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Polémiques

Discussion autour de la notion d’ « Etat juif », entre Jean-Paul Karsenty et Gérard Huber
14/06/2009

14/06/09

 

Sur le Blogue de Gérard Huber, 12 juin 2009

 

L’article qui figure sur mon Blog, en date du 28 mai [1], écrit pour les "Cahiers Bernard Lazare" (juin 2009) et précédé du chapeau explicatif, m’a inspiré des sentiments contradictoires auxquels je souhaite donner une expression raisonnée.


En partant de la première partie de l’article...

Faut-il accepter de confondre Juif et juif, et, pour être précis, substantif et adjectif ? Pour ma part, je ne souhaite pas le faire (sauf à ce que l’on sache me démontrer que les inconvénients à ne pas le faire sont éminemment plus importants que de se résoudre à le faire).


Un Etat dont le qualificatif épithète est juif - Etat juif - n’est pas l’équivalent d’un Etat des Juifs.

Il a, bien entendu, le droit absolu de s’appeler "Etat juif", et c’est le cas. Et tout autant le droit d’être entendu et représenté comme "Etat juif". Mais tous ses interlocuteurs ont alors le droit, de ce fait, de lui demander des preuves de sa laïcité (s’ils ont "qualité" pour ce faire, bien sûr, c’est-à-dire s’ils sont reconnus, eux, comme des partisans de la laïcité des Etats). Ils ont, en effet, le droit de comprendre l’expression "Etat juif" comme "Etat religieux" comme on entend "Etat islamique" et même "Etat arabe", dans la mesure où la Constitution des pays concernés, à quelques rares exceptions, n’est pas laïque! Or, si l’"Etat juif" est un Etat que l’on a souhaité fonder sur la reconnaissance d’un droit des Juifs et de la culture des Juifs à une souveraineté spatiale, on ne pourra empêcher personne de penser que cette expression atteste que l’on a également souhaité fonder cet Etat sur le culte juif (unique, hégémonique ou pas, c’est là un autre débat, important, mais d’ordre second).

En regard, un Etat des Juifs serait, lui, un Etat fondé sur la (les) culture(s) du (des) peuple(s) des Juifs, sur l’histoire reconnue par eux d’appartenance au(x) peuple(s) des Juifs. Il serait l’Etat de la République des Juifs, soit, dit autrement, l’Etat de la République juive (voire l’Etat de la République laïque juive ou  laïque des Juifs). Il serait également possible d’imaginer une Nation juive, une Nation des Juifs (mais alors ce modèle politique de la Nation qui prend quelquefois des tours ambigüs impliquerait, en l’occurrence, la prise en compte de la question de la diaspora des Juifs).


Un futur Etat des Palestiniens devrait reconnaître un tel Etat des Juifs.

Bien sûr, quand Mahmoud Abbas dit - ainsi qu’il est rapporté dans l’article - ne savoir reconnaître que l’Etat d’Israël, on entend subliminalement que c’est peut-être l’histoire du peuple juif, du peuple (ou des peuples) des Juifs qu’il entend nier ou dissoudre au profit de la notion d’habitants du pays d’Israël, des habitants du pays Israël, incluant donc les habitants palestiniens susceptibles, par le simple effet de leur démographie, de devenir les porteurs majoritaires d’une histoire qui ne reconnaîtraît en rien l’histoire culturelle des Juifs. Peut-être entend-on bien ce qui n’est pas dit. Mais Mahmoud Abbas oserait-il dire alors qu’il ne saurait reconnaître un Etat des Juifs ?

De manière presque symétrique, les interlocuteurs de Mahmoud Abbas devraient accepter le projet d’un Etat arabe de Palestine si tel devait être le souhait des Palestiniens, mais ceux-là seraient alors justifiés de le soupçonner de viser la construction d’un Etat religieux (voir plus haut sur la confusion institutionnelle toujours probable entre arabe et musulman dans ces pays-là). Cohérent avec lui-même, Mahmoud Abbas devrait prôner la création d’un Etat pour le peuple des Palestiniens, donc un Etat des Palestiniens, donc laïque. En effet, comme dans le monde arabo-musulman, on ne saurait exiger - utopie actuellement! -  de garantie constitutionnelle empêchant la transformation d’un Etat laïque en Etat religieux, la communauté internationale ne devrait pas transiger sur la relation Peuple des Palestiniens-Etat des Palestiniens au sein d’une République laïque des Palestiniens, fédérale ou nationale.

Aussi, comprend-on bien qu’aujourd’hui il ne peut y avoir d’accord possible entre ceux, Juifs d’Israël, qui entendent vivre dans un "Etat juif" et ceux, Palestiniens, qui n’entendent reconnaître ceux-ci que comme "habitants de l’Etat d’Israël": les premiers semblent ne pas accepter le principe d’une "décultualisation constitutionnelle"; les seconds visent, sans le dire clairement, la "déculturalisation pratique" d’Israël par l’effet d’un jeu démographique qui leur serait favorable.

... Avant d’arriver à la seconde partie de l’article

De fait, mon propos ne fait que développer l’idée, somme toute pas vraiment originale, d’une voie qui propose de cesser de "cultualiser", dans le premier cas (autour de "Etat juif"), et de cesser de "déculturaliser", dans le second cas (en promouvant le projet d’un Etat des Juifs au sein d’une République). 

Cette voie-là décultualise-t-elle à l’excès et culturalise-t-elle à l’excès ? A priori, je ne crois pas, et à lire les derniers paragraphes de  l’article qui m’a inspiré ces commentaires, j’ai le sentiment qu’il n’y est pas dit autre chose. Cette voie, pour finir et pour dire les mêmes choses autrement, m’apparaît plus conforme à une citoyenneté ouverte que... la cultualisation qui continue, aujourd’hui, à entretenir tant par l’intérieur que par l’extérieur une dynamique de déculturalisation.

Il est bien possible que mon propos soit entaché d’erreurs ou de biais que je n’aurais [pas] su repérer. Que l’auteur veuille bien m’en excuser. Je lui serais alors reconnaissant de me les faire connaître de façon que je puisse, le cas échéant, reconsidérer mon analyse et ma position.

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Commentaire de la lecture de Jean-Paul Karsenty par Gérard Huber


1. Le signifiant « juif »

Du point de vue du signifiant, c’est-à-dire de la pratique du langage, la distinction entre « Juif » et « juif » est secondaire. Elle ne devient principale que du point de vue du signifié. Lorsque l’on veut désigner l’être qui est le support de la mémoire et de la culture, on écrit « Juif ». Lorsqu’on veut désigner la mémoire et la culture dont l’être est le support, on écrit « juif ». Mais, il n’y a pas d’être sans mémoire ni culture (mnémoculture). Il n’y a pas d’« ADN juif ». Comme il n’y a pas de mémoire et de culture juives sans êtres vivants qui les portent.


2. L’obligation à dire « Juif »/ »juif »

Il s’ensuit un peuple qui se réactualise sans cesse. Si le langage actuel n’implique pas les Égyptiens, les Grecs ni les Romains (pour ne parler que d’eux) de l’Antiquité, comme individus et peuples actuels, il implique nécessairement les Juifs. À la différence des Égyptiens, des Grecs, des Italiens d’aujourd’hui, les Juifs réactualisent le mythe originaire. Tel est le sens de la fête de Pessah : non pas tant célébrer l’Exode que célébrer le mythe comme vie. Par exemple, le peuple égyptien actuel ne se définit pas comme l’héritier vivant de la mnémoculture pharaonique, même s’il la retransmet comme composante historicio-archéologique de son histoire. En revanche, le peuple juif s’affirme comme l’héritier (dans la diversité la plus grande, y compris la négation de la dimension religieuse de l’héritage) de la mnémoculture juive telle qu’elle a pris sa source dans l’écriture de la Torah. Là, se trouve la singularité des Juifs, dans le fait qu’ils construisent la grande histoire et la leur comme l’élaboration d’un mythe vivant, parce qu’ils tiennent le mythe pour une matière vivante, là où les autres peuples, tant dans le passé qu’aujourd’hui, tiennent le mythe et la vie pour séparés, dissociés, par la culture.

 


3. L’antijudaïsme est l’affirmation d’une contre-histoire opposée à celle des Juifs

L’actualisation du mythe ne saurait éviter d’être politique. Toute mnémoculture donne lieu à un droit politique. Bien sûr, cette mnémoculture n’est pas nécessairement enracinée dans l’Antiquité. Elle peut être plus récente, du moment qu’elle se précise à partir d’une autofondation. Cet acte est nécessairement politique. Il résulte la plupart du temps de guerres, des défaites, de conquêtes, de victoires, justifiées par l’évocation de représentations religieuses polythéistes, monothéistes ou panthéistes, mais aussi bien athées. Il s’ensuit des États qui ont toutes les couleurs de la vie politique.

Si ceux qui sont scandalisés par l’existence d’un « État juif » ne le sont pas par celle d’un État du Vatican (créé il y a quatre-vingts ans), c’est parce que l’Église a construit le rapport au corps du Christ comme la preuve qu’il n’y avait pas de distinction possible entre le mythe et la vie (« accomplissement des temps »). Mais, la création de l’État juif d’Israël a déstabilisé cette glaciation millénaire du mythe (qui s’accompagnait de l’enseignement du mépris de ceux qui en donnaient une version subversive, les Juifs).


4. Du droit politique étatique à la mnémoculture globale

Lorsque la mnémoculture actuelle vise l’expansion ou l’hégémonie étatiques, elle se heurte aux aspirations de ceux qui n’y voient qu’une partie d’une mnémoculture globale. L’enjeu du devenir de l’État d’Israël en tant qu’État juif est donc bien, comme celui de n’importe lequel des États qui composent l’ONU, d’œuvrer à la prévalence de la mnémoculture globale sur la limitation étatique, à partir du moment où cela ne signifie pas son autodestruction (rêve de tous ceux qui la justifient comme seul édifice d’une mnémoculture globale dont ils n’ont en réalité pas la moindre idée).


5. De la reconnaissance mutuelle et de l’avenir d’Israël

C’est là que se joue la question de la reconnaissance d’Israël comme État juif par l’universel.   peut bien exister sous la forme du mythe vivant, tant qu’il n’y a pas d’État. Mais à partir du moment où, comme il en est pour Israël, le mythe vivant juif a produit un État, elle ne peut que disparaître. On aurait tort de penser que les Juifs d’Israël (et ceux qui tiennent Israël pour une inscription historique des Juifs) vont conserver leur État au prétexte qu’il ne serait plus dissociable du mythe vivant. C’est au mythe vivant de s’ouvrir à présent à l’universel. À ignorer ce fait, on s’imagine que ce n’est que par le droit politique (la plupart du temps soutenu par la force) qu’on va protéger sa mnémoculture. Mais, dans la réalité, on n’en programme ni plus ni moins que son devenir-mort. Il y a une contradiction insoluble entre le culte de l’autarcie mnémoculturelle et l’exigence d’être reconnu. C’est de cette contradiction que sont devenues mortes (au sens de non actuelles) les civilisations antiques. Si la mnémoculture grecque antique n’en est pas moins inscrite dans la mnémoculture globale, c’est parce qu’elle a su anticiper ce devenir-mort en inventant le théâtre (catharsis) et la philosophie. Quelle sera l’anticipation du mythe vivant juif ?

 

© Gérard Huber


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Note d’upjf.org


[*] "Porter l’expression « Israël, État juif »".


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Mis en ligne le 14 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org