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Shoah

Un prêtre montre l’exemple aux historiens, Alexandra Laignel-Lavastine
21/06/2009

A verser au dossier de la controverse suscitée par ce que certains historiens considèrent comme une surévaluation de la contribution du P. Desbois à l’histoire de la Shoah. L’article ici reproduit date de 2007. Son auteur vient de se déjuger [*]. (Menahem Macina).
[*] Voir : Thomas Wieder, "Querelle autour du Père Desbois [La Shoah par balles]". 


20/06/09
 

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l’édition du 02.11.07.

 

On ne connaît pas, dans l’étude de la Shoah, de révolution majeure qui n’ait été portée, chaque fois, par une individualité tout à fait singulière. Ce fut le cas de Raul Hilberg et de sa monumentale Destruction des juifs d’Europe, ce classique exclusivement fondé sur des sources allemandes, mais dont, dans les années 1950, aucun éditeur ne voulait. Vint ensuite Claude Lanzmann qui, dès 1973, se lança dans un projet au moins aussi fou : réaliser un film non pas sur la Shoah, mais qui soit "la Shoah même". Voilà aujourd’hui qu’un prêtre catholique de 52 ans, conseiller du Vatican pour la religion juive, est à son tour en passe de bouleverser les représentations que nous avions de ce qu’il nomme "la Shoah par balles" dans l’Ukraine occupée.

La clé de cette démarche, on la comprend mieux en lisant ce beau récit autobiographique. Pour le Père Desbois, issu d’une famille de résistants de Chalon-sur-Saône dont la ferme ravitaillait les maquis, tout a en effet commencé le jour où il s’est rendu au camp de Rawa-Ruska. Là où son grand-père avait été interné et où 10 000 juifs avaient été tués. Après plusieurs échecs - le poids du silence -, le maire de cette petite ville de Galicie le conduit enfin, au début des années 2000, jusqu’au site où les derniers juifs de la localité furent mis à mort - des fosses comme il en existe partout en Ukraine. Là, stupéfaction : des personnes âgées se mettent à raconter ce qu’elles avaient vu, à cet endroit, en 1941. Patrick Desbois saisit alors ce dont nul ne s’était avisé : que dans cette région, "la mémoire du génocide existe, et que ce sont les petites gens, les paysans, qui la portent".

C’est le choc. Et le début d’une extraordinaire entreprise qui le conduit, depuis six ans, à sillonner l’Ukraine pour interroger les témoins oculaires de ces tueries, en localiser les charniers et en reconstituer le déroulement. Bien sûr, rien n’est laissé au hasard : l’équipe, composée d’une interprète, d’un cameraman, d’un photographe, d’un expert balistique, de chercheurs et parfois d’archéologues, prend d’abord soin d’éplucher les archives, ensuite confrontées, sur le terrain, aux sources orales.

Parmi les mille découvertes relatées dans ce livre, qui comprend aussi un impressionnant cahier photo, il en est une particulièrement stupéfiante : ce sont les "réquisitionnés", ces villageois, souvent adolescents à l’époque, que les Allemands allaient chercher avant les exécutions. Parfois, plus de 150 enfants étaient ainsi utilisés. Acteurs contraints de ces carnages, ils s’expriment pour la première fois. Il y avait ainsi, note Patrick Desbois, "les creuseurs", tenus de rester sur place avant de combler les fosses ; les "transporteurs" avec leurs charrettes ; les cuisinières pour ravitailler les tueurs, ou encore ces très jeunes filles employées à courir sur les fosses entre deux fusillades afin de "tasser" les corps, parfois ceux de leurs camarades de classe.

Dans ce quotidien de l’horreur, "la liste des petits métiers de la mort est longue", observe l’auteur, qui en dénombre déjà une vingtaine, "et à chaque voyage, elle se rallonge". Comme il le remarque encore, le point de vue de ces tiers englobe, de façon insoutenable, "l’assassiné et l’assassin dans un seul regard". D’où le fait que c’est souvent "par une petite phrase qui semble s’échapper du témoignage que surgit la trace d’une réquisition", comme pour tester si l’interlocuteur est capable de supporter ces paroles.

Le moins qu’on puisse dire est que le Père Desbois adresse ici une grande leçon d’humilité aux historiens qui, non seulement n’avaient jamais pensé à interroger tous ces gens, mais qui, jusque-là, raisonnaient à l’intérieur de la tripartition classique entre victimes, bourreaux et témoins. Comme l’avoua le chercheur allemand Dieter Pohl : "Père Desbois, vos "réquisitionnés", dans aucune archive je n’en ai jamais entendu parler..."


A. L.-L. [Alexandra Laignel-Lavastine]


Porteur de mémoires, un prêtre révèle la Shoah par balles, du Père Patrick Desbois, éd. Michel Lafon, 330 p., 20,90 €.

 

© Le Monde

 

Mis en ligne le 21 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org