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Shoah

L’Allemagne reconnaît l’importance des recherches sur la «Shoah par balles», Edouard Husson
21/06/2009

"Elle a duré trois ans et fait deux millions de victimes. La «Shoah par balles», cet épisode presque inconnu de la Shoah, était menacé par l’oubli. Par ses recherches, Patrick Desbois l’en a sauvé. L’Allemagne vient de marquer une reconnaissance officielle à ses travaux." ("Marianne2"). A verser au dossier de la controverse suscitée par ce que certains historiens considèrent comme une surévaluation de la contribution du P. Desbois à l’histoire de la Shoah. (Menahem Macina).

20/06/09

Article repris du site de Marianne2

 

Une nouvelle extraordinaire venue de Berlin ces jours-ci. La République Fédérale d’Allemagne vient de marquer une reconnaissance officielle aux travaux de recherche du Père Patrick Desbois sur la «Shoah par balles». L’enquête d’histoire orale menée depuis cinq ans par ce prêtre hors normes, formé par les regrettés cardinaux Decourtray et Lustiger, pour retrouver les témoins ou les survivants de la Shoah en Ukraine et localiser, ainsi, des centaines de fosses communes renfermant les restes des victimes de la barbarie nazie, sera soutenue financièrement par la représentation du peuple allemand et son gouvernement. Alors même que la crise est là, la République de Berlin ne fléchit pas dans son soutien au travail de mémoire.

Peut-on imaginer un symbole plus fort de la capacité de l’Europe à assumer la page la plus sombre de son passé? L’Allemagne soutient une initiative venue de France et destinée à réparer l’une des plus terribles violences de masse commises dans la partie orientale de l’Europe, celle qui a vu les totalitarismes se succéder.


Une zone encore incomplètement connue de l’histoire de la Shoah

La «Shoah par balles» est à la fois une zone encore trop peu explorée de l’histoire du génocide des Juifs et celle qui pourrait mettre le plus mal à l’aise les Allemands d’aujourd’hui: la Shoah des camps d’extermination est souvent rendue abstraite par le concept de «génocide industriel». On aurait eu affaire simplement à une perversion monstrueuse du goût allemand de l’organisation. La «Shoah par balles» (qui concerne deux millions de victimes sur les six millions du génocide), confronte la société allemande à la réalité d’un massacre sur le terrain, ville par ville, village par village, par des commandos dont les tueurs voyaient leurs victimes quand ils les tuaient.

Grâce aux travaux des historiens menés depuis une quinzaine d’années - en particulier en Allemagne, en Israël, en Pologne - on sait que cette partie de la Shoah s’est déroulée non pas en prélude à l’installation des camps d’extermination mais selon un processus exactement parallèle. La «Shoah par balles» s’est déroulée de l’été 1941 au printemps 1944. L’Ukraine, prise dans ses frontières actuelles, a perdu 500 000 Juifs en 1941; 700 000 en 1942; et encore 300 000 en 1943-1944. Il y a une face «industrielle» et une face «artisanale» du génocide des Juifs par les nazis et leurs auxiliaires collaborateurs. Et les recherches du Père Desbois et de ses équipes d’enquêteurs aident particulièrement bien à la comprendre.

Les institutions allemandes accompagneront donc un effort d’enquête gigantesque, qui s’appuie sur les travaux des historiens et les archives, pour localiser, tant qu’il existe des témoins vivants, les milliers d’endroits, en Ukraine et en Biélorussie (et peut-être demain, si le projet est suffisamment soutenu, en Pologne et en Russie) où l’on a massacré des individus innocents, hommes, femmes et enfants, tombés dans des fosses ensuite laissées à l’abandon pour beaucoup d’entre elles. Les Allemands savent bien que la mémoire de la guerre et de ses victimes doit inclure toute l’Europe, y compris les peuples de l’ancienne Union Soviétique qui ont été victimes de l’attaque militaire la plus massive jamais menée dans l’histoire.


Paris-Sorbonne soutient la recherche du Père Desbois


Je connais le projet du Père Desbois depuis 2005. J’ai d’emblée été impressionné par la convergence des mémoires qu’impliquait sa démarche. On avait un catholique, prêtre de surcroît, allant à la recherche des fosses où des victimes juives du nazisme attendent qu’on leur donne une sépulture et qu’on leur rende leur dignité d’être humain; un descendant d’une famille de résistants allant dialoguer avec des historiens et des experts allemands pour que son travail s’appuie sur le maximum de données fiables; un homme traité en «héros» par les mécènes du Musée de l’Holocauste de Washington, mais qui a réussi à convaincre les Américains qu’il faut se débarrasser d’un antisoviétisme primaire et reconnaître l’importance des rapports des comités d’enquête soviétiques de 1944-45 pour compléter sérieusement l’enquête sur la «Shoah par balles».

J’ai été rapidement convaincu par la recherche sur le terrain. Patrick Desbois a un talent inné de chercheur. Il ne quitte pas un lieu où s’est passée une tuerie sans avoir résolu l’énigme que posent souvent, au départ, des témoignages incomplets ou contradictoires. A Busk, en Galicie orientale, il s’est obstiné pendant quatre ans, revenant sur les lieux, cherchant de nouveaux témoins, apportant des archives corroboratives et, pour finir, obtenant le soutien généreux du Mémorial de la Shoah pour que soit effectuée une recherche archéologique, qui est venue valider ce que la recherche patiente avait montré: contrairement à ce qu’avaient pensé longtemps les historiens, faute d’avoir accès à l’ensemble des informations, tous les Juifs de cette bourgade n’avaient pas été déportés à Belzec. Entre l’ancien cimetière juif de Busk et la rivière, dix-sept fosses communes ont été ainsi localisées, que les historiens n’auraient jamais connues sans cette recherche.

C’est en constatant la qualité du travail entrepris que Paris-Sorbonne a commencé, en 2006, à coopérer avec l’équipe de recherche de Yahad. Nous avons fondé le premier séminaire de recherche consacré principalement à l’histoire de la Shoah en Europe orientale. Dans quelques jours, les 15 et 16 juin, un colloque se tiendra, organisé par Yahad, l’association du Père Desbois, avec le Musée de l’Holocauste de Washington, le Collège des Bernardins et Paris-Sorbonne, pour faire l’histoire du premier négationnisme, celui des nazis eux-mêmes qui, à partir du début 1942, ont déterré et brûlé un certain nombre de corps de victimes juives dans le cadre de «l’opération 1005». Ce sera le premier colloque international sur le sujet.


Le premier projet français d’histoire de la Shoah d’envergure internationale

Quand on prend la mesure du travail accompli et de la convergence entre recherche historique et préoccupations mémorielles qu’a permis de réaliser la recherche de Patrick Desbois, le débat de « La Fabrique de l’histoire » consacré cette semaine à la «Shoah par balles» - en l’absence de Patrick Desbois ! - apparaissait singulièrement décalé, en tout cas en ce qui concerne la contribution des historiens (il y avait aussi un membre américain du projet d’histoire orale de Steven Spielberg et un réalisateur français de talent qui semblaient très gênés, à la fin, par ce qui est devenu un déballage d’arguments bien peu scientifiques, allant jusqu’à mettre en cause la déontologie des équipes de Yahad)). On nous a expliqué que la recherche du Père Desbois était trop médiatisée, qu’il était scandaleux que son éditeur (Patrick Desbois, Porteur de mémoires, Michel Lafon, 2008), ou le documentariste qui a fait un film sur lui (Romain Icard, La Shoah par balles. L’histoire oubliée), diffusé en 2008, aient misé sur l’effet de nouveauté, de découverte, dans le public.

Quand bien même certains historiens ont eu la chance d’en savoir beaucoup depuis longtemps sur la «Shoah par balles», s’offusquer de ce que les médias aient un jour découvert et voulu faire découvrir à un large public la «Shoah par balles», c’est oublier que le chercheur spécialiste de l’histoire du génocide des Juifs ne vit pas dans une bulle. Il a une responsabilité civique. Et cela ne passe pas avec les générations. Chacune a besoin de s’approprier la mémoire de l’événement. C’est un besoin d’autant plus fortement ressenti aujourd’hui que les survivants et les témoins de l’événement disparaissent et que bientôt se posera la question d’un nouveau type de transmission de la mémoire. De ce point de vue, le projet de Yahad est exemplaire, puisqu’il entreprend de rassembler, avant qu’il soit trop tard, dans la région où l’on connaît moins bien l’histoire du massacre, la plus grande quantité possible de souvenirs directs de l’événement pour les générations qui viennent.

Evidemment, toute recherche a ses biais méthodologiques, ses qualités et ses défauts. Mais je trouve bien corporatiste le réflexe consistant à faire comme si les historiens universitaires avaient le monopole du discours historique. La première fois que j’ai entendu parler Patrick Desbois, en 2005, au Mémorial de la Shoah, j’y ai vu un magnifique défi pour l’historien universitaire que j’étais, un défi à relever sur le plan scientifique.  

Le contraste entre la réaction maussade, ces derniers temps, de quelques «historiens professionnels» en France, et l’accueil enthousiaste fait au projet de Yahad par les chercheurs d’autres pays, comme l’Allemagne et les Etats-Unis, pose aussi, bien entendu, la question de l’ouverture des structures de la recherche, dans notre pays, à l’évolution de la recherche internationale. Un corps de chercheurs qui ne relèverait positivement le défi posé par l’enquête de Yahad révélerait son incapacité à se renouveler.

Il fut un temps où on aurait unanimement fêté, dans la communauté des historiens français, un chercheur autodidacte qui fait preuve d’audace méthodologique. Même si je suis fier que Paris-Sorbonne renoue avec la grande tradition d’ouverture et d’accueil aux innovations de l’historiographie française, j’espère que nous ne resterons pas les seuls à mettre en valeur le premier projet qui met notre pays en tête de l’innovation internationale dans la recherche sur la Shoah, qui nous met pour la première fois au niveau des chercheurs israéliens, allemands ou américains. 

Il est vrai que la mauvaise humeur de certains est un hommage indirect au travail de Yahad, qui dérange mais qui nous donne l’occasion de parler de la Shoah dans les médias. Lui reprocher son succès, aller éventuellement jusqu’à lui refuser l’étiquette de chercheur ou d’historien estampillé, c’est une façon paradoxale de dire merci à Patrick Desbois. Pour ma part, je préfère une approche positive, celle d’un dialogue scientifique exigeant avec l’équipe de Yahad ; car il ne faudra pas s’arrêter à la collecte des données; il y aura beaucoup à faire pour tirer tous les enseignements des informations recueillies par Patrick Desbois et ses équipes. On aura besoin de bien des concours pour comprendre toutes les implications des découvertes de la recherche de terrain.

Réjouissons-nous, pour finir, de ce que la République Fédérale d’Allemagne reconnaisse officiellement la valeur d’une recherche menée depuis la France au service de la mémoire européenne. A un moment où nos hommes politiques se demandent comment relancer la coopération entre la France et l’Allemagne, il y a là l’illustration concrète d’une coopération concrète entre nos deux pays.

 

Edouard Husson

 

© Marianne2

 

Mis en ligne le 21 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org