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Shoah

"Le martyre des survivants de la Shoah, 1945-1952", de M-A Charguéraud
12/06/2009

10/06/09

Texte repris du blogue de Jean-Laurent

Le martyre des juifs d’Europe a-t-il pris fin le 8 mai 1945 à la chute du IIIème Reich? Marc-André Charguéraud nous montre magistralement que non dans le 4ème opus de sa série "Les témoins de la Shoah".

Un sujet trop rarement traité, les historiens spécialistes de la Shoah arrêtant en effet habituellement leurs recherches en 1945.

Marc-André Charguéraud ne se prétend pas historien mais fait pourtant bien oeuvre d’historien. Il souhaite, et nous souhaitons tous avec lui, qu’après son livre, les "historiens de profession" se penchent sur l’immédiat après guerre et sur le sort réservé aux juifs rescapés de la Shoah.


En attendant, le livre de Marc-André Charguéraud est fondamental à plus d’un titre.

Car si en France par exemple, les juifs rescapés purent retrouver (souvent après quelques tracasseries administratives) quasiment leur vie d’avant 1940, il n’en fut pas de même des juifs restés de l’autre côté du rideau de fer sous le joug communiste.

Mais même pour les juifs occidentaux la spécificité du génocide juif ne fut pas reconnue comme telle tout de suite. Il fallut attendre la fin des années 70 et le début des années 80 pour cela.

Quant aux juifs restés ou revenus dans la partie orientale de l’Europe, la libération se transforma vite en cauchemar.

Car il ne faut pas oublier que les populations locales de nombreux pays occupés par l’Allemagne nazie soutenaient la politique sinon d’extermination, du moins d’éradication des juifs.

Le recrutement de bataillons de tueurs fut très facile en Ukraine (où les héros nationaux sont des tueurs de juifs), en Lituanie et en Lettonie, tellement un fort antisémitisme y sévissait avant la guerre, à la différence de l’Estonie, où la haine des Juifs était presque inexistante.

Pendant la guerre, les premiers pogroms ont lieu en Lituanie. Dès les premiers jours de l’attaque allemande, des groupes armés lituaniens, dirigés par Algirdas Klimaitis, entrent en action. La police de sécurité allemande (Sicherheitsdienst ou SD) persuade alors Klimaitis de retourner ses troupes contre les Juifs. Le pogrom de Kaunas, alors capitale de la Lituanie, fait 3800 victimes. 1200 autres sont tuées dans des localités environnantes.

En Lettonie, le pogrom de Riga fait 400 victimes. L’Einsatzgruppe (les commandos de tueurs de juifs responsables de ce que l’on appelle maintenant la Shoah par balle, qui fit 1 000 000 de morts) filme les pogroms à des fins de propagande.

Le 10 juillet 1941, à Jedwabne, au nord-est de la Pologne, 1600 juifs sont massacrés par la population locale devant les caméras allemandes qui filment la tuerie. Le pogrom ne laisse que 7 survivants parmi les Juifs.

En Galicie, à Lwow, plus de 1000 juifs sont livrés à la SD.

A Tarnopol, après la découverte de 3 cadavres allemands dans les prisons, 70 juifs sont tués à la dynamite par les Ukrainiens. Un peu plus à l’Est à Kremenets, 130 Juifs sont battus à mort par la population locale.


Le 1er juin 1941 eut lieu le Farhoud, pogrom contre les Juifs de Bagdad qui a entraîné 200 morts et 2 000 blessés et lors duquel 900 maisons juives ont été détruites.

Les Schutzmannschaften-batallione ou Hilfpolizei étaient les 12 bataillons de milice lituaniens, estoniens, lettons, biélorusses, ukrainiens et le bataillon n°202 polonais (le 13ème). Ils furent créés par les SS pour lutter contre les juifs et la résistance dans les pays occupés en Europe de l’Est. Selon l’Israel’s War Crime Investigation Office, on estime que sur les 95 000 personnes directement impliquées dans les mesures anti-juives, massacres et déportations (ceci sans compter les pogroms effecutés directement par les populations locales), on dénombre 45 000 Allemands et 8 500 Autrichiens, 11 000 Baltes, 11 000 Ukrainiens, 9 000 Russes et Biélorusses, 7 500 polonais et 3 000 ouest européens.

Pourquoi rappeler cela ? Car sur les dizaines de milliers de collaborateurs ukrainiens, lettons, polonais, croates etc... seuls plus de 200 furent éxécutés à la Libération. Tous les autres milliers de tueurs sont rentrés tranquillement chez eux après la guerre, sauf certains, légèrement inquiétés par rapport aux atrocités qu’ils avaient commises. L’antisémitisme séculaire qui régnait dans ces pays n’avait pas disparu non plus.

Et bien entendu, leurs sentiments à l’égard des juifs n’avaient pas changé après la guerre. Et lorsque les juifs rescapés tentèrent de revenir dans leurs anciennes habitations la population de ces pays les rejeta violemment, avec l’assentiment des troupes d’occupation soviétiques.

Les rescapés juifs n’étaient donc pas les bienvenus dans leurs pays d’origine.
Marc-André Charguéraud cite d’ailleurs un article précurseur paru le 20 janvier 1942 dans The Nation, le journal des démocrates-chrétiens polonais en exil, pour comprendre l’antisémitisme en Pologne : "La situation rend impossible d’accepter le retour des juifs à leur position privilégiée sans exposer le pays à de graves soulèvements. Nous devons annoncer ouvertement que non seulement nous refusons de restaurer les droits politiques et patrimoniaux des juifs, mais que nous voulons qu’ils partent tous de notre pays."

Et ce même parti démocrate-chrétien d’insister en 1944 : "Le problème juif doit être résolu par une émigration graduelle des juifs qui après la politique allemande d’extermination sont encore en vie. (...) Le point de départ sera la confiscation par l’État des propriétés juives sans héritiers...".

Précurseur en effet car le
4 juillet 1946 (14 mois seulement après la fin de la guerre) un pogrom a lieu à Kielce en Pologne  où la population massacre quarante juifs polonais (il y eut aussi quatre-vingts blessés) parmi environ deux cents survivants de l’Holocauste qui étaient revenus chez eux.

Un des exemples des plus connus et des plus honteux de persécution des juifs rescapés de la Shoah est celui du bateau
Exodus 1947 qui transportait en 1947 des Juifs émigrant clandestinement d’Europe vers la Palestine, alors sous mandat britannique. Le bateau quitta le port de Sète en France, le 11 juillet 1947. Ces émigrants étaient des réfugiés survivants de la Shoah. Ils n’avaient pas de certificat légal d’immigration pour la Palestine d’autant que les Britanniques limitaient l’immigration juive dans ce pays. La marine royale britannique s’empara du navire, et renvoya tous ses passagers dans la zone sous contrôle britannique en Allemagne. Heureusement, des français comme le préfet François Collaveri (1) sauvèrent l’honneur en aidant ces malheureux et en leur proposant l’asile en France.

Et pourquoi n’était-il pas possible aux juifs d’émigrer en Palestine? Pour ne pas déplaire au grand Mufti de Jérusalem Hadj
Amin al-Husseini (1895-1974). Ce sinitre personnage (2), cet antisémite notoire  et tueur de juifs aurait dû finir au bout d’une corde à Nuremberg. Il passe la plus grande partie de la guerre à Berlin aux côtés de ses amis nazis. Il est accouru à Berlin en novembre 1941. En effet, à cette date Heydrich, Himmler et Eichmann avaient abandonné le projet  Madagascar (qui prévoyait d’exiler les juifs à Madagascar) et pensaient organiser l’exil massif des juifs d’Europe en Palestine. Hadj Amin al-Husseini ayant eu vent de cette idée se précipite à Berlin pour dissuader ses amis allemands de mettre ce projet à exécution. Il est pour l’extermination des juifs en Europe. C’est d’ailleurs ce qu’Hitler lui a promis. Hitler veut sécuriser le moyen-orient mais sans l’envahir « Dès que cette percée sera faite, le Führer annoncera personnellement au monde arabe que l’heure de la libération a sonné. Après quoi, le seul objectif de l’Allemagne restant dans la région se limitera à l’extermination des juifs vivant sous la protection britannique dans les pays arabes».
Hadj Amin al-Husseini forme en mai 1942 la 13e division de montagne de la Waffen SS Handschar (en bosnien, Handžar) composée de musulmans essentiellement bosniaques. La division fut nommée Handžar en référence au cimeterre turc, emblême de cette division. La division Handžar, formée en France, est destinée à faire la chasse aux juifs. Hadj Amin, arrivé de façon rocambolesque en France après avoir fui les ruines fumantes de Berlin, n’a eu la vie sauve que grâce à Georges Bidault alors ministre des Affaires étrangères. En effet celui-ci (contre l’avis de Léon Blum, président du Conseil, qui veut le remettre aux américains pour le faire juger comme criminel de guerre), lui donne un faux passeport pour qu’il retourne en Palestine en échange d’une reconnaissance par les arabes de la position de la France en Afrique du Nord. Georges Bidault, passé de la Résistance à l’extrême-droite, sera d’ailleurs au début des années 60 l’un des plus fervents soutiens de l’OAS et de l’Algérie française...

Après les pogroms de Kielce et d’ailleurs il est évident pour les rescapés juifs de la Shoah qu’il ne reste qu’une solution: fuir. 900 000 juifs, sur le million de rescapés, quitteront définitivement leurs terres natales européennes entre 1945 et 1952. Comme le note
Marc-André Charguéraud : Les populations et les gouvernements des "démocraties populaires" ont ainsi accompli la prophétie qu’Hitler n’avait pas réalisée malgré les millions de victimes de la Shoah: rendre l’Europe de l’Est "judenfrei" (sans Juifs).

Et ceci sous l’oeil impassible des occidentaux.
Car dans le contexte de la guerre froide, ceux-ci (et surtout les pays anglo-saxons, alors que la France a toujours été favorable à leur accueil), ne se montrent pas favorables à l’accueil des rescapés juifs de la Shoah.

Comme le note l’auteur et avec une précision qui nous fait aujourd’hui froid dans le dos, «la priorité des candidats à l’immigration fut bel et bien accordée par Londres aux anciens de la Waffen SS, aux Allemands ethniques par Washington, aux soldats de l’Armée polonaise du général Anders par le Canada...
» Marc-André Charguéraud nous livre le bilan chiffré qui se suffit à lui-même pour donner toute la mesure du désastre : « Pendant les trois années qui ont suivi la Libération, seuls 13 000 survivants juifs ont été admis aux USA, 3 000 en GB et pratiquement aucun au Canada... Les rescapés sont en fait devenus les otages des discordes entre les grandes puissances... »..

Alors que les Klaus Barbie et autres Aloïs Brunner comme des milliers d’autres tueurs de juifs, seront accueillis à bras ouverts par les USA, les dictatures sud-américaines et les pays arabes comme l’Egypte de Nasser (qui s’est servie des "compétences" de Barbie) ou la Syrie (où Brunner a pu couler des jours paisibles et heureux).


Heureusement, l’Etat d’Israël, créé en 1946, sera la terre d’asile privilégiée des survivants de la Shoah, pourra dignement les accueillir et leur fournir un lieu d’asile sûr. A juste raison, les juifs ont bien compris dès cette époque qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour assurer leur survie. La communauté internationale, en 1945, condamnait les juifs comme si souvent aujourd’hui elle condamne Israël... Il convient, je pense, de s’en souvenir...

Pour moi ce livre de Marc-André Charguéraud fait clairement date. Sur l’antisémitisme, ce mal répandu et toujours d’actualité. Sur notre passé commun que nous souhaitons si souvent occulter.

Il fallait que cela fût écrit, surtout en notre période de crise où nous voyons en France aujourd’hui une liste ouvertement antisémite (dite antisioniste) se présenter aux élections européennes. Parce que nous voyons aussi ressurgir dans de nombreux pays européens les idées xénophobes et antisémites que nous croyions révolues, et les partis d’extrême-droite qui vont avec...

Le livre de Marc-André Charguéraud est donc essentiel pour que le passé éclaire le présent mais surtout balise avec un éclairage nouveau les voies de l’avenir.


Notes :


1) La loi du retour (La secrète et véritable histoire de l’Exodus) de Jacques Derogy Le Livre de Poche 1969. Voir le chapitre 19, "Collaveri",  pp. 309 à 334

2) Ô Jérusalem de Lapierre & Collins. Pocket Robert Lafon 2006 (1971). Chapitre 4 "Papa est revenu" pp. 82 à 91

° L’auteur :

Marc André Charguéraud est l’auteur d’une série de livres qui traitent de l’attitude des alliés, des neutres ou des communautés religieuses face à la persécution des juifs et à la Shoah, depuis 1933 jusqu’en 1945.
Diplômé de sciences politiques et de droit, MBA de Harvard, il fut en France engagé volontaire en 1944. Par la suite il a dirigé plusieurs entreprises.

° Le Livre :

Le martyre des survivants de la Shoah, 1945-1952
(Les témoins de la Shoah - Volume 4)
de Marc-André Charguéraud
Préface de Claude Bochurberg (Responsable de la rubrique Mémoire à l’hebdomadaire Actualité Juive).
Paru le : 19/03/2009
Editeur : Cerf et Labor & Fides
Collection : L’histoire à vif
ISBN : 978-2-204-08904-3
EAN : 9782204089043
Nb. de pages : 280 pages
24€

° Sommaire :

DES MOIS D’APOCALYPSE (JANVIER-JUIN 1945)

DES ANNEES SANS FUTUR (AOUT 1945 - 14 MAI 1948)

CES JUIFS DONT PERSONNE NE VEUT (DECEMBRE 1945 - JUILLET 1948)

L’EXODE DES SURVIVANTS (1948-1952)

° Le mot de l’éditeur :

Au terme de la Seconde Guerre mondiale, en Europe de l’Est, survivent plus d’un million de rescapés de la Shoah. A peine « libérés », des pogroms meurtriers s’abattent sur eux, les persécutions continuent. Il ne leur reste qu’une alternative: fuir. Au fil des années, ce sont plus de 900 000 survivants juifs qui se voient contraints de se réfugier loin de leur terre natale, en Israël notamment.
Les populations et les gouvernements des «démocraties populaires» ont ainsi accompli la prophétie qu’Hitler n’avait pas réalisée malgré les millions de victimes de la Shoah, rendre l’Europe de l’Est «judenfrei» (sans Juifs).
Ce dernier chapitre de la Shoah s’est déroulé sous les yeux du monde libre, vainqueur mais resté largement antisémite malgré la «catastrophe juive». Pendant les premières années de l’après-guerre, les pays qui le composent ont systématiquement fermé leurs portes aux survivants juifs à la recherche désespérée d’un refuge.
Ce drame est peu connu. La plupart des historiens arrêtent leurs travaux à la victoire, en mai 1945. Le martyre des survivants de la Shoah est le premier livre à embrasser l’ensemble du sujet. Il permet à ce titre de questionner nombre d’idées reçues, relever des situations paradoxales, et replacer certains événements dans un contexte plus large.


° Les volumes précédents :

Les témoins de la Shoah. Volume 3, Survivre - Français, Belges, Hollandais et Danois face à la Shoah 1939-1945
(Cerf) 23,75 €
Les témoins de la Shoah. Volume 2, Silences meurtriers - Les Alliés, les neutres et l’Holocauste 1940-1945
(Cerf) 21,95 €

Les témoins de la Shoah - Volume 1, Tous coupables ? Les démocraties occidentales et les communautés religieuses face à la détresse juive 1933-1940

° Les livres de Marc-André Charguéraud sur Fnac.com

© Jean-Laurent


[Texte aimablement signalé par P. Lachaus.]

Mis en ligne le 10 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org