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Israël (Société - mentalités)
Israël-Palestine (conflit)

Psychanalyser la "planète Gaza", Gérard Huber
05/05/2009

04/05/09

 

Sur le Blog de l’auteur, 3 mai 2009

 


La récente guerre d’Israël à Gaza a été le signe d’un phénomène doublement inquiétant. D’une part, le droit d’Israël à se défendre a été le prétexte d’un déchaînement mondial de la haine anti-israélienne. D’autre part, il a été l’occasion de récits d’actes de cruauté sans nom de la part de certains soldats et officiers israéliens, diplômés du programme de préparation prémilitaire « Itzhak Rabin », ayant eu un rôle majeur dans des unités combattantes ou d’élite de l’armée, tenu dans le cadre du Collège d’Oranim (Kiryat Tivon). Il s’ensuit que la bonne conscience du monde croit tenir la preuve que la mission symbolique et morale qu’il avait jadis donnée à Israël a totalement échoué.

 

1. D’abord, la mission symbolique et morale


Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les valeurs du monde libre et du monde communiste ont été, un moment, refondées sur la victoire contre le nazisme. Très vite confrontés au fait que, par-delà sa dimension impérialiste, le nazisme s’était finalement révélé dans son essence être une guerre d’extermination contre les Juifs, les gouvernements ont, bon gré, mal gré, donné une chance aux Juifs d’Europe qui avaient survécu de rejoindre ceux qui se trouvaient déjà en Palestine, et d’y créer leur foyer, puis leur État : Israël. Puis, ils se sont concrètement opposés à la menace de destruction d’Israël, devenu la cible d’États arabes environnants. Grosso modo d’ailleurs, il en a été de même de l’opinion publique mondiale, à l’exception de celle des pays arabes qui ont refusé de se penser comme partie prenante du monde. Mais, la chance a été transformée en mission : donner aux Juifs l’occasion de faire la preuve que les survivants du génocide étaient garants de la moralité du monde, à un moment où ce même monde se confrontait à sa propre culpabilité dans le fait de n’avoir rien fait pour empêcher le génocide des Juifs.

 

2. Le piège dans lequel Israël s’est engouffré


Or, depuis l’occupation par Israël, au lendemain de la guerre des Six jours (1967), de territoires qui devaient devenir l’Autorité Palestinienne, les États arabes en général, les organisations palestiniennes en particulier, tentent d’inverser la vapeur, de contraindre le monde à constater que la mission confiée à Israël est un échec total et de faire revenir l’ONU sur sa décision. Leur stratégie est de pousser Israël à la faute, sur le plan local, et de le culpabiliser, sur le plan global. Localement, depuis 1967, ils  rendent impossible toute solution négociée entre Israéliens et Palestiniens et insécurisent la population israélienne, de part et d’autre de la Ligne Verte, la contraignant de la sorte à justifier toutes les opérations militaires dont l’État d’Israël doit prendre la décision en réponse ; ce qui ne va pas sans que sa mission symbolique et morale en vienne à disparaître aux yeux du monde, monde qui est, par ailleurs, lui-même en pleine déliquescence symbolique et morale et qui ne se prive pas de se précipiter sur l’occasion qui lui est ainsi donnée d’occulter sa propre déchéance et d’accuser Israël d’en être responsable au niveau géostratégique global.


Même lorsque certains États environnants (Égypte, Jordanie) font la paix avec Israël et, lorsque la Ligue Arabe relance l’initiative (2002, 2007) de paix avec Israël, cette stratégie de culpabilisation se poursuit, dans l’espoir que l’ONU en viendra, un jour, à délégitimer Israël, à abolir les résolutions antérieures et à produire une nouvelle résolution visant à la création d’un État binational juif et arabe, première étape vers un État Palestinien arabe, dans lequel les Juifs redeviendraient des dhimmis (des êtres au statut religieux et social inférieur). C’est pourquoi, à l’époque de Yasser Arafat, le Conseil National Palestinien s’était bien gardé de ratifier la reconnaissance d’Israël que le chef de l’OLP disait pourtant avoir obtenue de la part des siens, et, aujourd’hui, cette reconnaissance n’a toujours pas eu lieu.

 

3. Le renversement


Or, la disparition de la mission ne va pas sans laisser des traces d’inversion : du statut de rédempteur, Israël passe à celui d’inquisiteur, de juste à celui d’assassin. De nombreuses voix gouvernementales et non gouvernementales s’élèvent désormais dans le monde pour laisser entendre que, si Israël a le droit de se défendre, sa reconnaissance par l’ONU, pour « charitable » qu’elle fût, était une décision erronée et qu’Israël est une parenthèse dans l’évolution du monde, non seulement parce que sa création a généré une situation de guerre sans issue, mais encore parce que les Juifs d’Israël et ceux qui les soutiennent ne le méritent finalement pas, étant donné le comportement qu’ils ont vis-à-vis des Palestiniens. Ils ne remplissent plus la mission qui leur a été donnée. Les révélations sur la participation de la Haganah à l’exil des Arabes de la Palestine mandataire, pendant la guerre de 1947, dont les Arabes avaient pris l’initiative, puis le joug militaire sous lequel Israël maintient, plus ou moins directement, les Palestiniens depuis l’occupation de 1967, y compris lorsque des territoires sont rendus, enfin la politique d’expansion à partir de certaines implantations existantes leur donnent le sentiment qu’ils ont raison de ne plus croire en la parole d’Israël et de prôner sa dissolution. D’autres ne sont pas si extrémistes dans leurs conclusions, mais, tout en recommandant le maintien d’Israël, ils ne cessent d’œuvrer à ce que le discours de sa dissolution l’emporte.

 

C’est dans ce contexte qu’il faut lire les descriptions apocalyptiques qui sont faites au sujet du rôle d’Israël dans la guerre actuelle qui l’oppose aux Palestiniens. L’exacerbation des sentiments et des idées qui s’emparent des médias et des intellectuels, dès qu’il s’agit de décrire les interactions entre Israël et les Palestiniens, ne s’explique pas autrement, comme on le voit à l’occasion des récits de comportements cruels de certains soldats et officiers à Gaza. Il s’ensuit que, selon ce récit d’une guerre sans merci qui se déchaîne depuis au moins quatre-vingts ans, les Palestiniens ont toujours le droit d’être cruels (attentats-suicides, guerre civile…), mais non les Israéliens. Le raisonnement (qui procède par dissociation) est le suivant : reconnaître ce droit aux Palestiniens, ce n’est pas être cruel ; mais expliquer que, face à la cruauté des Palestiniens, Israël agit aussi avec une certaine cruauté, c’est forcément la justifier. Bref, la cruauté du monde n’existe pas, et, lorsqu’elle existe, elle est israélienne, pour ne pas dire juive…

 

4. La rupture du serment et la projection de la cause de l’antisémitisme sur Israël


Car le monde a le sentiment qu’Israël a rompu le serment qui avait été exigé de lui, au moment de sa création. Comme si, finalement, les Juifs d’Israël qui avaient survécu à l’extermination nazie, puis à l’agression des pays arabes, auraient dû y parvenir sans utiliser les armes. Dès lors, il ne faut pas s’étonner si nombre d’intellectuels et de journalistes propageant cet a priori, les antisionistes se sentent autorisés, où qu’ils se trouvent, à justifier la violence non seulement à l’encontre des Israéliens, mais aussi bien des Juifs en général, comme c’est le cas en France. Ce sont ces intellectuels et ces journalistes qui donnent un alibi à cette haine antijuive. Leur raisonnement est le suivant : Israël s’étant déclaré « État juif » et pratiquant la cruauté, il devient moralement juste de pratiquer la cruauté à l’endroit des Juifs, où qu’ils soient.


Bien sûr, ces intellectuels et ces journalistes ne sont pas impliqués personnellement dans ces actes de violence, et parfois de barbarie, contre des Juifs, mais leur obsession de démontrer que la cruauté des Israéliens n’est pas justifiée, alors que celle des Palestiniens l’est, leur ôte toute l’énergie nécessaire pour se mobiliser contre l’antisémitisme. Ils sont incapables de tenir le moindre discours sur le lien inéluctable entre antisémitisme et antisionisme auquel, quoi qu’ils en aient, ils donnent des lettres de noblesse. De la même manière, ils sont incapables d’avoir la plus petite emprise sur la cruauté dont ils accusent Israël d’user. Leur souhait et leur but sont de ne pas se faire entendre par Israël, car, pour eux, Israël est intrinsèquement sourd à toute référence morale. C’est une condition de leur syllogisme. Tant qu’Israël n’entendra pas, il n’y aura aucune raison de dénoncer la cruauté de groupes palestiniens. Car c’est cette dénonciation qui, en fait, leur pose un vrai problème. Celle de l’État d’Israël est devenue « spontanée ».

 

5. Retrouver le sens du discernement


Tout autre est l’attitude de celui qui peut, tout à la fois, condamner la cruauté de certains groupes palestiniens et celle dont des soldats ou officiers israéliens se sont accusés récemment à Oranim.


Car alors, il peut remarquer que les premiers ne se sentent ni ne se disent jamais coupables, alors qu’ils massacrent ou cherchent à massacrer systématiquement des civils israéliens, tandis que les seconds, dont il n’est pas prouvé qu’ils se soient comportés avec cruauté à l’encontre de civils palestiniens, s’empressent de battre leur coulpe.


Ce qui l’interpelle aussi, ce sont les raisons pour lesquelles ces Israéliens s’accusent de cruauté. L’esprit de la cruauté a-t-il été justifié par des discours, à un moment ou à un autre, à un échelon élevé de l’armée ? Et s’il l’a été, est-ce parce qu’il existe une croyance selon laquelle, pour qu’Israël existe, il faut forcément croire et faire croire à ses soldats qu’ils ont affaire à des adversaires qui sont des « antisémites nazis » réels ou potentiels à abattre ?

 

Si c’est le cas, si cela s’est vraiment produit, alors nous détenons un de ces effets de retournement dont l’inconscient a le secret et qui s’est traduit par le fait que, en 1987, croyant « diviser pour régner », Israël  a finalement contribué à l’émergence du Hamas contre le Fatah, le Hamas qui se veut l’héritier du Protocole des Sages de Sion et qui, prônant la destruction d’Israël, a repris le flambeau de la guerre d’extermination contre les Juifs.  

 

Si c’est le cas, nous détenons aussi une clef pour interpréter l’affirmation de Ehud Barak selon laquelle Tsahal est l’armée la plus morale au monde. Car ce raisonnement ne se réfère pas seulement au Code d’éthique de l’armée. Il laisse aussi entendre que s’il y a des « bavures » ou des « cas isolés » de cruauté, c’est parce que certains éléments de l’armée croient avoir en face d’eux des exterminateurs potentiels ou actuels.

 

Or, les Palestiniens ne sont pas le Hamas. Certes, ils ont à faire leur propre travail de mémoire sur la collaboration du Mufti de Jérusalem avec Hitler (1941) ; certes, ils doivent mettre un terme à leur endoctrinement anti-israélien ; certes ils doivent accepter d’avoir leur propre part de responsabilité dans l’histoire du monde ; certes, ils doivent renoncer définitivement à la violence et au terrorisme. Mais nul ne doit oublier que, dans le passé, nombre d’entre eux avaient vu un bienfait dans la naissance de l’État d’Israël au point d’œuvrer avec le Yishouv. Aujourd’hui encore, malgré la guerre et la propagande de haine anti-israélienne, 20% d’entre eux souhaitent la solution avec deux états libres et indépendants, côte à côte. Le fait que les Palestiniens se battent pour leurs droits ne doit donc pas être assimilé à l’idée qu’ils auraient repris le projet des « exterminateurs nazis ».

 

À quoi j’ajoute que, du point de vue israélien, ce n’est pas l’État d’Israël qui est menacé de disparition par les Palestiniens, non plus d’ailleurs que par les Iraniens, puisque Israël est une puissance nucléaire redoutable et puisque tout risque de guerre nucléaire ne peut être séparé de la stratégie de dissuasion mondiale qui est en train d’être remodelée.

 

6. Rompre le cercle vicieux

 

Mais alors, que faire ? Sans attendre que le Hamas perde son influence et sans attendre que le Président Abbas désire disposer de moyens concrets pour s’opposer aux discours de haine anti-israélienne, qui se répandent à la télévision et dans la presse écrite palestiniennes, il me semble que la société civile israélienne doit prendre l’initiative de s’opposer publiquement à tout discours (au sein du gouvernement, dans l’armée, etc.) qui viserait peu ou prou à diaboliser les Palestiniens, tout en exigeant des Palestiniens qu’ils fassent de même vis-à-vis de leurs propres structures. Un progrès dans la compréhension avait commencé à se faire, lorsque des ONG, comme le Center for Monitoring the Impact of Peace (CMIP), avaient tenté un travail en commun avec les Palestiniens sur les manuels scolaires israéliens et palestiniens, qui a abouti à certains résultats positifs. Mais les péripéties de la guerre les ont quasiment mis en sourdine. Il est urgent que la société civile israélienne ouvre une nouvelle perspective pour les remettre à l’ordre du jour et les approfondir et que la société civile palestinienne en prenne le relais, de sorte que les enfants israéliens et palestiniens étant à l’avenir élevés dans le respect de leurs voisins, leurs parents ne se sentent plus autorisés à penser ni à agir autrement.

 

© Gérard Huber

 

 

Mis en ligne le 4 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org