits, toutefois, sont établis. Le chef d’orchestre remplit un formulaire, le 8 avril 1933 à Salzbourg, mais la démarche resta sans suite à cause du gel des recrutements ayant suivi la prise du pouvoir par Hitler. En mars 1935, alors qu’il était sur le point d’être nommé Generalmusikdirektor à Aix-la-Chapelle, il déposa une deuxième demande qui, elle, fut complétée en bonne et due forme, et lui valut le carnet 3 430 914. L’inabouti de la première adhésion ne dispense pas de s’interroger sur ce qui a pu pousser ce jeune Autrichien à rejoindre le parti nazi allemand dès avril 1933.

Malgré la rareté des indices, la première hypothèse à considérer reste bien sûr une sympathie à l’égard des idées du parti en question. Quant à celle de 1935, d’après les déclarations de Karajan, en 1946, devant le comité de dénazification autrichien, elle aurait été une condition pour obtenir le poste à Aix-la-Chapelle. C’est donc l’intéressé qui est à l’origine de la thèse d’un comportement opportuniste, partant, apolitique.

Mais, au-delà du problème des sources, on peut se demander si un tel cynisme au service de l’ambition ne serait pas plus proche de l’idéologie nazie qu’un acte contraint d’allégeance au Führer. Et il est évident que, au sein de la palette qui va du blanc résistant au noir bourreau, ce n’est là jamais qu’une forme de gris foncé et, en aucun cas, un comportement exemplaire face à la dictature.

Or les symboles sont tenus à l’exemplarité sous peine d’affaiblir les valeurs dont ils sont la représentation sensible dans l’espace public. Dans ce dernier cas, ils restent exemplaires, certes, mais seulement des compromis historiques dont ils sont issus. L’"Ode à la joie" de Beethoven fut choisie pour représenter l’Europe non seulement à cause de sa grandeur musicale, mais aussi des valeurs proclamées dans le fameux vers de Schiller, que la mélodie instrumentale évoque à défaut de chanter : "Tous les hommes deviennent frères."

A priori, c’est moins convaincant dans la bouche d’un membre du parti nazi, fût-il, comme certains le pensent, le plus brillant des chefs d’orchestre. C’est pourquoi, à vingt ans de la mort d’Herbert von Karajan, la véritable question soulevée par son arrangement de la Neuvième dépasse celle de ses convictions ou motivations à telle époque de sa vie.

Elle est, comme une ironie de l’histoire, celle de la trace persistante de l’organisation responsable de la seconde guerre mondiale et de la Shoah sur le symbole d’une Europe qui prétend faire des droits de l’homme et de la démocratie le socle moral de son projet politique.

Persistante, en effet. Aujourd’hui, l’arrangement par Karajan de l’hymne européen est toujours disponible chez Schott et Deutsche Grammophon. Il est toujours reconnu par le Conseil de l’Europe - qui a pourtant lancé des "variations" sur l’"Ode à la joie" en style jazz, rom ou hip-hop, en passant par le classique - comme seule version officielle. Il est régulièrement utilisé par l’Union européenne pour ses cérémonies, en Europe comme à l’étranger.

A l’approche d’élections européennes marquées par la crise, on peut penser que cette contradiction n’a qu’une valeur... symbolique, c’est-à-dire insignifiante. On peut aussi juger que c’est un problème, et qu’il faut que l’Europe se mette en accord avec ses valeurs.

Un hymne n’est jamais que ce que les gens en font. En tout état de cause, du moment qu’il s’agit d’un symbole politique, c’est aussi une question politique."

© Esteban Buch *

* Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), historien, anthropologue et spécialiste des rapports entre politique et musique, il a consacré un essai remarqué à La Neuvième de Beethoven. Une histoire politique (Gallimard, 1999). Son dernier ouvrage, qui analyse les relations entre un mouvement artistique et sa réception par les critiques musicaux dans la Vienne 1900, s’intitule Le Cas Schönberg (Gallimard, 2006).

Mis en ligne le 6 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org