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Shoah

«Querelle » autour du Père Desbois, Alix Brijatoff *
23/06/2009

* L’auteure de cet article est descendante d’une famille exterminée à Riga en 1941. J’ai assorti son texte de notes et particulièrement d’une remarque [1] visant à clarifier, sans passion ni parti pris, ce que ses détracteurs reprochent, à tort ou à raison, au P. Desbois. J’ai également renvoyé aux articles déjà mis en ligne ici sur ce sujet [*]. (Menahem Macina).

[*] Alexandra Laignel-Lavastine, "Un prêtre montre l’exemple aux historiens"; Thomas Wieder "Querelle autour du Père Desbois [La Shoah par balles]"; "Parution du Dictionnaire de la Shoah, sous la direction de l’historien Georges Bensoussan"; Thomas Wieder, "Un “outsider” face aux historiens"; "La Shoah par balles : les historiens oubliés ; Edouard Husson, L’Allemagne reconnaît l’importance des recherches sur la «Shoah par balles».

 

22/06/09

Je ne suis que peu étonnée de cette controverse. D’un côté, les historiens qui refusent que des non-historiens se piquent de faire des « trouvailles inédites » sur un sujet largement traité par « les universitaires », de Hilberg à Friedländer, Poliakov, A. Wivorka, etc. De l’autre, le père Desbois, l’homme de foi - directeur du service national pour les relations avec le judaïsme auprès de la conférence des évêques de France. Il est « en service commandé » : parmi ses oeuvres, celle de « permettre d’enterrer dignement les juifs tués en Ukraine, en 1940/1941 (par les Einsatzgruppen) ; réconcilier les chrétiens et les juifs, les faire dialoguer, etc. L’ouverture des charniers est l’une des actions qui en sont issues.

Là où la polémique enfle depuis quelques mois, c’est lorsque les « vrais historiens » s’interrogent sur ses méthodes et en particulier sur 3 points qui posent problème :

- Les « témoins », la façon dont ils sont interrogés (librement, sous la contrainte, etc.), la nature de ces témoins (ne seraient-ils pas plutôt des anciens « acteurs » des tueries, etc.

Ce qui amène au second point :

- La sous-estimation, voire la dénégation du rôle des Ukrainiens dans les massacres et, bien sûr, dans les pillages (pendant et après).

- L’antisémitisme latent et toujours vif dans tous les pays concernés, peu ou pas évoqué.

Il faut souligner que les nazis (Einsatzgruppen ­- à peine 3 000 hommes, Waffen SS  et autres unités militaires issues de la Wehrmacht), ont eu non seulement des « supplétifs » dans les populations locales (Ukrainiens, Polonais, Estoniens, Lithuaniens, Lettons), mais aussi des agents très actifs, voire jubilatoires !

Le père Desbois se trouve dans le collimateur des historiens qui travaillent depuis longtemps sur ce sujet. Leur colère se cristallise sur le fait [de] « la révélation », la médiatisation, la renommée, les honneurs et la reconnaissance qui est faite « au découvreur ». Création et personnage médiatique, synthétisés par le groupe de mots qui qualifie ces horreurs « la Shoah par balles ». So what ? pour le péquin [= quidam] moyen ? Y a-t-il tromperies, mensonges, médiatisation hors de proportions ?

À cette querelle de corporatismes concurrents [1], je réponds par le récit, Tombes Lointaines [2], [édité] chez Robert Laffont que je viens d’écrire, descendante d’une famille exterminée à Riga, que je suis. J’ai  répondu à une « mission sacrée », non un devoir de mémoire mais un « devoir de vie ». J’ai rendu la vie à mes héroïnes (Ita, Brocha, Bluma) et  à tous les autres. La Torah dit qu’« on est mort quand votre nom n’est plus énoncé». Je l’ai fait par une voix littéraire que je prête à Brocha - ma grand-mère. Je me suis   «ressouvenue» de ce que nous racontait notre mère, Bluma. J’ai suivi le souhait de Simon Doubnov [3], assassiné le 8 décembre 1941 à Riga, dont le journal n’a jamais été retrouvé : « Schreibt und ferschreibt » : « écrivez et consignez ». Tout en respectant l’indispensable contextualisation du récit que j’ai brossé sur la partie de droite du livre. Je résume mon  propos par cette citation du Talmud: « Il ne faut pas avoir peur du bonheur. C’est seulement un bon moment à passer ! ». C’est le ton de ce livre, que, j’espère, vous lirez.

Le Père Desbois redonne cette vie d’une autre façon, celle, chrétienne, de la révérence aux morts, c’est-à-dire en leur donnant une sépulture, « leur rendant leur dignité humaine ». Personne n’est de trop pour faire savoir, et surtout mieux connaître les tenants et aboutissants de ces massacres de vies, de cultures, de passés, de futurs. Pour ma modeste part, je les ai fait revivre dans leur vie quotidienne. Par mon coeur, par ma bouche, par ma main, par mes larmes.

 

Alix Brijatoff 

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Notes et remarques de Menahem Macina

 

[1] Sans mettre aucunement en doute la sincérité de l’auteur et sans prétendre trancher dans ce différend, je ne peux laisser dire qu’il s’agit d’une querelle corporatiste. Les articles critiques que j’ai mis en ligne sur notre site ne devraient laisser aucun doute à ce sujet. Des trois accusations possibles à l’encontre du P. Desbois, qu’évoque Mme Brijatoff – « tromperies, mensonges, médiatisation hors de proportions » -, seule la troisième est à retenir. Ce que les historiens de métier (et non « vrais historiens », comme elle les nomme) reprochent au P. Desbois et à ses partisans, c’est de donner l’impression qu’avant son action, personne ou presque n’avait traité le sujet. Faisant allusion à une émission de télévision, consacrée, en mars 2008, au P. Desbois et à son oeuvre, l’auteur de l’article intitulé "La Shoah par balles : les historiens oubliés", écrit sur le site Non Fiction.fr :

« Le message délivré par les organisateurs de l’émission, le documentaire et les propos du Père Desbois, est donc clair : la mise au jour de l’holocauste supposé oublié est à porter au crédit du seul Père Desbois. N’est-ce pas d’ailleurs ce que suggère fortement la couverture de son livre, paru fin 2007, intitulé Porteur de mémoires, sur laquelle on peut lire "Un prêtre révèle la Shoah par balles? »

La mise au point la plus équilibrée sur cette controverse me paraît être l’article de Thomas Wieder, "Un « outsider» face aux historiens", dont j’extrais ce passage :

« D’où vient, alors, le malaise ? Peut-être d’un malentendu sur la démarche. En tant que religieux, le Père Desbois dit vouloir donner aux juifs une sépulture "digne de l’espèce humaine". Or, pour retrouver les fosses où ils sont enterrés, le prêtre recourt aux méthodes des historiens : dépouillement d’archives, entretiens avec les témoins. Des méthodes d’autant plus exigeantes et rigoureuses, dans le cas des études sur la Shoah, que les chercheurs ont eu, depuis toujours, le souci de ne donner aucune prise aux assauts pervers des négationnistes. Face à ceux que l’historien Pierre Vidal-Naquet appelait les "assassins de la mémoire", en effet, toute entorse à ces méthodes est d’emblée brocardée. Or, en s’immisçant sur le terrain des chercheurs, le Père Desbois se voit sommé d’adopter leurs règles. A commencer par celle qui exige de soumettre ses propres travaux à la critique de ses pairs. »

[2] Voir une présentation de l’ouvrage de Mme Brijatoff, sur le blogue de Young Forever.


[3] Sur ce penseur juif russe considérable, voir, entre autres, la recension, par S.A. Goldberg, de son ouvrage, Le livre de ma vie. Souvenirs et réflexions, matériaux pour l’histoire de mon temps.

 

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© Alix Brijatoff et upjf.org

 


Mis en ligne le 22 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org