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Bibliographie

Parution du Dictionnaire de la Shoah, sous la direction de l’historien Georges Bensoussan
21/06/2009

20/06/09


Texte repris du site du Crif


Les éditions Larousse publient sous votre direction le dictionnaire de la Shoah.
Qu’est-ce qui a motivé cette publication ? Certainement pas la carence de l’historiographie du génocide des Juifs d’Europe…. ?

C’est précisément parce qu’il y a abondance de bibliographie qu’il était nécessaire de fournir un outil compact capable de répondre de façon synthétique aux principales questions liées à la Shoah. L’ampleur de la recherche aujourd’hui, et de la documentation disponible (plus de 2200 livres sur le seul camp d’Auschwitz) fait qu’il est devenu impossible, même à un chercheur spécialisé, de maitriser l’ensemble de ce savoir. A fortiori pour le grand public. C’est pourquoi nous avons fait appel au spécialiste de la question. C’est ce qui explique que 74 auteurs aient contribué aux 420 entrées de ce dictionnaire de la Shoah, une équipe très nombreuse si on la compare aux autres dictionnaires de ce genre. C’est ce qui explique enfin la dimension internationale du projet, nombre de contributions ayant été traduites de l’anglais et de l’allemand pour l’essentiel, mais aussi de l’italien, de l’hébreu, du polonais par exemple.


La production importante d’ouvrages consacrés à la Shoah répond à une double exigence d’histoire et de politique. Néanmoins, la contestation sourde de la place faite à la mémoire juive au sein de la mémoire nationale prend l’ampleur que l’on connaît, notamment à travers la présentation de la liste antisioniste qui a été conduite par Dieudonné lors des élections européennes du 7 juin. Que vous inspire cet événement, la formation légale d’une telle liste dans notre pays ? N’y a-t-il pas collision avec la volonté des pouvoirs publics de faire sien [lire: leur] le drame des juifs d’Europe ?


La constitution d’une « liste antisioniste », c’est-à-dire ici clairement antisémite sauf pour les enfants de moins de sept ans et les benêts de profession, est en soi un phénomène désagréable. Mais tant qu’il ne s’agit que d’un épiphénomène il n’y a pas lieu de crier “Au feu !”, même si aujourd’hui, au vu des résultats, on a tort de dire que son impact est minime puisqu’elle fait mieux qu’une vieille organisation comme Lutte Ouvrière, et qu’elle dépasse 4 à 5% dans certaines communes d’Ile de France. Reste que ce qui pose davantage problème pour l’instant, et ce qui, à mon sens, constitue un tournant plus net que la flambée antijuive des années 2000-2003, c’est que cette liste a été validée par les autorités de la République. Qu’elle n’a pas été bloquée, alors qu’elle constitue, comme chacun ou presque en convient dans ce pays, une « incitation à la haine raciale ». Formulation maladroite à l’évidence parce qu’elle donne droit de cité à ce qu’elle dénonce, mais formulation comprise de tous. Un regard en arrière permet de comprendre la rupture : c’est la première liste antijuive, officiellement constituée, présentée et validée sur le territoire de notre pays depuis les élections de 1936 qui avaient vu Louis Darquier se présenter à Paris sous l’étiquette « candidat antijuif ». Comme après Auschwitz, nul ne saurait, sur la place publique, se dire antijuif, on peut aisément décrypter la logorrhée de Dieudonné et de sa « révolution des ratés », pour parler comme Bernanos définissant le régime de Vichy en 1940.  Sa liste se situe à la confluence des diverses familles de l’antijudaïsme. Elle fait, du mal-être identitaire et du ressentiment, ce cocktail explosif, son ingrédient premier. Elle conjugue l’antisémitisme arabe, celui de la vieille droite catholique française, celui des déracinés en mal de définition identitaire, pour finir par celui de quelques transfuges de l’ultra gauche et des écologistes. Encore une fois, le tournant n’est pas tant la constitution de cette liste que sa validation dans le silence général de médias qui pensent peut-être qu’à ne pas parler du danger, à ne pas le nommer, on le fera disparaître. C’est le genre d’illusion historique dont on se demande comment on peut encore les nourrir après l’expérience qui est la nôtre. C’est ce même silence qui a entouré les slogans des manifestants de janvier 2009, à Paris et ailleurs, ce même silence qui a suivi le cri de ralliement, poussé à Metz et à Strasbourg, dans le même contexte : « A la synagogue ! ». Cette même solitude, pour finir, qui a entouré les Juifs de France après le massacre d’Ilan Halimi, perpétré par ce que tout le chaudron français compte de haines recuites dans le ressentiment des quartiers dits « sensibles ». Au bout du compte, on a le sentiment que ce pays, affaibli politiquement, est aussi plombé par une bien-pensance qui condamne à tour de bras, au nom de l’antiracisme (avec, à la clé, mais sans le recours au pouvoir séculier heureusement), des mécanismes de terreur et d’intimidation éprouvés dans les systèmes totalitaires. On a le sentiment aussi, mais avec le chagrin du titre d’un film célèbre [1], que ce pays, qui fut jadis la « Grande Nation », est aujourd’hui devenu la terre refuge du silence et du regard détourné. Qu’il ne s’est jamais vraiment remis de la saignée de la Grande Guerre ni de la gifle de juin 1940. Tableau sinistre pour l’avenir, en vérité. Mais ce serait participer encore de la lâcheté ambiante que de le cacher. Reste la contradiction majeure que vous soulignez. Depuis vingt ans et plus, les pouvoirs publics, qui nous ont rejoints sur ce terrain, nous soutiennent pour mettre sur pied un enseignement de la Shoah qui fasse sens. Je crois que nous y parvenons. A preuve ces professeurs espagnols, italiens, roumains et ukrainiens qui viennent désormais se former chez nous. Mais à quoi bon entonner l’antienne du « devoir de mémoire » (qui n’est pas la mienne au demeurant, je plaide pour une histoire politique de la Shoah) si, quand le « ça » du « plus jamais ça! » est là, on détourne les yeux comme s’il n’y avait rien à voir ?


La spectaculaire médiatisation de la « Shoah par balles » n’a-t-elle pas pour effet, au final, de confondre [lire: jeter la confusion dans] le public et de l’amener à penser qu’il y aurait donc eu plusieurs Shoah, dont une découverte très tardivement ? Le risque ultime n’est-il pas de donner libre cours à la critique suivante : encore!... Or, on sait que dès les années 80, la question des tueurs mobiles a été étudiée et définie dans le cadre de la radicalisation des crimes nazis. Pourquoi ce long silence ?

Ce qu’on appelle aujourd’hui la "Shoah par balles", d’une expression peu heureuse d’ailleurs, est connue des historiens depuis des décennies. Les livres sur le sujet, souvent en allemand et en anglais, se comptent par dizaines. Des procès des Einsatzgruppen ont eu lieu en Allemagne dans les années soixante. Christopher Browning, l’historien du 101° bataillon de police, utilise les actes du procès de 1967 pour dresser l’itinéraire de ces « tueurs ordinaires ». Ce qui est nouveau, en vérité, c’est le battage médiatique. Et comme toujours, un peu sur le modèle des « grandes découvertes » que nous apprenions jadis au lycée, les médias qualifient de découverte ce qu’ils découvrent eux-.mêmes, mais qui est connu de longue date par d’autres qu’eux. Ce qui ne signifie pas que le travail du Père Desbois n’apporte rien de nouveau. A l’évidence, non. Il ne révèle toutefois pas une « Shoah inconnue » pour reprendre les titres tapageurs de la presse. Le Père Desbois n’est pas le "découvreur" des tueries à l’Est [*]. Au demeurant, ces "tueries par balles" furent opérées de mille façons : comment faut-il qualifier la mort des enfants jetés au fonds des puits en Ukraine et en Transnistrie, des ensevelis vivants dans les fosses, des massacrés à coups de barre de fer à Vilna, et des noyés en masse ici et là ? Ces tueries ont été étudiées par des équipes d’historiens. Sans leur travail, celui du Père Desbois n’aurait pas été possible. Le « B-a-Ba » de toute démarche intellectuelle est de reconnaître notre dette envers nos devanciers, quel que soit notre domaine d’étude.

 

Propos recueillis par Stéphanie Dassa


George Bensoussan est historien, responsable éditorial de la revue d’Histoire de la Shoah 

 
[*] Note de Richard Prasquier :

"Pour qu’il n’y ait aucun malentendu, il est nécessaire de rappeler que à aucun moment Patrick Desbois ne s’est attribué le rôle de "découvreur" des massacres de Juifs en Ukraine. Cela aurait été effectivement absurde. En revanche, il a énormément développé la connaissance des lieux et des conditions de ces massacres en allant enquêter sur place avec rigueur et précision"


Photo : D.R.


© CRIF

 

Mis en ligne le 21 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org