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"La vie en parabole", de Pinhas Sadeh, un juif marqué par la lecture du Nouveau Testament, I.C.
22/05/2009

22/05/09

 

Sur le site Un écho d’Israël, 17 mai 2009, par I. C.

 

En 1958, un jeune auteur, publiait à Tel-Aviv un roman intitulé : La vie en parabole. D’entrée de jeu, Pinhas Sadeh annonçait la couleur en faisant part, dans sa préface, de l’objet de son désir :

Oh Dieu ! dit l’âme, tu m’as créée en me tirant du vague et du néant. Le premier jour tu m’as éclairée afin que je puisse me voir moi-même et tu as séparé les ténèbres de la lumière qui est en moi. Le deuxième jour, tu as créé le ciel bleu avec toutes mes aspirations. Le troisième jour tu as créé ma terre et les fleurs ravissantes de mon amour. Le quatrième jour, tu as créé les étoiles lointaines où je me sens solitaire mais jamais égarée, car rien de ce qui est en toi ne peut se perdre. Le cinquième jour, tu as créé les monstres et les étranges poissons qui peuplent mes rêves. Le sixième jour, tu m’as donné - non sans peine - les traits qui font de moi une âme humaine et tu m’as placée tout près de toi dans la nudité de ma solitude.

Maintenant, le sixième jour arrive à son terme.

Au couchant, rouge encore, je vois la nuit descendre. L’heure est maintenant venue de me donner le shabbat, oh, Dieu ! Donne-moi le shabbat. Toi, mon Père qui es au Ciel, donne-moi donc le shabbat des shabbats. "


Né en Pologne, Pinhas Sadeh [1929-1994] monta en Israël en 1934. Il vécut dans sa jeunesse au kibboutz Sarid, dans la plaine de Izréel, où il travailla comme garde et berger. Dès 1951, il commença à publier des poèmes et une série de légendes hassidiques. Après des séjours aux kibboutzim de Kinneret et de Yifat, il s’établit à Jérusalem, puis à Tel-Aviv. En 1990, il fut honoré du prix Bialik de littérature.

Après un an de travail acharné, le nouveau venu sur la scène littéraire essaya de publier La vie en parabole, mais il se heurta au refus de toutes les maisons d’édition. Toutefois, un groupe d’amis, encouragés par l’écrivain Binyamin Tammouz, persuada un imprimeur de Tel-Aviv de prendre le risque de cette publication. Ce dernier accepta mais à condition d’éliminer de l’ouvrage tous les passages ’abstraits’, autrement dit, les chapitres de réflexion et de poésie. Sadeh refusa, bien entendu, de voir son texte caviardé et obtint finalement gain de cause. Imprimé dans son intégrité, le livre ne tarda pas à toucher des fibres sensibles dans les replis de bien des cœurs.

Comme rien n’est plus convaincant que le succès, la maison d’édition Shocken publia, une décennie plus tard, l’ouvrage de cet écrivain qui avait su, comme nul autre, rejoindre l’imaginaire d’un peuple nouvellement rassemblé sur sa terre. Dans le style sobre d’une émotion contenue, [Sadeh] rendait un témoignage vibrant à la réalité israélienne, avec tout ce qu’elle pouvait avoir de bouleversant au temps où elle commençait à prendre forme. Considérant son œuvre comme théologique, celui qui était une espèce à lui tout seul envisageait son travail d’écrivain comme un acte moral, où l’on aspire sans cesse à une lumière que l’on ne rejoint jamais.

Au moment de sa parution, le ton inhabituel de La vie en parabole eut le don de révulser la critique officielle dans son ensemble. L’influent journal Davar le voua aux gémonies en déclarant que le livre en question était tout juste bon à être placé dans un lieu d’aisance. Mais confiant en son étoile, Sadeh pressentait qu’il aurait l’audience et l’estime d’un public choisi. A mi-chemin entre l’autobiographie et la profession de foi, le message - à plus d’un égard inattendu - de La vie en parabole allait lui valoir l’attachement indéfectible de lecteurs fidèles, qui voyaient en lui un maître à penser. Dans le monde en gestation où se trouvait la société israélienne à ses débuts, sa façon d’écouter le "silence de la terre" ne pouvait laisser indifférent. Déjà, au début de son livre, il abordait ce thème en évoquant ses randonnées nocturnes à travers les ruelles désertes de Jérusalem, où le silence de la nuit lui rappelait la chute muette des feuilles d’automne emportées par le vent.

Son œuvre a probablement joué un rôle séminal dans le renouveau de l’hébreu, après que le peuple d’Israël eut recommencé à s’exprimer dans la langue des prophètes en la faisant remonter des catacombes de l’histoire. Bien que tombée depuis longtemps en désuétude comme langue parlée, elle était seule admise à la synagogue et s’écrivait encore dans des cercles restreints, où ses caractères rappelaient que "dans la lettre il y a l’esprit sans y prétendre." Aussi pouvait-on dire que si l’hébreu n’était plus vivant, il n’était tout de même pas mort.

Après des siècles de somnolence, le réveil de cette langue sur la terre qui l’avait vu naître allait s’avérer lourd de conséquences, comme l’avait bien vite remarqué Gershom Scholem [1897-1982], qui disait :

"Le langage est une marque qui recèle sa puissance propre car c’est en elle qu’est scellé l’abîme qu’il renferme. Pour avoir remémoré quotidiennement les noms d’autrefois, il ne dépend plus de nous de pouvoir écarter les pouvoirs qu’ils détiennent. Une fois réveillés, ils se manifesteront au grand jour, car nous les avons invoqués avec une violence terrible. Certes, l’hébreu rudimentaire que nous parlons est quasi fantomatique et pourtant, dans cette langue témoin d’un passé révolu, la force du sacré semble toujours nous interpeller."

Paradoxalement, cette langue singulière où s’exprime l’âme d’un peuple atteint l’universel, car elle fut, en son temps, porteuse d’un dialogue avec le divin. Elle y était sans doute prédisposée car elle semble avoir été conçue pour répondre aux besoins d’une révélation qui entraîne inévitablement une tension entre l’expérience et l’attente, autrement dit, entre le connu et l’inconnu.

Il reste que, tout en informant le psychisme d’une communauté attachée à sa tradition, les propriétés mystérieuses de l’hébreu risquent toujours d’intriguer, voire d’irriter ceux qui se montrent incapables de l’aborder avec un sentiment de connaturalité affective. Cette disposition du cœur est d’autant plus désirable que, bien souvent, la langue hébraïque exprime ce qui reste impensé dans les autres. Douée de pulsations particulières, elle est comme une respiration venue d’ailleurs, avec un pouvoir transformant sur ceux qui la parlent.

En 1993, Sadeh raconta à un ami comment il fut mené au cœur d’un univers qu’il découvrit fortuitement le jour où, faisant paître un troupeau en Galilée, il trouva une version hébraïque du Nouveau Testament dans un champ. Comme quoi, ces lieux déjà si marqués d’histoire n’ont pas encore épuisé leurs réserves de surprises. Ayant toujours eu des rapports abrupts avec la vérité, il ne cachait pas, au cours de cet entretien, qu’il souffrait d’un mal incurable. Il avouait :

" En ce moment, ma vie ne tient plus qu’à un fil. J’ai souvent médité et écrit sur la précarité de l’existence, mais il y a tout de même de la marge entre un écrit et tout ce que nous pouvons ressentir lorsque la vie elle-même se met à nous parler. "

Autant dire que l’approche d’une issue fatale conférait aux propos de cet homme une aura testamentaire. Il disait :

" Le fait que l’on trouve dans mon livre des considérations sur le christianisme est dû au mouvement intérieur qui fait partie intégrante du judaïsme et de son devenir propre. Il s’agit là de son destin au sens le plus profond, de cette histoire qui commence avec Abraham, sans se confondre nécessairement avec les données de la science et des chroniques. Pour moi, l’idée de religiosité a toujours été, je ne dirais pas synonyme, mais liée à l’idée d’un combat où le désir de comprendre et de vivre mène au dépassement.

Je pense personnellement que La vie en parabole est d’inspiration juive dans toute la force du terme. Cela ne veut pas dire que toute personne formée dans l’esprit de la littérature traditionnelle doive nécessairement abonder dans mon sens et reconnaître que ce soit là une œuvre juive au sens strict du mot. On ne saurait toutefois oublier que le judaïsme a toujours été sujet à des tensions issues de tendances diverses, que ce soit entre Maïmonide et ses détracteurs, qui étaient aussi attachés à la foi d’Israël qu’il l’était lui-même ; [ou] entre le Baal Shem Tov et les adversaires du hassidisme ; ou bien encore entre Rabbi Nahman de Bratzlav et l’opposition qu’il suscitait au sein même du mouvement hassidique.

Ce livre est finalement le miroir fidèle de ma propre vie. Celle d’un adolescent, puis d’un jeune homme, conscient d’être membre du peuple juif, avec tout ce qu’il peut y avoir d’énigmatique et de complexe dans cet état. La vie en parabole envisage en effet le besoin de vivre, de travailler et de poursuivre une errance physique et spirituelle, autant de traits qui ont toujours caractérisé l’âme juive, comme on le voit chez Abraham, notre père, venu d’Haran, non moins que chez Jacob, Moïse, David et bien d’autres encore. Comme toutes ces aspirations, où l’appel à risquer l’avenir devient le symptôme d’une insatisfaction présente, se retrouvent finalement dans mon œuvre, elle est, ce me semble, typiquement juive, et la note chrétienne qu’on y perçoit fait tout simplement partie des antagonismes qui se sont toujours manifestés, à un moment ou à un autre, au sein de notre peuple.

Force m’est de reconnaître qu’un penchant naturel m’inclinait déjà dans la direction où les événements m’orientaient. Si l’on croit que l’élan d’une vie est fonction de sa finalité et qu’une divine Providence veille sur chacun de nous, tout peut livrer un sens à qui sait entendre. Les phases d’une existence revêtent alors, pour un cœur réceptif, une signification cachée, qu’il s’agisse de rapports avec les autres personnes, de lectures particulières, de peines ou de joies. Pour ma part, j’ai été confronté, au cours de ma vie, aux situations les plus invraisemblables, y compris que je tombe par hasard sur un exemplaire du Nouveau Testament - et qui plus est en hébreu - traînant dans la plaine d’Izréel où je gardais un troupeau de moutons. Qu’un passant ait laissé là ce livre est un fait bien réel que je n’ai pas imaginé ... et l’on connaît la suite.

J’ai été aussitôt captivé par cet écrit, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. On ne me l’avait pas enseigné et je n’ai même pas souvenance d’en avoir entendu parler avant de le trouver fortuitement en pleine nature. J’ai pourtant été fasciné par tout ce que j’y trouvais, à commencer par le style hors du commun. En lisant le Nouveau Testament, traduit par Zolkinson dans un hébreu incomparable - je percevais l’influence de la langue biblique - sans retrouver pour autant dans ces écrits le caractère lointain qui affecte le Tanakh [l’ensemble des livres de la Bible] lui-même. En effet, le Tanakh, en dépit de l’aura dont il est entouré, n’est pas sans donner l’impression d’un monde transcendant, voire étrange. Au contraire, cette lecture nouvelle était pour moi l’occasion de discerner intuitivement une incidence merveilleuse, où je voyais l’influence continuelle du sublime sur le concret d’une existence vécue dans la grisaille quotidienne.

En suivant le fil du récit, je découvrais, dans le Nouveau Testament, un monde des plus attirants, à savoir, des gens épris de sainteté qui, sans souci du qu’en-dira-t-on, ne s’intéressaient pas à l’argent, ni aux commérages, ni aux futilités de ce genre, car ils ne recherchaient que la sainteté, la vie et la vérité. Je découvrais là une réalité merveilleuse qui me parlait comme si j’étais né pour y répondre.

Mais aujourd’hui, je vois cette affaire du christianisme sous un jour complètement différent, sans pour autant me déjuger, car je crois en une Providence personnelle et reste persuadé que cette découverte surprenante - près de mon kibboutz - n’a pu être le fait d’un hasard. A ce qu’il me semble, cet événement devait se produire car il m’était bon de puiser moi-même à cette source particulière. Et pourtant, je veux préciser sans ambages que, l’an passé, j’ai éliminé tout cela de ma vie. Mais, quoi qu’il en soit de ce revirement, je voudrais revenir à nouveau sur ce sujet délicat.

Pour moi, le Nouveau Testament était partie intégrante du judaïsme. Jésus et les apôtres avaient poursuivi leurs activités sur la terre d’Israël, en Galilée et dans la vallée du Jourdain. Ce n’étaient pas des chrétiens de Séville, ou de Frankfurt, dont je me soucie comme de l’an quarante. J’étais littéralement fasciné par tout ce qu’ils avaient vécu en ce lieu où il m’était donné de vivre moi-même. Je découvrais en effet chez eux une foi à l’état pur, une vie admirablement assumée à la lumière de cette conviction, sans avoir pour autant à s’assujettir à tout un ensemble de commandements et de lois. Tout cela exprimé avec une retenue où l’on parlait spontanément à demi-mots.

La façon discrète de rapporter les épisodes les plus bouleversants ne manquait pas de m’intriguer, aussi ne pouvais-je être étonné qu’ils aient eu une influence aussi déterminante sur l’art pictural de l’Occident, qui revient sans cesse sur des scènes telles que le Dernier repas, la Crucifixion, la rencontre avec le Ressuscité sur le chemin d’Emmaüs. Mais j’étais surtout frappé par le fait que ces gens étaient vraiment des juifs qui, de façon personnelle et concrète, s’efforçaient, jour après jour, d’envisager l’esprit du judaïsme, sa vitalité, et sa destinée singulière, dans l’espoir d’arriver un jour à pénétrer ce mystère. Cette affaire me paraissait strictement juive ; c’est tout au moins la façon dont je la concevais à cette époque-là. "


Cinquante années après sa parution, La vie en parabole vient d’être rééditée, pour répondre à un intérêt qui ne s’est jamais démenti. Comme quoi, certaines idées poursuivent leur course souterraine en bénéficiant d’un intérêt qui résiste à l’épreuve du temps. A cette occasion, le Prof. Avner Holztman du Département de Littérature à l’Université de Tel-Aviv, évoquait le climat de l’époque où cette œuvre avait paru :

" Ce livre fut publié à l’occasion du 10ème anniversaire de l’Etat d’Israël où tout un peuple était à la joie du retour à la terre ancestrale. Et voici qu’au milieu de l’euphorie de l’Indépendance retrouvée, paraissait une nouveauté libérée des contingences immédiates, car en fin de compte, le livre de ce nouvel auteur n’était autre qu’une parabole sur l’existence de Dieu. "


I. C.

 

Mis en ligne le 22 mai 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org