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Les cent premiers jours de la présidence Obama : tentative de décryptage, Joel Fishman
04/05/2009

04/05/09


Titre complet : "Entre présidents et souverains : une tentative de décryptage des cent premiers jours de la présidence Obama".

Source : Site Objectif-Info, 3 mai 2009


Traduction française :
Objectif-info

 

Après une élection, il faut environ cent jours à un président pour s’installer et lancer la nouvelle politique de l’administration. Même si la préparation a été soigneuse, une pause est nécessaire afin de formuler cette politique et de désigner le personnel nécessaire. Le public est intuitivement conscient qu’un nouveau président ne peut pas faire aboutir toutes ses promesses de campagne, et après l’effacement des effets d’annonce et de la rhétorique de campagne, on espère qu’il révélera ses véritables intentions. C’est probablement l’explication principale de l’attention soutenue de la presse pour les faits et gestes du nouveau président.

Par exemple, dans son discours inaugural, le Président Obama a formulé une nouvelle vision du monde, quand il a dit au public que l’Amérique est un pays composé de "Chrétiens et de Musulmans, de Juifs et d’Hindous". C’est certainement une nouveauté pour beaucoup de monde et une déformation de la réalité américaine. En février, le président a retourné au gouvernement de l’Angleterre un buste en bronze de Winston Churchill, que le premier ministre Tony Blair avait remis au président George W. Bush après le 11 septembre. Ce buste est un symbole de la solidarité transatlantique, de la victoire alliée dans la deuxième guerre mondiale, d’une direction politique héroïque face à l’adversité, du rejet de l’apaisement et d’un noyau de valeurs partagées. Si le Président Obama ne voulait pas du buste, il pouvait le mettre dans sa cave sans faire de bruit, mais le fait de l’avoir renvoyé publiquement constitue un message troublant.

Lors de son voyage du début avril en Europe, le président a fait un certain nombre de déclarations, exagérément flatteuses mais inexactes, sur l’islam et sa contribution à l’édification de l’Amérique. Bien que la flagornerie occupe une place honorable dans la politique, voilà un président américain qui fait en public des déclarations qui, à l’évidence, ne sont pas fondées sur des faits historiques. De telles paroles et de tels gestes suggèrent que le passé de l’Amérique peut devenir imprévisible et dangereux, comme cela a été le cas, en son temps, sous la dictature conduite par Joseph Vissarionovich Staline, le "Soleil des nations," le "Père du peuple" et le "Guide des aveugles". Une telle politique peut être véritablement dangereuse pour une démocratie, parce que, "ceux qui maîtrisent le passé et qui définissent les grands problèmes et doléances nationales sont aussi ceux qui définissent l’avenir, parce qu’ils définissent qui nous sommes et qui nous espérons devenir" (1).

Le 2 avril, lors d’une réception à Londres, le Président Barack Obama a provoqué des réactions diverses en s’inclinant profondément devant le roi Abdallah II d’Arabie Saoudite. Dans un article qui donne à réfléchir, publié sur son blog, un journaliste et rédacteur en chef d’expérience, le français Michel Gurfinkiel écrivait qu’Obama s’était courbé comme un esclave et que son geste peut être interprété de deux manières. On peut le voir comme l’expression de la fascination américaine pour ce qui est l’antithèse de ses valeurs fondamentales, et le roi Abdallah incarne un monarque théocratique qui pratique l’esclavage (un esclavagiste). Si ce n’était pas le cas, on serait en droit de se demander si le président n’est pas l’homme qu’il prétend être, mais, en secret, un musulman, une espèce de marrane islamique, qui est obligé, pour le moment, de passer pour un Chrétien (2). Même si cette analyse est sévère, elle renvoie au sentiment déstabilisant que nous ne savons pas réellement qui est vraiment le nouveau président et ce qu’il représente.

Gurfinkiel a omis une autre possibilité. Quand le président s’est incliné de façon si démonstrative devant le roi Abdallah, il pouvait penser à de futures largesses. S’il mène bien son jeu, il peut espérer, au moment de sa retraite, une donation confortable du royaume saoudien à la Bibliothèque Présidentielle de Barack Obama. Pourquoi n’aurait-il pas cela en tête ? Les Saoudiens ont fait cadeau de 10 à 25 millions de dollars au fonds de la bibliothèque du président Clinton. L’ancien président a dû en effet communiquer cette information, à contrecœur, car il y était contraint par la procédure d’examen et d’approbation de la nomination de son épouse au poste de Secrétaire d’État. La divulgation de cette information était inévitable.

Une autre donatrice de la bibliothèque présidentielle de Clinton est Denise Rich, l’ex-épouse de Marc Rich. Elle a fait un cadeau d’un montant compris entre 250.000 et 500.000 dollars au fonds de la bibliothèque de Clinton. (Elle lui a également offert un saxophone en or). On peut se rappeler que, dans les derniers jours de son mandat, Bill Clinton a relaxé l’ancien mari de Denise Rich d’une accusation d’évasion fiscale et de fraude.

Y a-t-il une différence entre la donation de Rich et celle du royaume saoudien ? Si l’on peut établir que la donation de Rich était liée à l’octroi d’une faveur, il faudrait la considérer comme une "greffe honnête" [*] du même genre que le projet attribué à l’ancien Gouverneur Blagojevich de vendre la nomination au siège de sénateur l’État de l’Illinois laissé vacant par Barack Obama. Quoique ce type de transaction ne soit pas prévu par la loi, il est limité. Il a un début et une fin.

La donation saoudienne est de nature différente parce que le montant versé et les obligations du bénéficiaire ne sont pas réglementés. S’il veut collecter une grosse somme en vue de sa retraite, un président américain doit se demander en permanence si ce qu’il fait satisfait ou contrarie le roi. De l’argent de cette provenance rémunère davantage qu’une faveur. Il rémunère une relation. Cette différence de durée place tout président américain dans une position de servitude.

Aristote retraçait ce type de rapport quand il écrivait que des hommes qui sont des esclaves par la nature peuvent être transformés en esclaves réels. "Celui qui, par nature n’est pas son propre maître, mais la chose d’un autre est, par nature un esclave ; tout en étant un homme, quiconque est un bien acquis est la chose d’un autre..." (La Politique 1.4. 1254a13-16).

On ne devrait pas avoir à se demander si un président américain est son propre maître. Cependant, il y a eu une circonstance parfaitement établie où les Saoudiens ont imposé brutalement une politique à un président américain. Les détails de cet épisode sont notoirement connus, mais ils semblent avoir été oubliés.

Dans son article, "Le Prince : comment l’ambassadeur saoudien est devenu le fondé de pouvoir indispensable de Washington", paru dans le magazine The New Yorker, du 24 mars 2003, Elsa Walsh a décrit l’importance prise par l’ambassadeur saoudien, le prince Bandar, à Washington. Elle a écrit que le 27 août 2001, au moment de la deuxième Intifada, le prince Bandar a transmis un message sévère à Condoleezza Rice au nom du roi Abdallah II, menaçant de mettre un terme à la relation spéciale entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis – avec tout ce que cela implique -, à moins que l’Amérique ne change de politique à l’égard des Palestiniens. En réponse, le président Bush a écrit, le 29 août, une lettre aux Saoudiens, rédigée comme suit : « Je crois fermement que le peuple palestinien a droit à l’autodétermination et à vivre paisiblement et en sécurité dans son propre État [et] dans sa propre patrie" ». Jamais, auparavant, les États-Unis n’avaient ouvertement soutenu l’idée d’un État palestinien. C’est comme cela que l’idée de l’État palestinien est devenue une partie intégrante de la politique américaine, et finalement, une vérité incontestable étroitement liée à l’idée d’une justice cosmique et de la paix dans le monde. La question de savoir jusqu’à quel point les Palestiniens aiment cette idée reste en suspens.

Par souci du contexte, on doit se rappeler qu’en juillet 2000, Yasser Arafat a provoqué l’échec de Camp David. Bien qu’il ait laissé tomber les Saoudiens qui avaient travaillé à un règlement pacifique, ni eux ni le président Clinton n’ont jamais tenu Arafat pour responsable, parce qu’ils pensaient que la cause palestinienne était si étroitement identifiée à cet homme que la critique du chef nuirait à la cause. Le président Bush, qui détestait Yasser Arafat, fit de son mieux pendant longtemps pour contourner le problème palestinien. C’est seulement suite à la menace saoudienne qu’il a changé d’avis. Il convient de noter que l’intervention du prince Bandar a eu lieu juste avant la débâcle des Nations Unies à Durban, qui a été suivie du 11 septembre. Peu après, le bon roi Abdallah II a sollicité une faveur de plus, qui a pris la forme du vol mystérieux, au départ de la ville de Tampa, peu de temps après le 11 septembre. À un moment où aucun autre avion civil n’était autorisé à voler, il a permis à des membres de la famille royale saoudienne et du clan de Ben Laden de quitter les États-Unis à la hâte.

Il se peut que les présidents américains aiment faire des faveurs aux Saoudiens, ou que les Saoudiens aient des méthodes particulièrement persuasives. Il est possible que le bâton saoudien ait été suffisant pour changer les dispositions d’esprit du président Bush. Mais, comme c’est le cas pour les prescriptions médicales, le public devrait avoir le choix de "refuser" l’influence des carottes saoudiennes.

Le nouveau président a délivré à l’opinion tout un bric-à-brac de paroles et de gestes symboliques. Comme nous ne disposons pas d’assez d’informations pour replacer tout cela dans son contexte, nous devrons réserver notre jugement. Pour le moins, il y a un besoin dévorant de responsabilité et de clarté morale. Il est impératif que dès le début de son mandat, le président Obama montre qu’il est son propre maître.

 

© Joel Fishman

 

* Le Dr Joel Fishman est membre d’un centre de recherche de Jérusalem.


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[*] Ndt : L’expression "honest graft", ou "greffe honnête", a été inventée par un sénateur américain à la réputation sulfureuse, George Washington Plunkitt, pour désigner des sommes d’argent collectées dans un cadre politique, qui ne servent pas seulement un intérêt personnel, mais parfois aussi l’intérêt d’un parti ou de l’État.

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Notes

1. Karina Korostelina, citée dans le Kennan Institute Meeting Report, T 26, 2009.

2. Michel Gurfinkiel, " Les «États-Unis/EL Melanchon» ", 5 avril 2009.


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Mis en ligne le 4 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org