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Shoah

Querelle autour du Père Desbois [La Shoah par balles], Thomas Wieder
19/06/2009

19/06/09


LE MONDE DES LIVRES | 18.06.09



Il est rare que Le Monde soit contraint de revenir sur un ouvrage dont le compte-rendu a été publié dans ses colonnes. C’est le cas aujourd’hui, en raison de la controverse qui grossit, depuis quelques semaines, autour d’un livre, Porteur de mémoires (éd. Michel Lafon, 2007), et de son auteur, le Père Patrick Desbois.

 

Le 2 novembre 2007, sous le titre "Un prêtre montre l’exemple aux historiens", "Le Monde des livres" publie une critique élogieuse du livre du Père Desbois. Directeur du Service national pour les relations avec le judaïsme auprès de la Conférence des évêques de France, ce prêtre catholique y raconte l’enquête qu’il mène depuis 2002 en Ukraine, "sur les traces de la Shoah par balles", afin d’y localiser les fosses où se trouvent les corps de plus d’un million de juifs assassinés durant la Seconde Guerre mondiale. L’auteur de l’article, Alexandra Laignel-Lavastine, évoque une "entreprise extraordinaire", susceptible de "bouleverser les représentations que nous avions" de cet aspect du génocide.

Presque deux ans plus tard, et après deux séjours en Ukraine avec Patrick Desbois et son équipe, en mai, puis en août 2008, Alexandra Laignel-Lavastine déclare qu’elle s’est "trompée". Elle le fait notamment savoir dans "La fabrique de l’histoire", sur France Culture, le 27 mai. Une émission à la suite de laquelle elle apprendra qu’"il est immédiatement mis fin à sa collaboration" au séminaire qu’elle anime à la Sorbonne, depuis l’automne 2008, avec l’historien Edouard Husson et le Père Desbois. Ce dernier, qui avait refusé de participer à l’émission, doit aujourd’hui faire face à plusieurs critiques.

Les unes concernent la notion de "Shoah par balles". Vulgarisée par M. Desbois, celle-ci est contestée par la plupart des spécialistes, qui dénoncent une "expression marketing". Georges Bensoussan, rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah, explique :

« C’est une niaiserie, il n’y a pas eu, face à une "Shoah par gaz’’, une "Shoah par balles’’, mais une seule Shoah, avec des méthodes de tueries innombrables : on a aussi tué des gens à l’arme blanche, on les a jetés dans des puits, emmurés vivants, etc.".

D’autres griefs sont d’ordre méthodologique. Ils visent la tendance qu’aurait M. Desbois à se présenter comme un pionnier. Ce qu’illustrent notamment le bandeau de son livre ("Un prêtre révèle la Shoah par balles") et l’absence, dans ses textes, de référence à ceux qui ont étudié l’action des Einsatzgruppen, ces unités mobiles qui semèrent la terreur dans l’est de l’Europe après l’entrée en guerre de l’Allemagne nazie contre l’URSS, en juin 1941. C’est ce que rappelle Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah.

"L’histoire des Einsatzgruppen est parfaitement connue depuis soixante ans, et Raul Hilberg leur a consacré de très longs passages dans La Destruction des juifs d’Europe (1961)",

Face à ce grief, Patrick Desbois se montre serein. « Je ne suis pas historien », dit-il, évoquant un « malentendu ». Un mot que reprend Anne-Marie Revcolevschi, la directrice générale de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, l’une des organisations qui soutiennent financièrement l’association Yahad-In Unum, que préside M. Desbois depuis 2004. Et d’expliquer :

"Il ne faut pas demander au Père Desbois d’être ce qu’il n’est pas. Sa démarche est celle d’un homme de foi, et il a le droit d’avoir sa propre méthodologie, qui n’est pas celle des universitaires".

Cette méthodologie, justement, fait aujourd’hui l’objet de réserves. Le photographe Guillaume Ribot, qui a effectué dix-huit voyages en Ukraine entre 2004 et 2008, se souvient d’avoir été envoyé en repérage dans la région de Vinnista, au sud-ouest de Kiev, avant l’arrivée d’une équipe de télévision venue tourner un documentaire. Il raconte :

« Quand j’ai expliqué au Père Desbois qu’il y avait de nombreux mémoriaux autour des fosses, il m’a dit qu’on irait tourner ailleurs. Résultat, en regardant le film (diffusé sur France 3, le 12 mars 2008), on a l’impression que la grande majorité des fosses, en Ukraine, étaient jusqu’alors ignorées. Forcément, c’est plus vendeur de présenter les choses ainsi ! »

S’il ne remet pas en cause le « bien-fondé » de l’enquête, Guillaume Ribot regrette toutefois ces « petits arrangements avec la vérité », qui, selon lui, conduisent le Père Desbois à exagérer l’ampleur de ses découvertes.

De son côté, Patrick Desbois insiste sur au moins deux mérites qu’ont, à ses yeux, ses recherches : d’abord, d’avoir montré que les endroits où sont érigés les mémoriaux ne correspondent pas toujours aux lieux précis des tueries ; ensuite, d’avoir repéré des fosses secondaires, jusque-là inconnues. Et d’expliquer :

« Contrairement à ce que je croyais au début, il n’y a pas une grande fosse sur chaque lieu d’exécution. En réalité, il y a souvent plein d’autres trous autour, non marqués, eux. Cela nous oblige à renoncer à l’idée du "un", et à nous forcer, au contraire, à envisager l’extermination comme un phénomène beaucoup plus disséminé dans l’espace. »

En soi, cette démarche n’est critiquée par personne. Mais certains regrettent que, à côté de ces découvertes, soient énoncées aussi ce qu’ils tiennent pour des approximations. C’est le cas à propos du massacre qui eut lieu à Busk, le 21 mai 1943. Sur son blog, l’historien Edouard Husson écrit que l’enquête du Père Desbois a « permis d’établir que plus de 1 500 juifs avaient été tués sur place ». Ce qui, selon lui, rectifierait l’histoire écrite « à partir des archives », selon laquelle « tous les juifs de Busk avaient été déportés à Belzec ». Or, les spécialistes font observer que ce massacre était connu depuis soixante ans, comme le rappelle Alexander Kruglov dans un livre récent (The Losses Suffered by Ukrainian Jews. 1941-1944, 2005).

Reste une dernière critique, qui a trait à l’image générale que le Père Desbois donnerait du processus génocidaire à l’Est. Alors que de plus en plus de chercheurs s’interrogent sur le rôle précis des populations civiles dans les massacres, sur le degré de leur complicité avec les nazis et leurs supplétifs, son enquête aurait tendance à ignorer le phénomène. Ainsi les historiens Christian Ingrao et Jean Solchany écrivent, dans la revue Vingtième siècle (avril-juin 2009):

« N’est pas mentionnée (par le Père Desbois) la participation d’Ukrainiens aux violences exterminatrices. »

Et Claude Lanzmann d’ajouter :

« Quand on sait que ce sont les Ukrainiens qui ont fourni le plus gros contingent de gardiens dans les camps d’extermination, je trouve cela très gênant ».

Le fait de poser la question, sur place, semble en tout cas tabou. Alexandra Laignel-Lavastine raconte :

« Lorsque j’ai voulu aborder la question des pillages et des pogroms, on m’a dit : "Tu n’as pas le droit de culpabiliser nos braves témoins ukrainiens et, en plus, tu risques de les faire fuir". Or, n’importe quel journaliste sait qu’on peut, une fois que la confiance s’est instaurée, poser aux gens des questions plus délicates en fin d’entretien. »

Sur ce point, le Père Desbois concède que cette question n’est pas sa priorité, et qu’il cherche avant tout à « reconstituer les scènes de crime afin de trouver où sont les morts ».

« Tout cet argent dépensé pour ne même pas poser les questions essentielles, quel gâchis ! »

déplore Alexandra Laignel-Lavastine qui, par ailleurs, s’interroge sur la « valeur scientifique » d’interviews qui se déroulent parfois dans un « climat d’intimidation », et ce en raison de la présence d’un « garde du corps en treillis et armé ». Des témoins apeurés ? Ce soupçon fait bondir le Père Desbois, qui se dit, sur ce point, victime d’une « calomnie », et observe :

« On ne peut pas dire, d’un côté, que je ne pose pas les questions qui fâchent et que, de l’autre, je fais peur aux gens. »

Les doutes qui s’expriment aujourd’hui sur l’ampleur des découvertes et l’intérêt des entretiens recueillis par l’équipe du Père Desbois - plus de 1 000 à ce jour - seront peut-être dissipés quand ses archives seront facilement accessibles. Ce qui, jusqu’à présent, n’a pas été le cas, comme nous l’ont raconté plusieurs chercheurs, qui évoquent une attitude « fuyante », des rendez-vous annulés à la dernière minute, ou des coups de fil restés sans réponse. Une forme d’opacité à laquelle le Père Desbois s’engage à mettre fin. Ses archives, assure-t-il, seront ouvertes aux chercheurs dès le 15 octobre.


Thomas Wieder


© Le Monde des Livres


[Texte aimablement signalé par H. Levy.]

 

Mis en ligne le 19 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org