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Christianisme
Benoît XVI

Le rapport du pape à Israël, Benny Morris
07/05/2009

« Il s’agit d’une analyse attentive et soignée de la position de l’Église vis-à-vis du judaïsme, encore plus actuelle dans la perspective du prochain voyage du Souverain Pontife en Israël. » (Informazione Corretta). Je remercie chaudement D. E. Guez d’avoir découvert cet article et d’avoir accepté de le traduire. (Menahem Macina).

 

06/05/09


Il
Sole 24 Ore, 26 avril

Source : Informazione corretta.com

Texte original italien : "Una via crucis per Ratzinger" [Un chemin de croix pour Ratzinger].

Traduction française : Danielle Elinor Guez


Il est très probable que l’ambivalence qui continue à caractériser l’attitude de l’Eglise Catholique envers le Peuple juif et son Etat pèsera lourdement sur la visite du Pape Benoît XVI en Terre sainte et en Jordanie, prévue pour la seconde semaine du mois de mai. Pendant que le Pape sera reçu en Israël et en Cisjordanie, les médias et l’opinion publique israélienne continueront à discourir sur ce qui a été perçu comme une succession de faux pas de la part de Benoît XVI dans son rapport avec le Peuple juif, tandis que les Arabes, qui sont en majorité de fervents musulmans, se souviendront certainement des propos du Pape sur un texte médiéval qui définissait certains actes du Prophète Mahomet comme malfaisants.

Les Frères Musulmans jordaniens demandent au Pape de s’excuser et de se rétracter avant sa visite à Amman. Pendant presque deux millénaires, la chrétienté, guidée par la papauté, a été hostile au judaïsme et aux Juifs, et l’accusation de déicide, lancée presque quotidiennement dans les prières [1] et dans les sermons du clergé, a toujours pesé sur les persécutions et les exterminations perpétrées contre les Juifs au cours des siècles. Pour beaucoup de spécialistes, en effet, l’Holocauste serait le résultat direct, ou au moins indirect, de cette haine ancienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les ambiguïtés de l’attitude du Pape Pie XII vis-à-vis des "Juifs" et du massacre qui se poursuivait, ne contribuèrent certainement pas à améliorer l’image du Vatican.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, le Vatican commença à faire amende honorable. Dans les années 60, le Pape Jean XXIII ordonna la suppression de l’expression « juifs perfides » de la liturgie du Vendredi Saint et il se rendit en visite en Israël [2] ; puis le Pape Paul VI promulgua la déclaration Nostra Aetate, dans laquelle [§ 4] il rejetait l’accusation de déicide [3], définissait « les Juifs" comme "chers à Dieu" et proclamait le « grand patrimoine  spirituel commun » entre les Chrétiens et les Juifs.

Pourtant, malgré les protestations juives, le Vatican a soutenu la création d’un couvent ainsi que l’installation d’une croix gigantesque à Auschwitz, le camp de concentration où furent tués plus d’un million de Juifs, et, pendant des décennies, il se montra réticent à reconnaître et à établir des relations diplomatiques avec Israël (il a pourtant maintenu des relations diplomatiques avec un grand nombre de régimes et Etats du mal, du Troisième Reich à l’Union Soviétique, deux persécuteurs de l’Église). Le Saint Siège était mû par des préjugés antisémites profondément enracinés et par des considérations de realpolitik, liées aux équilibres [sic] des mondes arabes et musulmans.

C’est seulement à partir du mois de décembre 1993, que la reconnaissance sembla proche.  Ces dernières années, Benoît XVI a mis en route le processus de canonisation de Pie XII, il a refusé d’ouvrir les archives du Vatican, relatives à la Deuxième Guerre mondiale, et il a levé l’excommunication de l’évêque américain Richard Williamson, négateur de l’Holocauste.

La semaine dernière, pour la énième fois, le Vatican n’a pas pris de position. Il était [pourtant] de notoriété publique que Durban II, la Conférence des Nations Unies sur le Racisme à Genève, allait rallumer les sentiments antisémites nés à Durban I, vis-à-vis d’Israël, raison pour laquelle les principales démocraties, dont les États-Unis, le Canada, l’Australie, l’Italie et l’Allemagne, avaient boycotté la conférence.

Et lundi [27 avril], les délégués d’une grande partie des autres démocraties occidentales ont quitté la salle quand le Président iranien Ahmadinejad a lancé sa tirade antisioniste- antisémite (traitant Israël de "régime le plus cruel et le plus raciste du monde"). Mais le Vatican a participé à la conférence et sa délégation est restée assise pendant le discours du leader iranien (même si, ensuite, le Saint-Siège a émis une légère réprimande pour son extrémisme).

La visite imminente du Pape exigera un exercice, complexe et sans faute, d’équilibres entre religion et politique, Israël et Palestine, judaïsme et islam, car Benoît XVI devrait rencontrer aussi bien le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, que le Président de l’Autorité Palestinienne, Abu Mazen (qui a pourtant écrit, un jour, que seuls quelques centaines de milliers de juifs auraient été tués, et non des millions), ainsi que des dirigeants spirituels juifs et musulmans, et faire étape à Nazareth et à Jérusalem (Israël), Bethléem (Cisjordanie), et en Jordanie.

Chacun de ses mots, de ses gestes, de ses sourires ou froncements de sourcils sera passé au crible, examiné et disséqué pour en interpréter le sens. Alors, en parcourant le chemin de Jésus-Christ, son vicaire semblera marcher sur une corde suspendue au-dessus d’un champ de mines, historique, idéologique, et théologique.

 

Benny Morris

 

© Il Sole 24 Ore

 

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Notes de Menahem Macina

 

[1] Il n’y a jamais eu de prières « quotidiennes » antijuives dans la liturgie catholique. Ce n’est que le Vendredi Saint qu’il est fait mention des Juifs, sous la forme blessante : « Prions pour les Juifs perfides (= incrédules] ». Et c’est déjà suffisant sans qu’il soit nécessaire d’affirmer qu’il s’agissait d’une pratique quotidienne.


[2] Benny Morris fait erreur : le pape Jean XXIII ne s’est jamais rendu en Israël. Il confond sans doute avec le voyage de son successeur, Paul VI, en 1964.


[3] On me pardonnera de reprendre ici, la note qui figure dans l’article de M.J. Pragaï, "Foi et accomplissement - Chrétiens et retour à la Terre promise", précédemment mis en ligne sur notre site :

"Malheureusement, l’auteur pèche par excès d’optimisme. En effet, la rédaction de la Déclaration conciliaire Nostra Aetate § 4 fut âprement disputée. Le passage qui parle du "déicide" connut 4 versions. Alors que dans la première et la troisième, la répudiation de cette conception théologique est exprimée sans ambiguïté, elle disparaît totalement de la deuxième. Finalement, le Concile entérina la version suivante qui est un compromis :

« Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ (Jn 19, 6), cependant, ce qui a été commis du­rant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vi­vant alors, ni aux juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela dé­coulait de l’Écriture. Que tous aient donc soin, dans la catéchèse et la prédication, de ne rien enseigner qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ. »


Comme on peut le constater, seules sont proscrites explicitement la réprobation et la malédiction des Juifs. La mention du déicide, elle, a été éludée. Pour aller plus loin, on peut lire : M. Macina, "La querelle du « déicide » au Concile Vatican II".

 

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Mis en ligne le 6 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org