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Christianisme

Le «Syndrome de Seelisberg»: soupçon d’un «enseignement du mépris» rabbinique envers les chrét
25/06/2009

A verser au dossier du dialogue entre chrétiens et juifs. (Menahem Macina).

«L’apologie (n’importe quelle apologie) est grande consommatrice d’à-peu-près dans tous les domaines : ses ravages dans l’ordre de l’histoire et de la charité ne se comptent plus.» (F. Lovsky, La déchirure de l’absence, Paris, 1971, p. 68).

 

* Article paru dans la Revue d’études juives du Nord, n° 24, hiver 1995-1996, Lille, pp. 95-107.

 

 

Durant l’été de 1947 s’est tenue, en Suisse, une rencontre interconfessionnelle dont le but était de parvenir à une meilleure compréhension entre juifs et chrétiens. Dénommée Conférence de Seelisberg, ses travaux ont été résumés dans ce qu’on a appelé les «Dix points de Seelisberg». Hormis quelques spécialistes, la majorité des chrétiens ignorent tout des circonstances de ce rassemblement, de la teneur de ses débats, des difficultés qu’il a fallu surmonter, ainsi que de l’influence des résolutions adoptées alors sur les relations judéo-chrétiennes subséquentes.

Ci-après, on s’attardera sur un grave incident qui, s’il n’avait pas trouvé sa solution, eût sinon compromis définitivement, du moins retardé considérablement la mise en œuvre du dialogue entre Église et judaïsme. On rappellera la nature du différend, ainsi que la manière dont il fut surmonté. Ensuite, à la lumière de certains faits regrettables de même nature, qui se sont produits bien plus tard et jusqu’à ces derniers mois, on se demandera si les griefs et soupçons antijudaïques du passé sont réellement effacés de la conscience chrétienne et, si ce n’est pas le cas, ce qu’il convient de faire pour que soit définitivement éliminé cet obstacle majeur sur la voie de «l’enseignement de l’estime» que préconise dorénavant l’Église, depuis Vatican II.

 

 

Genèse d’un «aggiornamento» chrétien douloureux

 

Nous sommes au lendemain de la guerre. Les sentiments des juifs sont mêlés. Si les mieux disposés d’entre eux reconnaissent volontiers l’aide, souvent héroïque, apportée par nombre de chrétiens aux Israélites pourchassés durant l’Occupation, certains n’en exonèrent pas pour autant l’enseignement traditionnel de l’Église concernant les juifs d’une part de responsabilité dans la Shoah. Le chef de file de cette tendance est, sans conteste, Jules Isaac [1]. À cette époque, il n’avait pas encore forgé sa célèbre formule d’«enseignement du mépris» pour caractériser le retour endémique et le caractère pernicieux de la perpétuelle polémique doctrinale antijuive de l’Église, déjà perceptible dans le Nouveau Testament – et surtout dans l’évangile de Jean –, mais qui s’était faite de plus en plus virulente et diffamatoire au fil de siècles. Pourtant, dès 1946, il affirmait sans ambages que l’enseignement de l’Église concernant les juifs avait nourri l’antisémitisme racial et constitué une cause, au moins indirecte, du déchaînement bestial de la haine antisémite nazie, qui trouva son apogée inhumaine dans la Shoah [2]. Certains chrétiens, dont plusieurs ecclésiastiques, s’ils n’allaient pas jusqu’à reprendre à leur compte l’accusation de J. Isaac, n’en exprimaient pas moins leur honte, en termes parfois très énergiques [3].

Commencée, sur un ton douloureux et vivement polémique, comme c’était bien compréhensible après l’horreur de la Shoah, cette véritable «croisade», entreprise avec une passion prophétique et poursuivie avec une détermination sans faille, durant près de deux décennies, par cet homme exceptionnel, exerça une grande influence sur les milieux où commençait de s’élaborer un véritable dialogue entre juifs et chrétiens. Les thèses vigoureuses et profondément dérangeantes de J. Isaac firent des adeptes tant chez les catholiques que chez les protestants. Comme le rappelait fort justement le Grand Rabbin Kaplan [4], elles inspirèrent les propositions françaises élaborées lors des travaux préparatoires de la Conférence de Seelisberg, qui se tint en Suisse, en juillet-août 1947 :

«Elles établissaient que l’enseignement de l’Église sur la responsabilité des juifs dans la mort de Jésus n’était pas conforme à la vérité historique et que l’accusation de “déicides” entretenait de génération en génération un sentiment de haine contre les juifs, et qu’il avait rendu possibles les crimes inouïs perpétrés à Auschwitz et ailleurs.»

 

 

L’«incident» de Seelisberg

 

Le Grand Rabbin Kaplan, qui en fut le témoin et l’un des principaux protagonistes, en sa qualité de membre de la Commission française qui participait aux travaux de cette importante rencontre, en a narré les circonstances [5] :

«La Commission des Églises qui eut à s’occuper de la question [de la responsabilité de l’enseignement de l’Église dans l’antisémitisme] était composée de quinze membres, dont onze n’étaient pas juifs. Les délégués français du judaïsme suggérèrent comme base de discussion, les propositions de Jules Isaac et demandèrent à la commission de faire connaître dans quelle mesure elle serait disposée à en tenir compte […] Nous n’étions pas venus pour solliciter une faveur, mais pour mettre les Églises chrétiennes en face de leurs responsabilités, et exiger qu’elles ne favorisent plus elles-mêmes l’antisémitisme par la manière dont elles dispensent leur enseignement religieux. Les discussions franches furent un moment très vives. C’était un après-midi. Notre commission s’était réunie en plein air sous la présidence du Père Calliste Lopinot [capucin venu de Rome]. Du côté chrétien, on était d’accord pour reconnaître une responsabilité dans la propagation de l’antisémitisme par l’éducation donnée, au catéchisme, aux jeunes chrétiens. On voulait, en contrepartie, que nous aussi, d’une certaine manière, nous reconnaissions quelque tort de notre part envers le christianisme de par notre enseignement religieux. Or, sur ce point, on ne pouvait rien nous reprocher. Nos livres d’instruction juive en portent témoignage. Nous ne disons aucun mal du christianisme, nous n’en parlons pas […] Malgré cela, en vue d’obtenir sans doute une déclaration commune équilibrée, on ne cessait d’insister auprès de moi pour obtenir satisfaction […] L’insistance était déplaisante, mais j’avais le sentiment que, pour certains de mes interlocuteurs, c’était mon obstination qui l’était. “Quel ingrat! devaient-ils penser, nous chrétiens, nous sommes sur le point de faire notre ‘mea culpa’, et ce rabbin ne veut reconnaître aucun grief de sa part à notre égard!” Si j’avais eu un tort quelconque, même insignifiant, à évoquer, il aurait été démesurément grossi […] Or, dans le domaine de la formation de nos jeunes, nous n’avions pas la moindre peccadille à nous reprocher envers les chrétiens […] J’estimais donc qu’il valait mieux que notre commission se séparât sans rédiger de résolution commune plutôt que de concéder quoi que ce soit d’inexact qui ne pourrait que nuire au judaïsme. De guerre lasse, le Père Calliste Lopinot, dépité, abandonna son fauteuil présidentiel et partit […] Mais il fut remplacé presque aussitôt par le Père de Menasce, professeur à l’Université catholique de Fribourg. Pour moi, dans un esprit de conciliation, j’étais disposé à donner suite à toute formule d’accord, à condition qu’elle ne mît pas en cause notre enseignement religieux, où, encore une fois, on ne trouve aucune attaque contre le christianisme. Cette formule, on chercha longtemps avant de la trouver. Finalement, elle consista à prendre l’engagement, de part et d’autre, de promouvoir le respect mutuel des valeurs sacrées de nos conditions respectives.»

 

Il est à peine besoin de souligner le caractère irrationnel de cette affirmation de la présence d’un enseignement antichrétien permanent dans l’éducation juive. Au lendemain de la guerre, peu de chrétiens eussent osé la formuler. On pensera sans doute que c’est a fortiori le cas de nos jours, où les vieux poncifs d’un antijudaïsme théologique séculaire sont réputés définitivement balayés par le souffle vivifiant de la Déclaration conciliaire Nostra Aetate, et les mesures concrètes très positives des textes d’application subséquents, issus d’une hiérarchie catholique qui invitait ses fidèles à porter un «nouveau regard» sur le peuple juif. Hélas! à la lumière de quelques faits, largement postérieurs au Concile, que nous allons évoquer ci-après, il semble qu’il faille réviser à la baisse ce bel optimisme.

 

 

«Haro sur le baudet!» ou l’art de transmuer la peccadille en crime

 

 L’expression, on le sait, est due à La Fontaine, dans sa fable : Les animaux malades de la peste. Elle illustre cruellement l’attitude cynique des puissants qui, ayant beaucoup à se reprocher et refusant de l’admettre, sont toujours prêts à tomber à bras raccourcis sur plus faible qu’eux, pour peu qu’il ait commis la moindre peccadille. Nous allons voir que ce «haro!» séculaire, popularisé par l’expression antisémite «C’est la faute aux juifs!», même s’il ne s’exprime pas toujours publiquement, reste tapi au plus profond du subconscient de maints chrétiens, prêt à jaillir à la moindre occasion propice. En voici quelques exemples, qui ne sont certainement pas uniques.

 

• En janvier 1984, un ecclésiastique, professeur dans une université catholique, réagissait à un article portant sur l’antijudaïsme du Nouveau Testament, écrit par un savant américain. Dans une lettre qu’il adressait à ce dernier [6], pour exprimer son désaccord avec ses thèses, il accusait les juifs d’être responsables du «decretum neronianum» (68 ap. J.C.) [7] qui, selon lui, livrait les chrétiens à la mort, du chef de pratique d’une religio illicita. Puis, après avoir flétri l’anathème de Gamaliel II contre les hérétiques [8], dont il affirmait qu’il avait pour conséquence de «confisquer les droits religieux» des chrétiens après avoir «confisqué leurs droits civiques», ce censeur poursuivait en ces termes :

«Le rabbinisme […] a conservé cette attitude religieuse tout au long de l’histoire, continuant de s’approprier l’héritage du judaïsme et déniant aux chrétiens tout droit à s’affirmer dans la ligne de la Bible. En outre, il n’y a rien de sacré chez les chrétiens qu’il ne traite avec une dérision méprisante et, pour les chrétiens, blasphématoire, en transformant tout terme sacré par une parodie outrageante : l’Évangile, l’Eucharistie, la croix, et même la mère de Jésus, qu’ils appellent la “mère du bâtard”, une courtisane de bordel pour militaires. Les juifs ne comprennent donc pas ce que représente pour les chrétiens la Sainte Vierge Marie […] Ils n’y croient pas, soit, mais ils insultent notre mère. Et il ne s’agit pas de propos venus du petit peuple, mais de l’intelligenzia juive, les maîtres à penser du judaïsme, Docteurs de la loi. Les Pères de l’Église, que votre enquête met souvent en cause, avaient devant eux, il ne faut pas l’oublier, ces juifs-là, et si ces débordements n’étaient sans doute pas connus du grand public, ils caractérisaient l’attitude des juifs, et ne pouvaient que se manifester dans leur conduite.» (C’est moi qui souligne).

 

• Dans un ouvrage provocateur, publié en 1992, le théologien catholique A. Paul pouvait, sans déclencher un scandale, parler d’un messianisme juif «à caractère impérialiste», et accuser le judaïsme d’entretenir un esprit de «revanche» et de «projeter dans l’écrit l’image du retour et du renversement total des choses, le juif vaincu devenant, dans ce tableau, le vainqueur et le maître exclusifs.» (C’est moi qui souligne) [9].

 

• Une bible catholique à grand tirage, publiée en 1994 et dûment munie de l’imprimatur, affirme, entre autres commentaires à caractère nettement antijudaïque [10]:

«Les Juifs […] ont su faire en sorte qu’on les tolère, bien que leur religion condamne toutes les autres.» (Commentaire d’Ac 18, 13)… «Nous avons rappelé que la certitude d’être les fidèles du Dieu unique amène tout naturellement à être insupportables vis-à-vis des autres (Esther 10). Les juifs ont donc souffert de la part des chrétiens du même fanatisme qu’ils portaient eux-mêmes [sic].» (Commentaire de Rm 11, 25). C’est moi qui souligne.

 

• En janvier 1995, un ecclésiastique occupant une fonction importante au sein d’une Commission ecclésiale pour les relations judéo-chrétiennes, donnait, dans une faculté de théologie française, une conférence sur l’état de ces relations. On retiendra ce résumé d’un passage de son exposé accréditant l’idée d’un enseignement juif antichrétien :

«Certes, les attitudes chrétiennes envers les juifs sont encore loin d’être parfaites, mais beaucoup a déjà été fait. Je pense en particulier à Nostra Aetate et, avant cela, à l’enseignement du pape Pie XI : “Spirituellement, nous sommes tous des sémites!”. Depuis, on est allé encore plus loin. Les manuels d’enseignement religieux ont été expurgés des clichés antijudaïques. On peut même dire que l’Église est allée bien au-delà de ce qu’exigeait la stricte justice. On ne compte plus les déclarations, les pas en avant en direction des juifs. Mais, face à tout cela, je le demande, quelle a été la contrepartie juive? Alors que nous, nous étudions le judaïsme, que nous multiplions les initiatives de dialogue, que font les juifs? Enseignent-ils le christianisme? S’y intéressent-ils seulement? – Non. Ils ne cherchent même pas à connaître le contenu de notre foi! Mais il y a plus dommageable encore. Non seulement les rabbins ne s’intéressent pas au christianisme, mais même ils le dénigrent à longueur de temps, en particulier dans leurs yeshivot. D’ailleurs, leur Talmud contient des passages très hostiles à la foi chrétienne et même des insultes envers les personnages les plus augustes de notre religion.» (C’est moi qui souligne).

 

• Dans le courant du mois de mai 1995, en réaction à un article paru dans l’organe de presse d’une université catholique, qui rendait compte de l’action menée par un de ses chercheurs contre la bible évoquée plus haut [11], un lecteur adressait à la rédaction la lettre suivante :

«Ayant lu attentivement l’article sous rubrique, je crois que les amis catholiques de [l’auteur] feraient bien de scruter le Talmud, ce monument de la culture juive, avec plus de zèle qu’ils ne mettent à dépouiller la “Bible des Communautés Chrétiennes”. Une plongée exploratoire dans cet “Océan de sagesse” consternera plus d’une âme adonnée au dialogue judéo-chrétien. Elle découvrirait, cette âme, comme vous allez le faire, je n’en doute pas, le summum de l’orgueil, du mépris, de la haine et du racisme dépassant de loin le pâle “Mein Kampf” de Monsieur Hitler. Or notre docteur en Israël, je parle de [l’auteur], connaît le Talmud et n’a pas l’air de s’émouvoir lorsqu’il y lit, entre autres insanités, que la Vierge Marie est une pute et que le Christ est un imposteur qui commettait la bestialité avec son âne. Ce qui m’oblige à dire que ce donneur de leçons, pire : cet inquisiteur, est un des scribes et pharisiens hypocrites que Jésus apostrophait il y a deux mille ans. Parce qu’il sait fort bien que cet enseignement scandaleux est dispensé dans toutes les Yeshivot et les cours de Talmud Tora. La paille et la poutre quoi! Je ne doute pas un instant que vous-mêmes et de nombreuses associations vigilantes comme la LICRA, le MRAP, la Ligue des droits de l’homme, conjuguerez vos efforts pour alerter les corps constitués et les media afin d’attraire [sic] en justice les rabbins et autres sages qui enseignent pareilles insanités racistes à longueur d’année. Quant à l’inquisiteur [l’auteur], la plus élémentaire mesure d’hygiène consisterait à vous passer de ses “services”. À moins, bien sûr, que certains citoyens ne soient plus égaux que d’autres. À moins, encore, que les autorités rabbiniques n’aient solennellement abjuré pareilles monstruosités. Où et quand?» (C’est moi qui souligne).

 

• Citons enfin cette réaction d’un lecteur [12], moins diffamatoire que la précédente, plus subtile aussi dans la forme, mais de même esprit quant au fond :

«Je suis un fervent partisan de l’œcuménisme et il faut dès lors avant tout voir ce qui nous réunit plutôt que ce qui nous sépare. Dans cette optique, la Bible des Communautés chrétiennes est une profonde maladresse. J’apprécie par contre que la notion de peuple déicide n’apparaisse plus dans l’Office du Jeudi Saint, mais ceci m’amène à vous demander si cette évolution chrétienne a trouvé un écho. En d’autres termes, les hautes autorités juives ont-elles fait une déclaration solennelle exprimant le regret que les grands prêtres aient, il y a 2000 ans, demandé la crucifixion du Christ? J’ose espérer que pour ces autorités, Jésus-Christ, s’il n’est pas à leurs yeux le Messie, fut pour le moins un prophète qui, ayant enseigné l’Amour, ne méritait pas la mort. Si une telle déclaration existe, je serai le premier à m’en réjouir et je souhaite en recevoir le texte et en connaître les références.» (C’est moi qui souligne).

 

 

Pour venir à bout du «syndrome de Seelisberg»

 

On l’aura sans doute remarqué, le point commun entre les six faits rapportés ci-dessus est l’affirmation arbitraire – et qui ne prend jamais la peine d’apporter la preuve de ce qu’elle avance – selon laquelle le judaïsme rabbinique, depuis ses origines jusqu’à nos jours, est hostile aux chrétiens, dénigre systématiquement leur foi et tourne en dérision, voire couvre d’ordures les mystères et les personnages les plus sacrés de leur religion.

Il est exact que le Talmud comporte certaines attaques ou allusions désagréables à l’égard du christianisme, et il n’est pas question de nier l’existence de pamphlets médiévaux, tels les fameux Toledot Yeshou – dont on a d’ailleurs grandement exagéré la portée réelle [13]. Pour l’objectivité du débat, il convient de rappeler que le contexte dans lequel a fleuri ce type de littérature était celui de l’exaspération d’une minorité juive, dont nul n’ignore qu’elle eut à subir, de la part des chrétiens, au long des siècles, les accusations et le mépris, voire les persécutions sanglantes.

En tout état de cause, c’est une attitude et un procédé indignes que de prendre prétexte de quelques écarts littéraires regrettables, de les amplifier de manière obsessionnelle, et de s’en servir comme d’un argument ad hominem pour faire l’impasse sur les siècles d’«enseignement du mépris», dont la victime fut précisément le juif. Le moins que l’on puisse en dire est que cette prétendue apologétique chrétienne qui, faisant feu de tout bois antisémite, pose le bourreau en victime et rejette la culpabilité sur cette dernière, est injustifiable et immorale [14].

D’ailleurs il existe un argument péremptoire pour saper, à sa base même, toute prétention chrétienne de demander des comptes à la tradition rabbinique pour tel ou tel propos, à l’évidence antichrétien, ou pour l’une ou l’autre insultes et propos désobligeants envers les mystères et les saints personnages du christianisme. Et c’est le suivant :

L’histoire n’a jamais, autant qu’on sache, relevé la moindre persécution, le plus petit pogrom de chrétiens, qui fussent, à l’évidence, imputables à des propos rabbiniques insultants. Par contre, sont bien connus les ravages causés aux juifs par les accusations chrétiennes de crimes rituels ou d’empoisonnements de puits, ainsi que les poncifs théologiques antijuifs dont se sont nourris tant l’antisémitisme vulgaire et politique que le nazisme, tels le déicide, l’amour de l’argent, et la prétendue haine sournoise du juif pour le «Goy», pour ne citer que quelques thèmes connus.

Quant à la «contrepartie» demandée aux juifs dans leur ensemble [15], en l’espèce d’un intérêt pour le christianisme, voire d’une étude de ce dernier, elle apparaît – au moins dans l’état actuel des choses – comme indécente, si l’on se souvient du prix exorbitant qu’a payé ce peuple pour rester fidèle à son identité nationale, à ses coutumes et à ses convictions religieuses ancestrales. D’ailleurs, lorsqu’on appartient à une société dont de nombreux membres et responsables politiques et religieux ont, activement ou passivement, discriminé les juifs, ou détourné la tête et gardé le silence face aux exactions commises contre des victimes innocentes, il n’y a qu’impudeur à exiger impatiemment des survivants et des descendants de ces dernières qu’ils oublient le scandale à eux causé par ces graves agissements, pour s’intéresser avec sympathie à une religion qui leur a valu tant de souffrances et d’injustices.

Même si le faible échantillon qu’ils constituent ne permet pas de les considérer comme représentatifs d’une large opinion chrétienne [16], puissent les faits relatés ci-dessus alerter les âmes de bonne volonté et convaincre les autorités ecclésiales de l’urgence d’une purification des consciences de leurs fidèles. Est-ce trop attendre des Églises que de demander à leurs responsables de promulguer une nouvelle mouture des «Dix points de Seelisberg», qui mette canoniquement hors-la-loi les résurgences têtues de l’«enseignement du mépris» et serve désormais de charte et de norme pour un dialogue véritable, empreint de vérité et d’humilité, entre chrétiens et juifs?

Alors le «syndrome de Seelisberg» et ses récurrences endémiques n’auront pas les conséquences désastreuses dont ils sont potentiellement porteurs, mais deviendront, au contraire, l’occasion d’une véritable conversion des mentalités chrétiennes, qui seule peut rendre possible l’«enseignement de l’estime», prophétiquement entrevu et appelé de leurs vœux ardents par les précurseurs du dialogue judéo-chrétien, et devenu, depuis Vatican II, une priorité ecclésiale.

 

Menahem R. Macina, Université Catholique de Louvain



[1] Historien de métier et inspecteur général de l’enseignement de l’histoire au ministère de l’Éducation nationale, Jules Marx Isaac, juif français (1877-1963), horrifié par la persécution antijuive nazie (sa femme, ses deux filles et son gendre périrent dans les camps d’extermination), consacra le reste de son existence à étudier et à dénoncer les racines chrétiennes de l’antisémitisme et à prôner un redressement radical de l’enseignement de l’Église concernant le peuple juif. Très mal perçu au début et contesté dans ses analyses, réputées incompétentes, du Nouveau Testament – dont il affirmait que l’enseignement antijudaïque était à la racine de l’antisémitisme chrétien –, il parvint à se faire entendre de certains chrétiens et même du pape Jean XXIII, qui accorda une attention bienveillante à son vibrant plaidoyer en faveur d’une prise de position positive explicite de l’Église envers le peuple juif et d’une rectification de son enseignement antijudaïque traditionnel. Il fut à l’origine du discrédit croissant de conceptions erronées telle l’accusation de «déicide», et de l’abolition de la formule “Pro perfidis Iudaeis”, dans l’office de la semaine sainte. Et il ne fait pas de doute que son action est pour quelque chose dans la décision que prit l’autorité suprême de l’Église de traiter des juifs au Concile Vatican II. Principaux ouvrages : Jésus et Israël, Paris, 1948; Genèse de l’antisémitisme, Paris, 1956; L’enseignement du mépris, Paris, 1962.

[2] Témoin sa diatribe écorchée vive contre l’écrivain Daniel-Rops qui, dans son célèbre et populaire ouvrage (Jésus en son temps, Paris 1944), avait scandaleusement présenté les malheurs des juifs, et spécialement la Shoah récente, comme un juste retour des choses, voire une sanction divine frappant le «peuple déicide» qui, lui, «n’avait pas eu pitié» de Jésus :

«Ce n’est pas au christianisme que j’en ai, loin de là, mais à vous, à un certain pharisaïsme chrétien que vous n’avez pas eu le courage de répudier, dont vous perpétuez, au contraire la meurtrière tradition, oui, meurtrière, car je vous le dis tout net : elle mène à Auschwitz. Vous parlez pesamment des responsabilités juives ; je dis, moi, qu’il serait temps de parler des responsabilités chrétiennes, ou pseudo-chrétiennes.» (C’est moi qui souligne).

(Extrait d’une «Note de rupture» adressée par J. Isaac à Daniel-Rops, le 21 avril 1946, et reproduite, sous le titre “Comment on écrit l’Histoire (Sainte)”, dans la revue Europe, 24e année, n° 7, Paris, 1er juillet 1946, pp. 12-25).

Voir aussi la mise au point concernant cette affaire douloureuse faite ultérieurement par l’historien juif lui-même dans Jules Isaac, L’enseignement du mépris, Paris, 1962, pp. 137-152. Vingt ans plus tard, ce texte du Comité exécutif du Conseil œcuménique des Églises (W.C.C.), semble bien s’inspirer des conceptions les plus extrêmes de J. Isaac :

«L’enseignement du mépris des Juifs et du judaïsme dans certaines traditions chrétiennes s’est révélé comme un bouillon de culture pour le crime de l’Holocauste nazi.» (c’est moi qui souligne).

(Ecumenical Considerations on Jewish-Christian Dialogue, Genève, Conseil œcuménique des Églises, 1983, section 3-2, p. 9, cité par M. Saperstein, Juifs et chrétiens : moments de crise, Paris 1991, p. 103, n. 3).

[3] Je me limiterai ici à trois textes.

a) C’est d’abord le jésuite Henri de Lubac qui, dans un mémoire confidentiel qu’il adressait à ses supérieurs, le 15 avril 1941, écrivait ceci (c’est moi qui souligne) :

«L’antisémitisme sévit sous sa forme la plus abjecte, par la campagne destinée à lui rallier l’opinion : presse, image, cinéma (on vient de passer à Lyon un film répugnant, importé d’Allemagne) et il commence de sévir aussi sous une forme injuste dans des lois arbitraires […] L’antisémitisme actuel n’est pas celui qu’ont pu connaître nos pères; outre ce qu’il a de dégradant pour ceux qui s’y abandonnent, il est déjà de l’antichristianisme […] Il importe d’autant plus d’y prendre garde, que cet antisémitisme fait déjà des ravages jusque dans les élites catholiques, jusque dans nos maisons religieuses

(H. de Lubac, Résistance chrétienne à l’antisémitisme, souvenirs 1940-1944, Paris 1988, pp. 25-26).

b) C’est ensuite l’expression de Stanislas Fumet, rapportée par P. Pierrard :

«L’Église, au lendemain de l’holocauste, aurait dû s’arracher les vêtements.»

(in Le Grand Rabbin Kaplan, Justice pour la foi juive. Dialogue avec Pierre Pierrard, Paris 1995, p. 139).

c) C’est enfin cette méditation douloureuse d’un grand écrivain français :

«Le livre de Jules Isaac sur Jésus et Israël est placé sous mes yeux comme par hasard, alors que je cherchais à mettre en ordre quelques idées sur ce problème qui, entre tous, me tient à cœur. Une première lecture des vingt et une propositions qui résument cet ouvrage a quelque chose de si bouleversant qu’on n’ose garder le silence alors qu’Israël pousse un tel cri d’angoisse. L’auteur a souvent raison; il est même scandaleux qu’il puisse avoir raison à ce point et il serait tout aussi scandaleux de ne pas essayer de lui répondre, parce que beaucoup des accusations qu’il dirige contre nous sont, je le crains, celles-là même dont un juge infiniment plus puissant que lui nous accablera un jour. Car il est inutile de nous dérober : nous autres chrétiens, nous sommes presque tous responsables à des degrés qui varient mystérieusement d’une âme à l’autre selon la mesure de leur lumière et le supplice de Jésus se poursuit jour et nuit dans le monde. Après avoir été cloué sur la croix romaine il est persécuté dans sa race avec une cruauté inexorable. On ne peut frapper un juif qu’on n’atteigne du même coup celui qui est l’homme par excellence et en même temps, la fleur d’Israël; et c’est Jésus qu’on frappait dans les camps de concentration, c’est toujours lui; il n’en finit pas de souffrir. Ah! mettre un terme à tout cela et tout recommencer! Que ne pouvons-nous nous retrouver au matin de la Résurrection et embrasser Israël, sans un mot, en pleurant! Il n’y a que les larmes qui puissent avoir un sens après Auschwitz. Chrétien, essuie les larmes et le sang sur le visage de ton frère juif, et la face de votre Christ à tous deux resplendira.»

(Julien Green, Journal, dans Revue de Paris, juin 1949; cité dans J. Isaac, L’enseignement du mépris, Paris 1962, pp. 185-186).

[4] Le Grand Rabbin Kaplan, Justice pour la foi juive. Dialogue avec Pierre Pierrard, Paris 1995, pp. 139 ss.

[5] Ibid., pp. 142-144. Les mises en exergue (italiques) sont de mon fait.

[6] En date du 8 janvier, reproduite par l’ecclésiastique lui-même, qui en communique spontanément copie à ses collègues, voire à tel journaliste en vue, qu’il veut convaincre du danger que représente, pour l’intégrité de la foi chrétienne, ce qu’il considère comme un philosémitisme de mauvais aloi.

[7] Il s’agit, en fait, de l’Institutum Neronianum, auquel faisait allusion Tertullien. Voir, à ce propos, C. Saumagne, “Tertullien et l’Institutum Neronianum”, Theologische Zeitschrift, n° 17, Bâle 1961, pp. 334-336. L’opinion des historiens est partagée sur le fait de savoir s’il s’agit vraiment d’une loi, ou si le terme ne «désigne» pas plutôt «une coutume, un usage introduit par Néron» (cf. M. Simon, A. Benoît, Le judaïsme et le christianisme antique, Paris 1968, p. 129). On s’étonne d’autant plus de l’assurance de ce professeur, qu’après avoir lui-même admis que «l’origine» de la mesure impériale «n’est pas connue», il n’en affirme pas moins péremptoirement, dans le document évoqué plus haut :

«Elle ne peut se trouver chez les Romains, qui ne s’intéressaient pas à ces subtilités, et pas plus chez les chrétiens […] Le decretum Neronianum ne peut venir que des juifs, du moins de certains juifs, qui ont voulu retirer aux chrétiens le bénéfice de la religio licita. Mais ce faisant, ils les livraient au bourreau…» (c’est moi qui souligne).

[8] Ce qu’on appelle couramment la Birkat haMinim. C’est la douzième bénédiction de la Amidah des jours de la semaine. D’après le Talmud (Berakhot, 28b), elle a été composée par Gamaliel II et visait les Sadducéens. Mais plusieurs chercheurs la font remonter à l’époque maccabéenne. Après la destruction du Second Temple, elle fut modifiée pour viser les délateurs juifs (meshoumadim), ainsi que les différents courants hérétiques y compris les judéo-chrétiens. Par la suite, elle fut encore corrigée pour s’adapter à de nouvelles circonstances, son vocabulaire s’adoucit et se fit plus général, visant les hérétiques. Ce qui n’empêcha pas les autorités de l’Église, dans le passé, d’y voir une malédiction permanente prononcée d’âge en âge contre les chrétiens. Cette perception, on le voit, est encore celle de chrétiens et d’ecclésiastiques de notre époque.

[9] A. Paul, Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Paris 1992, pp. 172, 173.

[10] La Bible des Communautés chrétiennes, Paris 19952, pp. 268 et 309 du commentaire du Nouveau Testament. C’est moi qui souligne.

[11] B. Deprez, “La Bible, l’Enfer”, les bonnes intentions”, La Quinzaine Universitaire, n° 53, Université Catholique de Louvain (Belgique), 15 mai 1995, p. 3. Il s’agit de la Bible des Communautés Chrétiennes, cf. note 10, ci-dessus.

[12] P. Dutron, “Une profonde maladresse”, billet paru dans la Libre Belgique, Bruxelles, 7 juillet 1995.

[13] Sur les Toledot Yeshou, cf. J.-P. Ozier, L’évangile du Ghetto ou comment les juifs se racontaient Jésus, Paris 1984. Sur les propos offensants du Talmud envers Jésus, consulter : B. Dupuy, “Le logion de Jésus rapporté dans le Talmud (Gittin 57a). Sens et portée d’une sentence de Rav Aha Ben Ulla”, dans Revue des Études Juives, Juillet-décembre 1987, fasc. 3-4, pp. 255-264. On aura également avantage à lire l’excellente remise en situation du regretté abbé K. Hruby, “L’approche du christianisme dans le judaïsme”, dans Rencontre, n° 2, mars 1967, pp. 39-48, et Ibid., n° 3, juin 1967, pp. 150-161.

[14] L’une des expressions récentes les plus insupportables de ce qu’on pourrait appeler la “victimisation du bourreau” se lit dans l’ouvrage d’A. Paul, déjà évoqué. Son but, à peine dissimulé, est de présenter la Shoah comme le châtiment du «déicide» :

«Mais l’histoire est toujours là; elle ne désarme pas, et même elle riposte. C’est pourquoi le sang lié à la mort en tant que ponctuant l’histoire et non à l’origine, tient-il [sic] de fait une si grande place dans ce qui demeure, envers et contre tout, l’histoire des juifs. Cette histoire est d’une façon récurrente celle d’un sang versé […] Je n’ai pas peur de dire qu’il est dans le destin des juifs de tuer ou d’être tués, c’est-à-dire soit de répandre sur la terre leur propre sang soit d’y faire couler celui des autres. Ceci se vérifie depuis la Conquête de la Terre Promise par Josué jusqu’à nos jours […] Or, j’ai bien montré que, même durant cette période apolitique et désarmée dite d’Exil, la volonté plus ou moins consciente, déclarée avec violence par moments, d’une reconquête des prérogatives politiques d’Israël, ne s’était jamais éteinte […] Et, dans la logique même de la démarche juive dont le propre est de procéder en fonction d’une référence originaire [sic] généralisée, je reprendrai ici l’un des récits mythiques les plus pathétiques des premières pages de la Bible, à savoir l’histoire de Caïn et Abel […] C’est bien là le “programme” de l’homme juif et de la nation juive […] Il entre en effet dans la définition du juif d’être tantôt Caïn, qui fait couler le sang d’autrui, et tantôt Abel, la victime qui verse son propre sang. Mais je soulignerai combien la figure qui guide historiquement et irrésistiblement le juif, celle qui signifie et annonce la riposte nécessaire de l’histoire, c’est bien celle de Caïn

(A. Paul, Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Paris 1992, pp. 196-197, c’est moi qui souligne).

[15] On a cru utile de préciser : «dans leur ensemble», car il est bien connu qu’il existe aujourd’hui un nombre non négligeable de savants juifs très versés dans les sciences chrétiennes. Certains ne dédaignent pas de consacrer à la personne même de Jésus articles et ouvrages, le plus souvent rédigés sans visée polémique, et n’usant de la critique qu’en rigoureuse conformité avec les normes déontologiques de la méthode scientifique. Voir, entre autres, les ouvrages bien connus de J. Klausner, Jésus de Nazareth, son temps, sa vie, sa doctrine, Paris 1933; S. Ben Chorin, Mon frère Jésus, Paris 1983; D. Flusser, Jésus, Paris 1970; L. Volken, Jesus der Jude, Jerusalem 1984; etc. Voir aussi : F. Mussner, Traité sur les Juifs, Paris 1981 (chapitre III, intitulé “Le «Juif» Jésus”) pp. 187-225; J. Gnilka, Réflexions d’un chrétien sur l’image de Jésus tracée par un contemporain juif, dans Commission Biblique Pontificale, Bible et Christologie, Paris 1984, pp. 197-217.

[16] Ils sont loin d’être l’exception. La place manque pour évoquer les nombreux propos de même nature qui m’ont été tenus, ou que l’on m’a rapportés. Eussé-je été en mesure d’en faire état ici, que l’on m’eût objecté, à juste titre, qu’en bonne méthode, on ne saurait bâtir une argumention convaincante sur autre chose que des documents irréfutables.

 

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Mis en ligne le 24 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org