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Contentieux palestino-israélien

Le pouvoir sans Etat, Jakub Grygiel
04/05/2009

Voici une étude théorique séminale dont je ne connais pas d’équivalent en langue française. Il donne à penser et mérite une large diffusion. A article exceptionnel, 15 pages + 3 de notes, traducteur exceptionnel – je veux parler de Jean Szlamowicz, qui a su rendre en excellent français ce long document au vocabulaire difficile, où abondent les néologismes et les expressions techniques. Qu’il en soit chaudement remercié. (Menahem Macina).

03/05/09 


Policy Review
, avril-mai 2009


Texte original anglais : "
The Power of Statelessness"


Traduction française : Jean Szlamowicz

 

Gouverner n’est plus le but suprême.

 

La plupart des communautés politiques de l’histoire moderne ont voulu bâtir et contrôler un Etat. Qu’il s’agisse des mouvements d’autodétermination du XIXe siècle, de la décolonisation qui s’est déroulée après la Seconde Guerre mondiale, ou des partis politiques revendiquant le séparatisme dans différents pays occidentaux durant les années 1990 (Italie, Québec), ils recherchaient tous une seule et même chose : posséder un Etat séparé qui soit le leur propre. Les moyens mis en œuvre en vue de cette fin allaient du terrorisme et de la guérilla à la pression politique et aux campagnes électorales, mais l’objectif ultime était le même : la création d’un Etat propre.

Tel n’est plus l’objectif suprême, de nos jours, et la tendance va sans doute s’accentuer à l’avenir. De nombreuses entités non étatiques d’aujourd’hui n’aspirent pas à l’accession au statut d’Etat. En fait, elles sont davantage en capacité d’atteindre leurs objectifs et de maintenir leur cohésion sociale sans s’embarrasser d’un appareil d’Etat. L’Etat n’est qu’un fardeau pour ces entités, à côté d’une situation non étatique qui est non seulement viable mais source de pouvoir. Les technologies modernes permettent à ces groupes de s’organiser, de rechercher des financements, de planifier et d’exécuter des actions contre leurs cibles (qui sont presque toujours des Etats), sans même fonder un Etat qui leur soit propre. Ils recherchent le pouvoir sans la responsabilité liée au fait de gouverner. Le résultat est une situation inverse de celle à laquelle nous avions été habitués, durant les deux ou trois derniers siècles : au lieu de groupes qui recherchent à créer un Etat par une grande diversité de moyens, il existe aujourd’hui des groupes qui exercent désormais une variété d’actions, tout en évitant d’avoir un Etat à gouverner. L’absence d’Etat n’est plus vécue comme une source de faiblesse mais comme un avantage (1).

Cela ne signifie cependant pas que les groupes cherchant à obtenir un Etat fassent désormais partie du passé. Les éruptions de violence en Yougoslavie et en Tchétchénie durant les années 1990 et les tensions permanentes au Kosovo et dans le Caucase (sans parler de l’activité des FARC, en Colombie, du Hamas, dans les territoires palestiniens, du LTTE, au Sri Lanka) restent des exemples vivants de groupes qui cherchent à établir leur souveraineté, par opposition à un autre groupe ou à un gouvernement établi. Ce sont des résidus macabres et violents qui célèbrent la vitalité de l’Etat nation comme idée. Mais ces groupes ne sont plus les seules sources de menace envers la sécurité des Etats, ni même peut-être la source principale.

En fait, l’absence d’Etat est devenue de plus en plus viable et désirable afin de poursuivre un large ensemble d’objectifs. Et c’est même désormais une source de puissance pour ces groupes constitués, ce qui ne manque pas de présenter de nouveaux défis sécuritaires de grande ampleur pour les pays déjà existants.

Par ailleurs, la montée en puissance des organisations sans Etat est peut-être en train de peser sur la nature des Etats eux-mêmes. L’Etat-nation moderne est né, pour une large part, parce qu’il constituait le moyen le plus efficace de se défendre, et les autres Etats-nations se sont développés pour pouvoir se défendre contre ceux qui existaient déjà. Mais si la menace principale pour les pays d’aujourd’hui provient non pas de voisins mais de groupuscules internes, ils vont devoir s’adapter afin de se défendre contre une subversion interne, contre des frappes coûteuses visant leurs infrastructures, contre la déstabilisation des zones urbaines et autres attaques diffuses et de faible intensité, commises par de petits groupes mobiles et décentralisés. La réponse à cette menace provenant de groupes non étatiques réside peut-être dans la décentralisation de l’Etat. En fait, le moyen le plus efficace de se défendre contre des attaques imprévisibles au cœur de son territoire est la dévolution des tâches de sécurité au niveau local. Cela peut mener à un affaiblissement du monopole de la violence, monopole qui caractérisait l’Etat moderne. Paradoxalement, la solution face à des groupes non étatiques est peut-être de mettre en œuvre d’autres groupes non ou sous-étatiques.

 

Pourquoi un Etat ? Pourquoi pas d’Etat ?

Les trois siècles passés, et tout particulièrement les 150 dernières années, nous ont appris que, sans Etat, on était faible. Dans certains cas, comme celui de la population juive d’Europe, ne pas avoir d’Etat impliquait de subir la discrimination, et, comme sous le régime nazi, l’extermination. La puissance d’un Etat s’imposait sans difficulté à celle d’une minorité qui, à moins de vouloir résister à la soumission par la force ou même au risque de la mort pure et simple, devait soit s’assimiler, soit émigrer. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les minorités ethniques ou politiques qui n’avaient pas de prise sur l’action des Etats aient pu aspirer à établir leur propre Etat. Le fondement de ce désir reposait sur l’idée que l’Etat était le pinacle de l’expression politique pour un groupe ou une minorité nationale qui, autrement, aurait été incapable de survivre et de prospérer en conservant son unité. Seul l’Etat — l’Etat-nation moderne — pouvait apporter, de fait, les outils nécessaires au contrôle de la vie économique et sociale d’un groupe, et, surtout, lui apporter la sécurité dans un environnement où il était mis en concurrence.

Vers la fin du XVIIe siècle, l’Etat était devenu indispensable à la survie. Une autorité centralisée, disposant du droit et de la capacité d’imposer et de collecter l’impôt, ainsi que de mobiliser des ressources, était le seul garant de l’indépendance et de la sécurité. Selon l’historien Charles Tilly, « cela valait la peine de se battre pour un territoire au maillage administratif serré, car c’était un avantage unique qui permettait d’apporter les revenus capables d’entretenir des forces armées » (2). Seules des nations centralisées pouvaient mener à bien le développement d’une nouvelle technologie militaire, comme l’artillerie, et entretenir une armée permanente. Les entités politiques qui ne purent s’adapter à ces nouvelles contraintes disparurent de la scène internationale, ou se contentèrent d’un rôle secondaire, ne survivant que grâce au soutien d’un véritable Etat. Les cités-Etats qui se consacraient au commerce connurent, par exemple, leur déclin au XVe siècle et s’intégrèrent progressivement aux Etats qui les entouraient (3). Parallèlement, si certains groupes non étatiques, comme les pirates et les mercenaires, ont perduré jusqu’à un moment avancé du XIXe s. (et certains existent encore aujourd’hui), ils n’étaient que des outils dans les mains des Etats, plutôt que des acteurs indépendants (4).

L’Etat était devenu le but ultime de toute aspiration politique. Afin de participer aux institutions internationales, de bénéficier d’aides internationales, ou de former des alliances, d’influencer ou de faire pression sur d’autres Etats — bref, afin de devenir un acteur des relations internationales —, il fallait disposer d’un Etat à soi. Une existence non étatique signifiait, en général, que l’on était totalement insignifiant sur le plan politique ou stratégique.

Et pourtant, il semble aujourd’hui qu’une tendance non étatique soit en train de s’affirmer. L’Etat n’est plus l’objectif suprême, et de nombreux groupes contemporains préfèrent bouleverser les fonctionnements politiques et administratifs plutôt que les organiser. On peut grossièrement distinguer quatre facteurs qui facilitent la survie et l’efficacité des groupes non étatiques. Les deux premiers portent sur la viabilité des groupes non étatiques, les deux autres, sur la préférence que l’on peut avoir pour cette modalité d’existence.

  • L’Etat n’est plus la seule façon de diriger et de gérer des groupes importants. Les nouvelles technologies apportent cohésion et force à un nombre grandissant d’individus dispersés.
  • La prolifération d’armes et de technologies à usage civil ou militaire remet en cause le monopole de la violence, qui [est] l’apanage des Etats, en permettant à des individus ou à de petits groupes de représenter un danger sécuritaire et stratégique important.
  • L’existence de grandes puissances, et notamment celle des Etats-Unis avec leur prépondérance militaire, qui ont une capacité croissante à détruire d’autres Etats, incite fortement à garder un profil bas et non étatique. Ne pas avoir d’Etat, c’est laisser un minimum de traces visibles et donc minimiser les risques d’être pris pour cible d’une réplique. C’est donc une stratégie permettant de meilleures chances de survie.
  • De nombreux groupes modernes professent des idées radicales, augmentées de points de vue religieux ou extrémistes, ce qui les rend moins susceptibles de s’intéresser à établir un Etat. Tout Etat requiert une forme de compromis politique et, même dirigés de manière autoritaire ou totalitaire, les Etats ne satisfont pas les aspirations des extrémistes qui sont toujours déçus par les solutions politiques.

 

De nouveaux outils

Une des raisons pour lesquelles l’Etat moderne est devenu la forme prééminente d’organisation sociétale a été sa capacité à utiliser des ressources de toutes sortes et à diriger des groupes de populations importants. Aujourd’hui, cette capacité organisationnelle de grande ampleur n’est plus réservée à l’Etat. Comme dans d’autres périodes de progrès majeurs en matière de communications (l’invention de l’imprimerie, du télégraphe, de la radio, etc.), les nouvelles technologies amènent les populations à s’organiser différemment. L’Internet et ses applications, mais aussi des outils relativement peu coûteux et de grande diffusion, comme les téléphones portables, peuvent se faire le relais des bureaucraties et des institutions. De nouvelles formes de société, qu’on appelle souvent des réseaux virtuels, se développent aujourd’hui, en dehors du contrôle de l’Etat, sans limitation de frontières et sans soutien gouvernemental. Ces groupes en réseaux ne sont pas attachés à un territoire particulier et n’ont pas la structure hiérarchisée et centralisée typique de l’Etat moderne (5).

Cette tendance touche aussi des pays peu développés. S’il y a bel et bien un fossé technologique entre les nations riches et les nations pauvres, ces technologies se développent rapidement même dans les pays les plus pauvres. Des technologies simples et faciles d’accès, comme le téléphone portable ou les caméras numériques, ont joué un rôle important pour la diffusion du soulèvement en Birmanie en 2007, pourtant, l’un des pays les plus répressifs, les plus pauvres et les plus isolés au monde (6). En Egypte, Facebook, qui est un réseau social très connu, est devenu un espace virtuel où des dizaines de milliers d’individus organisent l’opposition au gouvernement et se mobilisent pour des élections ou des manifestations (7).

De plus, les moyens de communication modernes mettent en relation des individus ou des groupes qui, jusqu’à présent, n’avaient que des contacts limités, ou même n’avaient pas connaissance les uns des autres. Un groupe à Grozny peut communiquer, et par conséquent, recruter, coordonner, informer, financer des individus situés dans la banlieue de Peshawar, de Moscou, ou de Paris. Les factions nées de ce type d’interaction sont déterritorialisées parce qu’elles se fondent sur un monde essentiellement virtuel.

Enfin, ces technologies sont aussi extraordinairement démocratiques. Il est très facile de participer à un groupe virtuel, car les obstacles principaux sont la disponibilité des technologies et la capacité à comprendre la langue utilisée. La lingua franca est souvent l’anglais, même sur les sites islamistes, pour une grande part, parce que cela permet aux rédacteurs de toucher un public planétaire. Ces technologies sont aussi très démocratiques en ce qu’elles laissent chaque intervenant apporter ses propres connaissances, savoir-faire, intérêts, ou objectifs, sans qu’une autorité centrale ne décide des priorités ou n’établisse une hiérarchie de valeur. Le caractère « ouvert » de ces technologies (open source) implique une très forte décentralisation pour des groupes qui ne possèdent pas de lieu centralisé où se concentreraient leurs savoir-faire techniques, leurs principes idéologiques, ou leurs objectifs opérationnels (8). Comme on l’a observé concernant le mouvement Facebook en Egypte, « des jeunes sans attaches institutionnelles peuvent communiquer, construire des relations et exprimer leurs opinions librement (…) chaque membre d’une communauté virtuelle forte de 100 000 membres pourrait, à tout moment, se transformer en leader d’un véritable mouvement » (9).

Par conséquent, la croissance et la direction que prennent de tels groupes sont imprévisibles, parce qu’ils ne suivent pas un plan préétabli, mais réagissent aux impulsions de tous leurs membres. Pour utiliser une métaphore qui s’applique à deux méthodes différentes de développement de logiciels, ces groupes en réseaux modernes et non étatiques ressemblent à un bazar, c’est-à-dire un système d’apparence chaotique mais rapide et décentralisé, par opposition à une cathédrale, qui est un système organisationnel lent, méthodique et répondant à une planification (10).

 

De nouveaux types de sociétés, souvent appelés réseaux virtuels, se développent hors du contrôle de l’Etat

L’effet de ces technologies est de faciliter la montée de mouvements qui sont de plus en plus capables de jouer un rôle stratégique dans les relations internationales. Certains ont appelé ce phénomène « cyber-mobilisation », parce qu’il permet l’émergence rapide de groupes d’une capacité d’action très étendue et une grande capacité de nuisance (11). L’Etat, malgré sa gigantesque infrastructure logistique et ses capacités d’organisation, est non seulement supplanté par ces groupes en réseaux, mais il est incapable de les contrôler. Il est difficile d’exercer un contrôle centralisé sur la Toile, et même les tentatives de filtrage ou de blocage, mises en œuvre par les Etats n’ont que peu d’efficacité. De plus, la cyber-mobilisation amène des groupes plus extrémistes que jamais à se constituer. Ces technologies mettent en relation des individus et des groupes qui ont toujours existé dans diverses sociétés et divers Etats, mais qui n’avaient aucune possibilité de se rencontrer ni de s’organiser (12). Sans la possibilité de se « cyber-mobiliser », ils restaient aux marges de la société : ils n’étaient que des petits groupes inefficaces représentant des solitaires un peu timbrés, aux aspirations élevées mais aux capacités d’action limitées. Un extrémiste isolé ne pouvait participer aux menées d’un groupe important que s’il se joignait à eux physiquement, d’où la migration historique d’individus qui rejoignaient des groupes de combattants (par exemple les Ghazis qui attaquèrent Byzance, au XIIIe siècle, ou les Croisés en Europe) : c’était une nécessité pour devenir les acteurs d’une menace réelle sans puissance étatique. Mais, à partir du XVIIe siècle, seules quelques organisations sociales de grande ampleur et de grande efficacité, comme l’Etat moderne, ont été en mesure d’exercer une puissance permettant d’exister de manière concurrentielle sur le plan des relations internationales, et elles ont ainsi distancé les groupes isolés et les individus.

Désormais, les technologies donnent un nouveau pouvoir à un amalgame d’individus et de groupes qui comptaient auparavant pour rien. Les intérêts et les passions minoritaires trouvent ainsi une expression, et les individus disposent ainsi d’un plus grand nombre d’options dans la multitude de causes et d’appartenances qui leur sont proposées. La logique de cette tendance est analogue à celle que l’on a appelée « théorie de la longue traîne » (long tail theory) dans le domaine économique (13). Les nombreux produits qui correspondaient à une niche spécialisée et n’avaient que des débouchés limités sont désormais faciles à obtenir et trouvent ainsi le consommateur qui en est demandeur. Leur débouché sur le marché peut donc se composer de nombreuses commandes individuelles qui constituent cette longue traîne, et de quelques gros clients. Par analogie, sur la scène des relations internationales, on pourrait dire qu’il y a quelques gros clients mais une multitude de petits acteurs non étatiques, qui constituent la longue traîne des relations internationales.

La force et la fiabilité de ces groupes non étatiques en réseaux ne doivent cependant pas être exagérées. Pour être précis, il existe trois types de problèmes auxquels ils doivent faire face. D’une part, la simple augmentation permanente de groupes spécialisés au sein d’un réseau implique une forte instabilité. Quand des groupes précis cherchent davantage d’attention, ou bien essaient de mettre en place des objectifs étroits, cela peut mettre à mal les efforts d’autres groupes. Pour le dire simplement, la longue traîne est constituée d’un ensemble chaotique, hautement conflictuel, de petits groupes non étatiques qui sont autant en opposition réciproque qu’ils s’opposent collectivement aux Etats existants.

En second lieu, la cyber-mobilisation, qui crée des groupes en réseau, est, d’une certaine façon, très évanescente. Les groupes qui en résultent manquent de stabilité dans le temps et dépendent des hommes et des cellules qui vont et viennent. Sans un territoire qui délimite les perspectives administratives d’une organisation et un ensemble d’institutions qui lui apportent une forme de permanence, ces groupes peuvent perdre leur force aussi vite qu’ils l’avaient acquise. La facilité qu’ils ont à attirer de nouveaux adeptes est égale à la difficulté qu’ils ont à les retenir. Le caractère ouvert de ces groupes les rend également vulnérables à la subversion d’une propagande efficace ou d’une infiltration (14).

Enfin, la technologie qui fonde la puissance de ces groupes non étatiques peut être retournée contre eux. Il n’est pas réaliste de penser trouver des moyens de freiner la diffusion de ces technologies ou d’y mettre fin. Elles ne sont pas pour autant invulnérables et possèdent autant de points faibles que d’avantages. Par exemple, les réseaux reposent sur quelques points nodaux ou individus, à la connexion bien implantée, dont l’élimination peut être destructrice pour la cohésion et l’efficacité d’un groupe (15).

L’existence non étatique présente donc encore de graves faiblesses. Mais les technologies qui la rendent viable sont elles-mêmes en constant développement et créent en permanence des formes d’interaction sociales et des groupes nouveaux. Ce serait manquer de clairvoyance que de négliger cet aspect, car il rend possible la création très rapide de nouveaux groupes, selon des modalités qui sont essentiellement imprévisibles.

 

Diffusion de la technologie militaire

Le second facteur qui rend l’action des acteurs non étatiques viable et efficace est la diffusion de la technologie militaire. Il n’est plus nécessaire de disposer d’un Etat, ou même d’un soutien étatique, pour atteindre un niveau de dangerosité militaire qui n’était, il y a quelques décennies, envisageable que pour un Etat disposant du contrôle des ressources nationales.

Nous savons désormais que des individus relativement pauvres et peu nombreux peuvent bouleverser la politique et l’économie d’une grande puissance comme les Etats-Unis, ou plus récemment l’Inde, qui, sur le papier devraient être capables de repousser, vaincre et supporter toute attaque sans trop d’efforts.

La diffusion technologique bouleverse le monopole de la violence, qui n’était exercé que par l’Etat moderne. L’Etat se définit communément par le droit et la capacité qu’il a d’exercer une forme de contrôle sur la violence à l’intérieur de ses frontières, ce qui lui permet, par la suite, de devenir aussi un acteur de la compétition internationale. Ce monopole de la violence n’a jamais été total, bien sûr, et il a toujours été remis en cause, tant au niveau interne (associations criminelles, milices locales), qu’externe (piraterie, terrorisme). De plus, il y a toujours eu des tentatives de limiter les capacités des Etats de faire la guerre, par un ensemble de contraintes définies par des normes, des lois et des institutions (16). En fait, le monopole de la violence a toujours été, pour les Etats, un processus plutôt qu’un état de fait accompli.

Cependant, ce processus est devenu aujourd’hui de plus en plus difficile à mettre en place, car l’Etat n’est plus la source exclusive des moyens de la violence. On s’est beaucoup intéressé récemment à la recrudescence des « prestataires de services militaires privés », qui représentent, d’une certaine façon, la privatisation de la fonction essentielle de l’Etat : sa capacité à faire la guerre (17). Mais c’est une tendance plus générale, et qui prend racine très profondément dans la nature même du développement technologique moderne. Les progrès technologiques créent des armes qui sont de plus en plus mortelles et de moins en moins chères, et plus facilement accessibles. Ce n’était pas le cas au cours de l’histoire moderne : la capacité létale nécessitait richesse et ressources, ce qui en restreignait l’accès à des Etats bien organisés et bien dirigés (et d’une certaine façon, disposant d’un grand territoire ou au moins de ressources naturelles importantes). On mentionne souvent l’exemple de l’artillerie (la révolution de la poudre à canon), de l’aviation, et des armes nucléaires combinées à la technologie des missiles (18). Dans tous ces cas de figure, les Etats les plus grands, les plus riches et les mieux organisés avaient un avantage sur les acteurs dénués de ces ressources et de l’organisation nécessaires au développement, à l’acquisition et à l’utilisation d’armes de plus en plus coûteuses et complexes.

La diffusion de la technologie possède trois traits qui contribuent à la puissance des acteurs non étatiques. Tout d’abord, la plupart des technologies connaissent des utilisations multiples : les avions civils peuvent devenir des missiles guidés, les voitures peuvent devenir des bombes, les ordinateurs et les téléphones peuvent être utilisés pour bouleverser l’économie et la vie politique d’une société. Ces outils sont facilement disponibles, notamment dans les pays développés, qui, du coup, sont rendus plus vulnérables. Plus une société est évoluée technologiquement, plus il est facile de retourner ses technologies contre elle. Comme le remarque un article de Wired, les insurgés en Irak « se délectent des meilleures trouvailles de la technologie américaine : adresses e-mail jetables, comptes Internet anonymes, radios dernier cri, etc. et chaque effort financé par les Américains pour renforcer les infrastructures civiles irakiennes rendent d’autant plus facile l’action des rebelles. Chaque cyber-café qui ouvre devient un nouveau centre de commandement pour les opérations des rebelles. Chaque nouveau relais téléphonique pour portables déclenche une centaine de points nodaux dans le réseau rebelle » (19). Avec des ressources et un savoir-faire limités, un petit groupe a à sa disposition les technologies les plus performantes susceptibles d’infliger à un Etat des pertes coûteuses (20).

Ensuite, il est indéniable que les progrès de la technologie militaire augmentent la puissance des Etats par une puissance de feu accrue, une portée de missile plus longue, un renseignement plus précis et plus à jour, et dans certains cas, davantage de furtivité (21). Cependant, l’histoire nous montre qu’à chaque progrès technologique correspond un progrès équivalent qui permet de trouver un outil ou un comportement qui en réduisent la puissance et l’utilité. Dans bien des cas, la réplique à un nouveau développement technologique est souvent moins chère et plus rapide à fabriquer et à mettre en place. Un exemple révélateur est la facilité avec laquelle, en Irak, on se procure et utilise les engins explosifs improvisés (EEI, en français ; en anglais, IED, pour Improvised Explosive Device) qui sont relativement bon marché et qui provoquent des dégâts très coûteux pour les forces américaines. Des véhicules onéreux, souvent blindés, peuvent être gravement endommagés par ces bombes artisanales (22). L’accès économique à de tels outils de contre-attaque a à nouveau pour effet de doter d’une puissance de feu particulière des individus et des groupes qui, avec peu de ressources, représentent une menace pour des équipements d’Etat très coûteux et peuvent même les neutraliser sur le terrain.

Enfin, les armes sont aujourd’hui facilement accessibles. Cette situation résulte en partie des énormes quantités d’armes mises au rancart, issues de l’arsenal de la Guerre Froide et que l’on peut acheter aux différents Etats. Mais ce marché des armes florissant est lui-même facilité par l’affaiblissement des Etats qui, dans certaines régions, perdent tout contrôle sur leur territoire. Le résultat est qu’il devient relativement facile d’acquérir une large gamme de munitions, y compris des armes dont la production nécessite une industrie d’Etat, comme les missiles sol-air mobiles, ou des missiles et des mines anti-char sophistiquées (23).

La conséquence de cette diffusion technologique est tout simplement la prolifération de la violence. Des groupuscules de faible dimension, aux moyens économiques limités et sans existence étatique peuvent aujourd’hui exercer une action plus meurtrière qu’ils ne l’auraient pu il y a quelques décennies. La mondialisation, en ce qu’elle implique diffusion technologique et diffusion de savoir-faire, provoque un émiettement du monde et il est bien possible que la mondialisation sème les germes de sa propre perte en affaiblissant l’autorité et la puissance des Etats. Il est vrai que les technologies qui sont à la disposition des groupuscules non étatiques sont rarement du même calibre, en termes de létalité et de complexité, que celles des Etats. Mais ce n’est pas nécessaire parce qu’elles sont suffisantes pour causer aux Etats des dépenses et des inconvénients, susceptibles de les contraindre à modifier leur politique intérieure et étrangère (24). De plus, et c’est la thèse qui sous-tend cet article, l’objectif de ces nombreux groupes non étatiques n’est pas de remplacer un Etat. Ils n’ont pas la capacité d’attaquer frontalement un Etat ni même, si celui-ci était détruit, de le reconstruire et de l’administrer. Leur objectif est d’affaiblir, de déstabiliser et de délégitimer l’Etat, créant par là-même un espace où ils peuvent agir et acquérir du pouvoir (25).

 

L’existence non étatique comme stratégie de survie.

Le troisième facteur qui soutient la montée des groupes non étatiques est qu’il devient de plus en plus souhaitable de ne pas avoir d’Etat. Un Etat est une cible qui peut être menacée et sur laquelle on peut donc faire pression, que l’on peut empêcher d’agir, voire détruire, si nécessaire. Plus les nations ont la capacité à se détruire mutuellement - en particulier les grandes puissances -, plus il est dangereux d’avoir un Etat, en particulier pour les groupes dont l’objectif est de s’attaquer aux Etats existants. L’Etat est devenu un fardeau parce qu’il doit être défendu, ce qui est une tâche difficile à une époque comme celle d’aujourd’hui, où le pouvoir mondial est en déséquilibre.

L’avantage de ne pas avoir d’Etat augmente donc quand il existe un Etat ou un empire qui possède une supériorité militaire évidente (26). Autrement dit, pour une grande puissance, la rançon de la suprématie militaire est la montée en force d’un ennemi qui va s’efforcer de ne pas se présenter comme une cible en maximalisant sa capacité à trouver des abris, à se cacher et à se disperser (27). La meilleure façon de le faire est d’éviter d’avoir des institutions et des territoires qui, combinés à la responsabilité de protéger et d’organiser une société ainsi que des infrastructures économiques et industrielles, sont précisément ce qui constitue un Etat. Contrairement à un Etat moderne, une entité décentralisée, dispersée et non étatique risque moins le danger d’une réaction. La montée en puissance des réseaux terroristes associés à Al Qaïda peut donc être considérée comme une réplique à la suprématie des Etats-Unis dans les deux dernières décennies du XXe siècle.

La volonté d’éviter le fardeau d’un Etat est manifeste, même s’agissant des groupes les plus puissants et les plus efficaces. C’est le cas, par exemple, du Hezbollah, qui a beau être capable de renverser le très faible gouvernement central du Liban, mais a préféré rester dans un rôle sous-étatique, ce qui limite ses responsabilités et, partant, sa vulnérabilité face aux attaques. Le dirigeant de ce groupe, Hassan Nasrallah, a dit, en mai 2008 : « Nous ne voulons pas disposer de l’autorité au Liban (…) nous ne voulons pas contrôler le Liban. » (28). Avoir un Etat affaiblirait presque certainement la capacité du Hezbollah d’attaquer Israël, dont les forces militaires trouveraient des cibles faciles. A l’heure actuelle, le Hezbollah peut disparaître quand il le désire, ce qui ne laisse comme choix à Israël que de punir le Liban et ses habitants, ou d’essayer de débusquer les combattants du Hezbollah, qui sont cachés et dispersés. Bref, il est difficile de bombarder des acteurs non étatiques, et donc de les contraindre ou de les empêcher d’agir. Une modalité d’existence non étatique procure l’impunité face à un Etat puissant qui ne peut répliquer.

 

Objectifs extrêmes et idées radicales

La quatrième raison pour laquelle il existe de si nombreux groupes qui préfèrent ne pas avoir d’Etat, est que les buts qu’ils poursuivent ont tendance à être absolus, inspirés par un zèle religieux ou par l’extrémisme idéologique. Le contrôle d’une nation n’est pas de nature à satisfaire ces objectifs, car ce contrôle nécessite presque toujours des compromis politiques. Aucun pays ne peut atteindre la perfection de l’idéal et tous les pays sont forcément limités dans leur capacité à mettre en place un idéal religieux ou toute autre idée absolue. Un Etat est donc une source profonde d’insatisfaction pour ceux qui veulent s’en servir à des fins extrémistes. Les fondamentalistes islamiques, si l’on en croit Olivier Roy, « ne font pas confiance à l’Etat. Leur aspiration à une application stricte de la sharia, sans aucune concession aux lois humaines, les pousse à rejeter l’Etat moderne en faveur d’une sorte de vision ’libertaire’ de l’Etat. L’Etat est un moindre mal mais il n’est pas l’outil qui permet la mise en pratique de l’islam. » (29). Cette déception face à l’islam politique les pousse à rechercher une forme d’oumma internationale qui soit une communauté non étatique de croyants (30). De plus, ce processus consistant à rejeter l’Etat est la source d’un cycle de radicalisation : parce qu’une idée radicale ne peut pas être mise en place sans un Etat, les groupes qui croient à de telles idées veulent internationaliser leurs efforts (devenant ainsi déterritorialisés et non étatiques), ce qui les rend encore plus radicaux, parce qu’ils n’ont pas besoin de faire des concessions sur leurs objectifs.

De plus, le zèle extrémiste n’a jamais remplacé les compétences administratives. Le fonctionnement quotidien nécessite des organisateurs et non des orateurs charismatiques au service d’une cause millénariste, qui, certes, peut animer les masses afin d’atteindre un but distant et enthousiasmant, mais qui ne peut les pousser à travailler au sein d’une bureaucratie. On remarque une situation analogue dans le domaine commercial quand on voit des novateurs qui ont besoin de mettre en place leurs idées en cherchant des financements, de nouveaux marchés et de nouveaux modes de production. Les start-up ont alors besoin de trouver des cadres confirmés pour administrer leur montée en puissance parce que les novateurs ont souvent beaucoup d’idées mais pas toujours l’expérience ni l’intérêt nécessaires pour que ces idées deviennent réalité, en termes de fonctionnement.

Enfin, la taille d’un Etat n’est pas la [plus] adéquate quand on a des objectifs étroits et « spécialisés ». Les technologies mentionnées plus haut permettent la formation de groupes qui tiennent grâce à des intérêts très étroits (qui peuvent aller de la lutte contre le CO2, ou pour les droits de l’homme, jusqu’à l’anti-américanisme, etc.). De tels groupes ne s’intéressent absolument pas à la création d’un Etat, non seulement parce que leurs membres risquent d’être très dispersés géographiquement, mais parce qu’aucune vision d’ensemble plus large n’unit leurs membres (qu’il s’agisse d’unité ethnique ou culturelle, ou d’aspirations politiques ou sociales plus générales).

Il peut nous sembler surprenant que de tels groupes aient si peu envie d’avoir un Etat à eux. Notre cadre de pensée moderne, construit par l’histoire, souvent tragique, des populations sans Etat, au cours des trois derniers siècles, pose l’Etat comme étant l’objectif politique le plus élevé et le meilleur outil pour atteindre ses objectifs, quels qu’ils soient. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Créer un Etat reviendrait, pour ces groupes, à s’affaiblir, à perdre de leur charisme et de leur pureté idéologique, et à entraîner pour eux-mêmes de graves conditions de vulnérabilité. Le mode d’existence non étatique est une forme de pouvoir.


Où va l’Etat ?

Selon moi, l’attirance qu’exerce l’absence d’Etat ne va pas cesser. C’est une tendance sur le long terme, qui ne peut être facilement arrêtée ou inversée. Il faut que les Etats soient préparés à des menaces renouvelées et toujours plus nombreuses venant de ces acteurs non étatiques. La question est donc de savoir comment répondre à ces menaces. Ces dernières années, on a suggéré plusieurs solutions. On a, par exemple, fait remarquer que ces groupes reposent souvent sur des réseaux très complexes de financement, qui trouvent leur source dans le monde criminel (31). En ciblant ces circuits de financement, les Etats peuvent les affaiblir. Une autre stratégie consiste à limiter autant que possible la diffusion des technologies qui font le jeu des groupes non étatiques. On en a un bon exemple dans l’Initiative de sécurité en matière de prolifération (PSI : Proliferation Security Initiative), à laquelle participent près de 80 pays, et qui consiste à juguler la prolifération des armes de destruction massive (32). Par ailleurs, étant donné que les entités non étatiques opèrent souvent au sein même de l’Etat qui est leur cible, une stratégie sur le long terme pour les combattre est de limiter, déstabiliser et dissuader les membres et dirigeants de ces groupes à la faveur d’une stratégie de « contre-subversion » (33).

Je pense également qu’il serait bon d’envisager une stratégie plus défensive et qui puisse être mise en place par les Etats comme politique de fond, et puisse également se profiler comme une réplique naturelle face à des attaques prolongées venant de ces groupes non étatiques en réseaux et décentralisés. On aboutirait, grosso modo, à la décentralisation de l’Etat. Centraliser les ressources et les efforts d’un pays avait un sens quand l’ennemi était un autre Etat. Aujourd’hui, les nations ont en face d’elles des ennemis qui n’ont pas besoin de constituer une masse de forces et de ressources pour avoir un impact destructeur. Les nouveaux ennemis sont dispersés et imprévisibles. Une réplique efficace face à une telle menace n’a pas besoin d’une centralisation continue des moyens organisationnels ni d’une mise en commun des ressources et des forces. En fait, une telle centralisation est un élément de fragilité pour un Etat, parce qu’il fournit à l’ennemi une cible plus facile sans lui donner un avantage de même dimension. La centralisation implique, par ailleurs, une uniformité des méthodes et des procédures, alors que l’ennemi cherche à attaquer des lieux variés et adopte des tactiques très diversifiées. L’ennemi est imprévisible parce que chaque groupe aura des méthodes et des procédures différentes, et qu’il est impossible de mettre au point des procédures pour contrer chaque type d’attaque potentielle. Une réplique centralisée face à une menace non étatique a donc toutes les chances d’être inefficace.

La décentralisation est une forme de défense parce qu’elle permet de limiter les dégâts infligés par une attaque. Une infrastructure fractionnée est davantage capable de survivre à une attaque que ne l’est un système dépendant du bon fonctionnement d’un petit nombre de centres de contrôles. Le réseau électrique, par exemple, repose essentiellement sur quelques points nodaux qui seraient sans doute vite débordés par une augmentation du courant lié à la destruction d’une ligne. La solution la plus efficace, même si c’est aussi la plus extrême, serait de développer une alternative hors réseau pour les grandes villes (ou de mettre en place des réseaux régionaux), ou même, à un niveau inférieur, de travailler à l’échelle du quartier ou de l’habitation individuelle. Pour neutraliser le réseau électrique d’une région ou d’une ville, une attaque devrait alors se concentrer sur des générateurs individuels ou les réseaux locaux (34). Si ce n’est pas impossible, une telle attaque nécessite un niveau de coordination et de mise en œuvre dont ne disposent pas ces groupes non étatiques. De manière analogue, un Etat dont les fonctions essentielles sont décentralisées et dispersées, qu’il s’agisse de la prise de décision ou de l’organisation des activités sociales et économiques, a plus de chance de résister à des attaques dispersées et de faible ampleur. Pour le dire clairement, un Etat sans capitale est plus sûr qu’un Etat dont toutes les fonctions sont concentrées à un seul endroit.

De plus, les villes sont extrêmement vulnérables aux perturbations, notamment parce qu’elles dépendent des infrastructures de transport, qui permettent leur approvisionnement en nourriture et en énergie (35). Il est instructif de constater ce qui se passe dans les villes françaises ou italiennes quand les syndicats de routiers se mettent en grève, ou que des agriculteurs mécontents bloquent les autoroutes : les gouvernements de ces pays sont souvent contraints de céder aux exigences des grévistes. Le grand nombre de zones urbaines rend difficile de prévoir des mesures efficaces de défense contre eux. Et il y a trop de cibles potentielles qu’il faudrait prendre en compte pour que leur identification, même si elle était réalisée, serve vraiment à mettre en place une défense adéquate. On voit, par exemple, que le département de la sécurité intérieure a rendu public, en 2006, le fait que sa liste des cibles potentielles pour les terroristes aux Etats-Unis était passée de 160 en 2003 à 28 000 en 2004 et à 77 069 en 2006 (36).

Etant donné qu’il est impossible de protéger autant de cibles si diverses, un Etat doit peut-être se résoudre à abandonner certaines de ses caractéristiques-clé, s’il veut parvenir à se défendre contre des groupes non étatiques. Une menace diffuse nécessite un système de sécurité diffus. Des forces de défense massives sont inutiles si elles ne se trouvent pas à l’endroit où peut avoir lieu l’attaque. Il faudra peut-être que les Etats abandonnent une partie de leurs prérogatives en matière de sécurité aux villes et aux régions, en leur donnant davantage d’autorité et de moyens pour empêcher des attaques terroristes, ou, si nécessaire, y répliquer. La création de centres anti-terroristes à New York City et Los Angeles, qui disposent de leurs propres services de renseignements, de leurs propres services d’analyse et de leurs propres forces de réplique, est un bon départ (37). On peut établir un parallèle avec les tactiques de contre-insurrection : une armée qui veut combattre efficacement une insurrection doit déléguer ses décisions au plus bas échelon possible (au niveau du peloton, ou même de la brigade) (38). De la même façon que les armées ont appris à combattre de « petites guerres » à l’échelle du peloton, c’est-à-dire au fil des escarmouches et des patrouilles permanentes, les Etats vont peut-être devoir apprendre à décentraliser le contrôle qu’ils exercent en matière de sécurité.

Une telle dévolution de pouvoir n’est pas sans précédent dans l’histoire. La naissance d’un système politique très complexe et décentralisé, au Moyen-Âge, a en partie été conditionnée par les attaques répétées de forces tribales à partir du IVe siècle. L’incapacité du pouvoir central, en l’occurrence l’Empire Romain, à protéger de ces attaques ses frontières, ou les régions situées au cœur de l’empire, a poussé les populations locales à s’en remettre à la puissance militaire de dirigeants locaux (39). Comme le politologue John Herz le remarquait, en 1957, « à travers l’histoire, l’unité qui apportait protection et sécurité aux êtres humains a eu tendance à devenir l’unité politique de base. Les gens, au final, reconnaissent comme telle toute autorité qui est capable de les protéger. » (40).

La dévolution du pouvoir de l’Etat n’est pas sans risques. L’affaiblissement du monopole de la violence de l’Etat peut mener à une "somalisation" du pays, dont les autorités locales font appel, pour assurer la protection et la sécurité nécessaires, à des entités privées, qui imposent, à leur tour, leur autorité et deviennent des sortes de "seigneurs de la guerre". Il est beaucoup plus facile de mettre en place des prestataires de services sécuritaires locaux, comme des milices ou des armées privées, que de les contrôler, ou, si la situation change, de les démilitariser. N’oublions pas non plus que les menaces non étatiques montent en puissance au moment même où les Etats conservent la capacité de s’infliger mutuellement des dommages colossaux et que de nouvelles puissances sont en passe d’acquérir l’arme nucléaire. Les milices sont peut-être mieux adaptées pour réagir à des attaques d’envergure locales, mais elles sont moins efficaces quand il s’agit de repousser ou de vaincre une puissance industrielle, en particulier si le conflit potentiel porte sur le contrôle de la mer (comme c’est le cas dans la rivalité entre Etats-Unis et Chine dans l’Océan Pacifique).

La question est donc celle de l’équilibre. Jusqu’à quel point les Etats devront-ils se décentraliser pour être en mesure de supporter des attaques de déstabilisation venant d’entités non étatiques tout en conservant dans le même temps un niveau de centralisation et de puissance adéquat afin de repousser ou vaincre d’éventuels assaillants, étatiques eux aussi ?

En d’autres termes, la mise en place de mesures défensives parfaitement adaptées à des entités non étatiques (dévolution de puissance à tous les niveaux, développement de petits prestataires de services sécuritaires locaux) n’aura-t-elle pas pour conséquence un affaiblissement considérable de l’Etat au bénéfice de ses voisins? Je n’apporterai pas de réponse à cette question très importante. Mais le problème des entités non étatiques ne va pas disparaître. Les tendances fortes qui sont la cause de leur résurgence, ne sont pas contrôlables par une seule nation ni même par un conglomérat de nations impliquées. Et étant donné les difficultés qu’il y a à élaborer des stratégies, tant défensives qu’offensives, pour faire face à ces entités, nous devons nous préparer à une période prolongée de conflits constants, qui pourront aboutir, comme je l’ai évoqué, à changer la nature même de l’Etat tel que nous le connaissons.

 

Jakub Grygiel *

 

 

 

© Policy Review

 

* J. Grygiel est professeur associé de relations internationales à l’Ecole Paul H. Nitze d’Etudes Internationales Avancées, de l’Université Johns Hopkins (chaire George H. W. Bush). Son dernier ouvrage s’intitule Great Powers and Geopolitical Change (Johns Hopkins, 2006). L’auteur remercie pour son soutien la fondation Earhart, qui a subventionné une partie de la recherche qu’a nécessitée cet article.


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Notes de l’auteur

1. D’une certaine façon, cette tendance n’est pas neuve. On a déjà beaucoup montré que les groupes non gouvernementaux avaient une influence grandissante sur les relations internationales, mais on a souvent vu cette tendance comme un facteur positif permettant <à> l’éclosion d’une société civile mondiale faisant pression sur les Etats pour qu’ils agissent de manière plus vertueuse. Comme le faisait observer Jessica T. Matthews il y a dix ans, « un monde plus souple où la puissance serait plus diffuse pourrait générer davantage de paix, de justice, et permettre de résoudre la liste endémique des problèmes de l’humanité qui sont en relation complexe les uns avec les autres ». Jessica T. Matthews, “Power Shift,” Foreign Affairs (janvier/février 1997).

2. Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States, AD 990–1992, Blackwell, 1992, pp. 29–30.

3. Hendrik Spruyt, The Sovereign State and Its Competitors, Princeton University Press, 1996.

4. Janice Thomson, Mercenaries, Pirates, and Sovereigns, Princeton University Press, 1996.

5. Sur la montée des réseaux comme forme d’organisation sociale et leur impact sur la guerre, voir John Arquilla et David Ronfeldt, The Advent of Netwar (rand, mr-789-osd, 1996); John Arquilla and David Ronfeldt, eds., Networks and Netwars: The Future of Terror, Crime, and Militancy (rand, mr-1382-osd, 2001). Sur la façon dont les nouvelles technologies vont, ou devraient avoir un impact sur les pratiques militaires américaines, voir le vice-amiral Arthur K. Cebrowski et John J. Garstka, “Network-Centric Warfare: Its Origin and Future,” Proceedings (January 1998); Thomas Rid, “War 2.0,” Policy Review (Web Special, février 2007), disponible sur le site de Policy Review. Ces citations de sources en lignes et les suivantes ont été établies le 6 mars 2009.

6. Geoffrey A. Fowler, “‘Citizen Journalists’ Evade Blackout on Myanmar News,” Wall Street Journal (28 septembre 2007); Ben Arnoldy, “Downloading the Burma Uprising: Did It Help?,” Christian Science Monitor, 3 octobre 2007.

7. Maria Fam, “Egyptian Political Dissent Unites Through Facebook,” Wall Street Journal, 5 mai 2008.

8. Sur le caractère ouvert du terrorisme et des phénomènes de sédition, voir John Robb, “The Open-Source War,” New York Times, 15 octobre 2005 ; John Robb, Brave New War, Wiley, 2007.

9 Sherif Mansour, « Egypt’s Facebook Showdown », Los Angeles Times, 2 juin 2008.

10. Voir Eric S. Raymond, The Cathedral and the Bazaar: Musings on Linux and Open Source by an Accidental Revolutionary, O’Reilly Media, 2001; Steven Weber, The Success of Open Source, Harvard University Press, 2004.

11. Audrey Kurth Cronin, “Cyber-Mobilization: The New Levée en Masse,” Parameters, été 2006 ; Timothy L. Thomas, “Cyber Mobilization: A Growing Counterinsurgency Campaign,” IOSphere, été 2006, disponible ici, en pdf.

12. Voir également, Madeleine Gruen, “Online social networks expand a sense of community among members and supporters of extremists groups” (June 9, 2008), sur Counter-Terrorism Blog.

13. Chris Anderson, “The Long Tail,” Wired, 12:10 (octobre 2004).

14. Les autorités égyptiennes, par exemple, avaient sans doute infiltré les militants de Facebook, qui sont nombreux à avoir été arrêtés ou intimidés. Voir Ellen Knickmeyer, “Fledgling Rebellion on Facebook is Struck Down by Force in Egypt,” Washington Post, 18 mail 2008.

15. Bruce W. Don, et al., “Network Technologies for Networked Terrorists” (rand, 2007), Chapitre 3, pp. 49–64, et 66.

16. Voir, par exemple, K.J. Holsti, Taming the Sovereigns, Cambridge University Press, 2004.

17. Deborah Avant, The Market for Force, Cambridge University Press, 2005 ; P.W. Singer, Corporate Warriors, Cornell University Press, 2007.

18. Pour de bons récits historiques de ces évolutions, voir William McNeill, The Pursuit of Power, University of Chicago Press, 1982 ; Geoffrey Parker, The Military Revolution, Cambridge University Press, 1988 ; Macgregor Knox et Williamson Murray, eds., The Dynamics of Military Revolution, 1300-2050, Cambridge University Press, 2001. un bon ouvrage récent : Max Boot, War Made New, Gotham Books, 2006.

19. Noah Shachtman, “How Technology Almost Lost the War: In Iraq, the Critical Networks Are Social — Not Electronic,” Wired 15:12(27 novembre 2007.

20. Par exemple, on a beaucoup parlé, ces dernières années, des avions sans pilote, qui ont été déployés par les Etats-Unis en Afghanistan et en Irak avec de plus en plus d’efficacité et de létalité. Pourtant, certaines de ces technologies peuvent être réalisées avec du matériel de récupération et être utilisées. Voir le site de « diydrones » (brico-drones).

21. Selon l’armée américaine, la « domination totale » (full spectrum dominance) se fonde sur des « manœuvres de supériorité », un « engagement de précision », une « logistique pointue » et une « protection complète », ce qui exige des investissements dans les technologies dernier cri. L’idée force de cette façon de voir est que : a) il est possible d’imposer une supériorité indiscutable (et même une domination) à des ennemis, et b) seul un Etat aux ressources militaires colossales, comme les Etats-Unis, est en mesure de le faire. Voir U.S. Department of Defense, Joint Vision 2020 (2000).

22. Rick Atkinson, “Left of Boom,” Washington Post (30 septembre - 3 octobre 2007).

23. C’est particulièrement vrai pour les armes de petite dimension. Comme l’observe une monographie de Rand, la piraterie maritime est en développement parce que, entre autres, « la prolifération mondiale des armes de petites dimensions a fourni aux pirates (ainsi qu’aux terroristes et autres éléments criminels) la possibilité d’opérer à un niveau de sophistication et de destruction plus élevé. » Peter Chalk, “The maritime dimension of international security: terrorism, piracy, and challenges for the United States,” rand Monograph 697 (2008), xii. Concernant la piraterie moderne, voir aussi Gal Luft et Anne Korin, “Terrorism Goes to Sea,” Foreign Affairs 83:6 (November/December 2004); Martin Murphy, “Contemporary Piracy and Maritime Terrorism,” Adelphi Paper388 (International Institute for Strategic Studies, 2007); Martin Murphy, “Suppression of Piracy and Maritime Terrorism,” Naval War College Review 60:3 (été 2007).

24. Comme certains l’ont observé, un autre objectif de ces entités, comme c’est le cas d’Al-Qaïda, est peut-être de forcer l’Etat-cible à réagir ou à sur-réagir à une attaque, d’une manière qui puisse l’affaiblir. Voir James Fallows, “Declaring Victory,” Atlantic Monthly (septembre 2006).

25. Ainsi que le fait remarquer David Kilcullen, dans de nombreux cas, notamment en Europe, l’objectif des terroristes est la subversion, qui est une étape préliminaire dans le combat entre les extrémistes et l’Etat. Voir David Kilcullen, “Subversion and Countersubversion in the Campaign against Terrorism in Europe,” Studies in Conflict & Terrorism 30 (2007).

26. On a souvent observé que les guerres asymétriques et le terrorisme étaient les outils des pauvres. C’est vrai sur le plan tactique, comme sur un plan stratégique plus large. Le mode d’existence non étatique est un avantage pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas s’en prendre directement à un grand pays.

27. Concernant cette tactique qui consiste à « trouver des abris, se cacher et se disperser » (cover, conceal, and disperse), voir également Stephen Biddle, “The Past as Prologue: Assessing Theories of Future Warfare,” Security Studies, 8:1 (automne 1998).

28. Robert F. Worth, “Hezbollah Leader Plays Down Group’s Political Aims in Lebanon,” New York Times (27 mai 2008).

29. Olivier Roy, Globalized Islam, Columbia University Press, 2004, p. 281.

30. On peut penser que la prise de contrôle d’Etats comme la Russie et l’Europe de l’est par le communisme a été sa pire évolution. La réalité ne pouvait pas s’approcher de l’idéal en dépit de toute la violence à laquelle on a eu recours, et la désillusion était inévitable. Ce n’est peut-être pas par hasard que les idéaux communistes se sont aussi bien portés du côté de la Rive Gauche de Paris, ou dans certains endroits en Italie où les communistes ne pouvaient prendre le contrôle d’un Etat.

31. Voir Moises Naim, Illicit, Anchor Books, 2005 ; Max G. Manwaring, A Contemporary Challenge to State Sovereignty: Gangs and Other Illicit Transnational Criminal Organizations (TCOs) in Central America, El Salvador, Mexico, Jamaica, and Brazil, U.S. Army War College, Strategic Studies Institute, janvier 2008.

32. Mark Valencia, “The Proliferation Security Initiative: Making Waves in Asia,” Adelphi Paper 376 (iiss, 2005) ; Andrew Winner, “The Proliferation Security Initiative: The New Face of Interdiction,” Washington Quarterly, 28:2 (printemps 2005).

33. Voir Kilcullen, “Subversion and Countersubversion in the Campaign against Terrorism in Europe.”

34. Un exemple clair, à petite échelle, est l’installation de lampadaires à énergie solaire à Fallujah fin 2007. L’effet a non seulement été de permettre que davantage d’électricité soit utilisée par les maisons particulières, mais surtout d’empêcher les insurgés de plonger les rues dans l’obscurité la nuit.

35. Sur le rôle des villes comme espaces ingouvernables, et donc comme sources d’instabilité, voir Phil Williams, From The New Middles Ages to A New Dark Age: The Decline of The State and U.S. Strategy, U.S. Army War College, Strategic Studies Institute, juin 2008, pp. 21–27.

36. Spencer S. Hsu, “U.S. Struggles to Rank Potential Terror Targets,” Washington Post, 16 juillet 2006.

37. Judith Miller, “On the Front Line in the War on Terrorism,” City Journal, été 2007.

38. A Concept for Distributed Operations (USMC, 25 avril 2005), I ; David Ucko, “Countering Insurgents through Distributed Operations: Insights from Malaya 1948–1960,” Journal of Strategic Studies 30:1, février 2007).

39. Marc Bloch, a pu décrire comment le clergé s’est armé contre les groupes de guerriers qui florissaient au Moyen-Âge. Marc Bloch, Feudal Society University of Chicago, 1964. Voir aussi Henri Pirenne, Medieval Cities, Princeton University Press, 1969, pp. 66–70.

40. John H. Herz, “Rise and Demise of the Territorial State,” World Politics 9:4, juillet 1957).

 

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Mis en ligne le 3 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org