Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Judaïsme

La Mishnah parle-t-elle de "sauver "une vie", ou "une vie juive"? - Deux objections, M. Macina
11/06/2009

Aux yeux de certains, l’universalisme de l’éthique juive, dont témoignerait l’adage rabbinique (Mishnah Sanhedrin, 4, 5), souvent traduit: « Celui qui sauve une seule vie, c’est comme s’il sauvait un monde », a paru compromis par la traduction que j’en ai mise en ligne [*]. Elle comporte en effet, la lecture « une vie juive », que d’aucuns ont qualifiée d’ « ajout », ou de « version erronée », Ci-après ma réponse aux interpellations dont j’ai été l’objet à ce propos. On voudra bien excuser le caractère assez technique de cette mienne contribution. (Menahem Macina).

[*] Voir "D’un Juif de Netanya à un Juif des Etats-Unis, «l’un des plus grands pays musulmans de la planète»" (note [3]).


10/06/09


Après avoir lu ma note afférente à l’article mentionné ci-dessus, deux internautes versés dans les sources juives, ont réagi. Le premier, me reproche d’avoir mal compris le passage que je citais, ou pire, de n’avoir pas consulté le texte original. Le second, sans contester l’existence de la leçon ’particulariste’ de la Mishna, penche pour l’hypothèse de certains érudits selon lesquels il s’agit d’une "restriction tardive dans l’histoire du texte".

On lira, ci-après, une transcription scrupuleuse de leurs remarques, ainsi que mes réponses, tout aussi scrupuleuses, à leurs arguments.


I. Premier interlocuteur

« Il me parait gênant que le texte du Talmud mis en référence indique "celui qui tue une seule vie JUIVE..." Le texte en hébreu ne porte pas cette mention restrictive "JUIVE" ; voici le lien sur au texte original en hébreu et à sa traduction en anglais. » [L’internaute renvoie à une page du site On One Foot, dont il recopie ce qui suit, qui figure dans le Traité Sanhedrin du Talmud de Jérusalem]:

 

לפיכך נברא אדם יחידי בעולם ללמד שכל המאבד נפש אחת מעלין עליו כאילו איבד עולם מלא וכל המקיים נפש אחת כאילו קיים עולם מלא ומפני שלום הבריות שלא יאמר אדם לחבירו אבא גדול מאביך ושלא יהו המינין אומר רשויות’ הרבה יש בשמים יג’ להגיד גדולתו של מלך מלכי המלכים ברוך הוא שאדם טובע כמה מטביעות בחותם אחד וכולן דומים זה לזה ומלך מלכי המלכים הקב"ה טבע את כל אדם בחותמו של אדם הראשון ואין אחד מהן דומה לחבירו לפיכך כל אחד ואחד חייב לומ’ בשבילי נברא העולם. 

 

Et d’ajouter :


« J’ai mis en [rouge] la partie du texte hébreu concernée. Il n’est pas écrit "yehoudi", qui se traduirait par juif, mais "yéhidi" qui a le sens de SEULE. »

 

Ma réponse :

Il n’est que trop évident que ma traduction « vie juive », ne se référait pas aux mots hébreux נברא אדם יחידי – Adam a été créé unique (ou seul)… [dans le monde]. La méprise de mon correspondant provient de ce qu’il me « crédite » ’généreusement’ d’une confusion entre yehidi et yehoudi. Ce qui implique que ma méconnaissance de la langue hébraïque m’aurait induit à comprendre : Dieu a créé l’homme juif dans le monde. Même avec une piètre maîtrise de l’hébreu, il faudrait avoir un QI fort médiocre pour commettre une telle erreur.

En réalité, mon interlocuteur, qui cite le Talmud de Jérusalem (traité Sanhedrin, 4, 22), n’a pas pris garde que pour ma part – bien que je le mentionne explicitement - je citais un passage de la Mishnah (Sanhedrin, 4, 5), dont voici le texte hébreu - qui figure, lui aussi, sur le même site On One Foot -, suivi de ma traduction française littérale (j’ai mis en rouge le mot contesté, tant en hébreu qu’en français) :

דבר אחר דמי אחיך שהיה דמו מושלך על העצים ועל האבנים לפיכך נברא אדם יחידי ללמדך שכל המאבד נפש אחד מישראל מעלה עליו הכתוב כאילו איבד עולם מלא וכל המקיים נפש אחת מישראל מעלה עליו הכתוב כאילו קיים עולם מלא

 

« Autre chose: [il est écrit] "les sangs de ton frère" (Gn 4, 10), car son sang était répandu sur les arbres et sur la terre, donc, l’homme a été créé unique (ou seul), pour t’enseigner que quiconque fait périr une vie juive [me-yisrael  litt. : me-yisrael, d’Israël], se voit considéré par l’Ecriture comme s’il avait fait périr un monde dans sa totalité, et quiconque préserve [litt. : fait subsister] une vie juive [me-yisrael, litt. : d’Israël], se voit considéré par l’Ecriture comme s’il avait préservé un monde dans sa totalité. »

 

-------------------------------

 

II. Objection du second interlocuteur :

« Il me semblerait honnête d’apporter une précision à l’article intitulé "D’un Juif de Netanya à un Juif des Etats-Unis, «l’un des plus grands pays musulmans de la planète»", et à la note [3] qui s’y rattache. Il est fait référence au passage célèbre de la Mishna (traité Sanhédrin), où il est dit que "celui qui sauve une vie juive sauve l’humanité entière". La citation est exacte mais, ainsi présentée, elle permet précisément de comprendre pourquoi son usage public est forcément limité : car enfin, cette formulation peut paraître un tantinet particulariste. Comment voulez-vous que l’humanité entière se reconnaisse dans la restriction de la maxime au seul cas des "vies juives" ? En réalité, si l’on en croit les érudits, cette restriction n’est apparue que tardivement dans l’histoire du texte qui, semble-t-il, s’appliquait d’abord à toute vie humaine (d’où la référence à Adam dans le même passage). Voir la très précieuse mise au point du rabbin Jacobs [dans son article, "Une unique humanité"]. Je suis de ceux qui regrettent vivement cette restriction particulariste d’une maxime sublime : l’honneur d’Israël est aussi dans la proclamation de l’unité humaine. Balayons devant notre porte et sachons reconnaître qu’il arrive que la Tradition juive oublie qu’elle s’adresse à tous les hommes. »

 

Cet argument, basé sur un argument "pro domo suo" qui exploite une divergence d’opinions entre critiques, ne me paraît pas recevable. J’ai mis en rouge la phrase qui me paraît discutable.

En fait, si l’on examine la tradition de ce texte, il est indéniable que certaines ’leçons’ n’ont pas le me-yisrael, que récuse mon interlocuteur et qu’il considère – à la suite de certains critiques, et à tort, à mon avis – comme un ajout tardif. Mais les éditions scientifiques de textes anciens sont basées sur des critères complexes, où la fréquence joue un rôle non négligeable, et les manuscrits et les témoins dans lesquels figure la ’leçon’ me-yisrael l’emportent, en fiabillité et en nombre, sur ceux qui ne l’ont pas.

Je comprends parfaitement le regret de mon correspondant pour cette « restriction particulariste d’une maxime sublime ». Mais doit-on - comme disait fielleusement Rabbi Ishmaël à son contradicteur habituel, Rabbi Eliezer - dire à un texte : « Tais-toi tant que je n’[en] ai pas établi [le sens] » - שתוק עד שאדרוש (Sifra, Tazria 5, 13, mishnah 5).

En fin de compte, ce qui n’est pas discutable, c’est que l’établissement du texte, basé sur l’étude des manuscrits, corrobore largement la présence du prétendu ’ajout’, me-yisrael, qui semble bien appartenir à l’état primitif du texte. Sinon comment un savant aussi considérable que Hanokh Albeck, éditeur scientifique de la Mishnah, aurait-il pu la faire figurer dans son édition scientifique? - Shisha Sideei haMishnah, Seder Neziqim, éditée, annotée et commentée par Hanokh Albeck, éditions Mossad Bialik, Jérusalem, et Devir, Tel Aviv (1959), 4ème réimpression (1977), p. 182.

Entre temps, cet internaute m’a adressé, par mail, la précision suivante, qui est intéressante:

« Si la version plus universaliste a existé, je suis de ceux qui regrettent que la Tradition juive l’ait écartée pour privilégier une acception plus particulariste. C’est un regret qui était adressé à l’histoire de l’interprétation rabbinique et certainement pas un reproche que je vous faisais. Ces tensions entre le "code éthique interne" et le "code éthique externe" (pour reprendre la terminologie de Max Weber) ne sont pas rares. »

 Dont acte. 

Menahem Macina

 

© upjf.org

 


Mis en ligne le 10 juin 2009, par
M. Macina, sur le site upjf.org