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Israël (Société - mentalités)
Sionisme

L’effondrement du sionisme, Charles Krauthammer
29/06/2009

Charles Krauthammer est un auteur séminal. Cet article de lui, que je viens de découvrir, sur un site juif [*] a été publié en mai 2000. A part le contexte historique (qui n’a d’ailleurs guère évolué), il aurait pu être écrit cette semaine. J’ai cru utile de le traduire. (Menahem Macina).

[*] Freeman.org.


Paru dans
The Weekly Standard, le 29 mai 2000.


Texte original anglais : "
The Collapse of Zionism", 29 mai 2000


Traduction française : Menahem Macina pour upjf.org


La pensée post-sioniste remet en question la survivance même d’Israël en affaiblissant la fibre idéologique du pays. Cet "effondrement du sionisme" peut être attribué à la lassitude israélienne de la guerre, aux sentiments de culpabilité relatifs au "péché originel" de la création d’Israël, et à l’adoption d’idées anti-nationalistes et nihilistes occidentales. Ces conceptions sont inadéquates et dangereuses pour l’Etat ; elles pourraient mener à une "liquidation d’Israël par transformation interne".

 

L’histoire la plus imprévisible du vingtième siècle est la restauration de la souveraineté juive sur leur patrie originelle. La création d’un Etat juif, après deux mille ans de dispersion et d’impuissance, est une idée qui, à l’époque de la création du mouvement sioniste, il y a une centaine d’années, semblait illusoire. La seule chose qui soit plus imprévisible encore est celle-ci : qu’après seulement cinquante ans d’indépendance, les Juifs d’Israël en seront las, perdront la foi en l’entreprise, et renonceront à leur rédemption. Au train où vont les choses à présent, l’effondrement du sionisme pourrait bien être l’affaire du vingt et unième siècle…

Dans un récent article paru dans Commentary, Daniel Pipes a signalé les asymétries remarquables, matérielles et morales, du Moyen-Orient d’aujourd’hui. De l’extérieur, Israël donne l’apparence d’une présence puissante, quasi invincible, au Moyen-Orient. Il a une démocratie dynamique, une économie hautement développée, et une supériorité technologique incessante. (Il est, par exemple, l’une des puissances de l’Internet mondial.)

Les voisins d’Israël n’ont rien de tel, mais ils ont la détermination. En effet, en un demi-siècle de lutte avec Israël, leur volonté de l’emporter est plus puissante que jamais. Certes, des traités ont été signés. Mais l’hostilité envers l’existence même de l’Etat juif s’est profondément accrue, trouvant sa sanction religieuse dans un islamisme fanatique, et devenant l’élément de base de la propagande officielle et de la culture populaire. Les Israéliens, fatigués de la guerre et désespérant d’obtenir la paix, négligent intentionnellement ces signes et ne cessent de chercher la bonne formule de négociation, la bonne concession territoriale, la bonne dose d’apaisement, susceptibles de leur amener une paix finale illusoire.

Le retrait n’est pas seulement territorial. Le retrait matériel est un épiphénomène, une manifestation extérieure d’un retrait beaucoup plus profond : psychologique et, en définitive, idéologique. Le retrait territorial s’efforce de se colleter (de manière erronée toutefois) au problème de la manière dont un Etat juif peut survivre ; le retrait idéologique fait naître de graves doutes sur la question de savoir pourquoi un Etat Juif devrait survivre…

L’argument central du post-sionisme est que l’idée d’un Etat juif, ayant son  calendrier, son drapeau, ses hymnes, sa spécificité et son histoire propres, est d’ordre atavique, qu’il s’agit d’une régression vers le nationalisme romantique du dix-neuvième siècle, qui a donné naissance, entre autres choses, au fascisme et au nazisme. Dans le monde moderne de l’Internet, de l’économie globale, de l’intégration européenne et de l’interdépendance transnationale grandissante, ce particularisme ethnique est désespérément rétrograde. Les peuples occidentaux évolués abandonnent leur souveraineté. Israël devrait en faire autant.

Il y a quelque chose de follement inadéquat dans cette idée. Tout cela est bel et bon pour le Liechtenstein. Mais malheureusement, le voisinage dans lequel se trouve Israël ne donne aucun signe d’abandon du nationalisme, du particularisme, ou du fanatisme religieux, qui pourrait laisser penser qu’ils vont rejoindre le courant moderne. Peu importe. Les post-sionistes sont moralement offensés et esthétiquement horrifiés par l’encrassement de leur entourage et le grossier provincialisme de leurs compatriotes. Une poétesse israélienne majeure, Dalia Rabikovitch [1], a parodié le désir ardent du Retour qui s’exprime dans l’ancienne poésie sioniste, par cette subversion du Psaume 23 :

Quant à moi,

Il me fait reposer dans de verts pâturages

En Nouvelle-Zélande…

Des gens au cœur loyal y paissent des troupeaux,

Le dimanche, ils vont à l’église,

Dans leurs habits tranquilles.

Il ne sert à rien de cacher cela plus longtemps :

Nous sommes une expérience qui n’a pas bien tourné,

Un projet qui est allé de travers,

Empêtré dans une tendance meurtrière.

 

La révulsion esthétique est empreinte d’une culpabilité profonde à l’égard de l’expérience israélienne. Dans The Jewish State: The Struggle for Israel’s Soul [Traduction française : L’Etat juif, Sionisme, postsionisme et destins d’Israël, présentation par P.I. Lurçat], Yoram Hazoni illustre à quel point la production culturelle israélienne se focalise sur le péché originel de la création d’Israël, et comment les "nouveaux historiens" subvertissent consciemment l’histoire sioniste traditionnelle, par une version qui impute la souffrance et la dépossession des Palestiniens à l’agression juive et à la soif de puissance.

Mais les nouveaux historiens ne se contentent pas d’exposer ce péché originel. Ils insistent sur l’idée qu’Israël a toujours vécu dans le péché depuis. Prenons, par exemple, le cas d’un manuel d’histoire de neuvième année, publié par le Ministère de l’éducation, où l’on peut constater l’omission flagrante de toute mention du Soulèvement du Ghetto de Varsovie. Cela peut sembler simplement bizarre, sauf si l’on comprend que des intellectuels anti-nationalistes déplorent que la glorification de ce soulèvement de la Seconde Guerre mondiale constitue une célébration fétichiste du Juif comme combattant, laquelle est susceptible de renforcer le militarisme israélien.

Que signifie le post-sionisme dans la pratique ? Il signifie qu’Israël ne devrait pas être un Etat juif, mais "l’Etat de l’ensemble de ses citoyens", une démocratie comme n’importe quelle autre, sans engagement particulier à la survivance ou à la promotion de quelque culture ou peuple que ce soit. Aussi, la loi la plus fondamentale du canon israélien, "la Loi du Retour", qui garantit le refuge et la citoyenneté à tout Juif du monde (et que Ben Gourion considérait comme la plus importante loi du pays) est l’objet d’attaque comme étant nationaliste, particulariste, et même raciste. Un Etat démocratique, entend-on dire, ne devrait pas avoir de tels tests ethniques.

Et ce n’est pas seulement la Loi du Retour. Des personnalités respectables, écrit Hazony, ont avancé l’exigence de déjudaïser le drapeau (avec son Etoile de David) et l’hymne national  (Katikvah – "L’espérance" qui parle du désir ardent de revenir dans la patrie), et de purger les programmes scolaires, l’armée et la constitution, de leur caractère national juif.

« Maintenant, on ne demande pas seulement aux Juifs vivant en Israël d’abandonner des territoires géographiques. Nous devons aussi réaliser un ’redéploiement’, ou même un retrait total de régions entières de notre âme »,

écrit le célèbre auteur israélien, David Grossman. Et que signifient ce retrait mental, cette Reconstruction ?

« Renoncer à la force comme valeur. Renoncer à l’armée elle-même comme valeur […] Elaborer une nouvelle existence pour nous-mêmes. Qui ne soit plus noyée jusqu’à la suffocation par le mythe de notre exil du pays, ou par celui de Masada, ou par une lecture unidimensionnelle de l’Holocauste. »

Le post-sionisme désire ardemment la liberté ; une nouvelle sorte de libération entièrement non sioniste : libération du mythe, libération de la notion d’élection, libération de l’histoire, et, par-dessus tout libération du pouvoir. Les post-sionistes préfèrent l’incorruptibilité. Ils aspirent non à Sion, mais à la pureté dont jouissaient les Juifs avant qu’ils recouvrent la souveraineté. Comme l’a dit l’un des professeurs en vue de l’Université Hébraïque, en s’opposant au fondateur d’Israël, David Ben Gourion, il y a quelques décennies :

« Nous enterrons un rêve… le rêve d’une terre d’Israël, l’Etat du pur et du moral »…

L’idée fondamentale du sionisme était que les Juifs entrent à nouveau dans l’histoire comme acteurs et non comme sujets sur lesquels on agit. Et cela impliquait la souveraineté et le pouvoir, exercés, l’un et l’autre, au nom du peuple juif. Cette idée est maintenant l’objet d’attaques à l’intérieur d’Israël même. D’où vient cette perte de volonté ? Pourquoi cette perte de foi dans la nécessité, la légitimité, et même la gloire d’une communauté juive reconstituée ?

Hazony attribue cet effondrement idéologique à l’influence intellectuelle d’un petit groupe de professeurs juifs allemands universalistes qui dominaient l’Université Hébraïque, laquelle, à son tout, domine la vie culturelle en Israël…

Toutefois, imputer la responsabilité de cet effondrement de la volonté sioniste à des professeurs, c’est leur accorder trop d’importance. Il y a des explications plus sobres.

L’une d’elle est tout simplement l’épuisement. Ce ne sont pas les professeurs, mais les citoyens qui sont fatigués du pouvoir juif. C’est eux qui ont fait de l’agitation pour le retrait du Liban et des Territoires, en quête de répit. C’est eux qui ont souffert non seulement de la guerre, mais de l’isolement, de la réprobation, et souvent de la vitupération provenant de partout, y compris de leurs amis de jadis en Occident. Ils sont las d’être des parias. Ils sont las de la vie difficile que leur cause le soutien de la vision sioniste.

Qui peut le leur reprocher ? Ils ont subi cinq guerres en cinquante ans. Ils regardent au-delà des mers et voient leurs homologues occidentaux, et leurs coreligionnaires qui vivent dans la prospérité et la sérénité, alors que les Israéliens voient leur autobus exploser et perdent leurs fils dans une guérilla sans fin au Liban [2]. Depuis la Guerre d’Indépendance, durant laquelle Israël perdit 1% de sa population (l’équivalent américain remplirait cinquante monuments commémoratifs de victimes de la guerre du Vietnam), Israël a perdu son sang durant un demi-siècle. Il est difficile de faire des reproches à un peuple qui a tant enduré pendant si longtemps. Préserver l’indépendance juive dans une mer arabe hostile exige une énorme détermination. Les Israéliens ont combattu durant trois, souvent quatre générations. Combien de générations peuvent soutenir un esprit pionnier ?

Une autre explication, plus complète que celle de Hazony, consiste à situer Israël dans le contexte intellectuel plus large de l’Occident. En matière d’antinationalisme, d’antipatriotisme, de cosmopolitisme et de méfiance envers le pouvoir, les intellectuels israéliens ne sont pas différents de leurs homologues d’Amérique, de Grande-Bretagne, de France et du reste des Occidentaux. En fait, ils commencent seulement à découvrir le déconstructionnisme  et le multiculturalisme [3], avec Lacan et Foucault. L’art, la danse et le théâtre israéliens modernes offrent des tentatives presque comiques d’imitation du nihilisme de l’avant-garde occidentale. Le post-sionisme n’est vraiment rien de plus qu’une contre-culture [4] appliquée à la question juive.

Mais ce style occidental de contre-culture a de conséquences beaucoup plus graves en Israël que partout ailleurs. L’Occident est riche, en sécurité, et assez dominant pour jouer à la révolution culturelle. Il peut se payer le luxe d’élites oppositionnelles et subversives. Le drame, pour Israël, c’est qu’il ne bénéficie pas de ces articles de luxe. Il vit sur la brèche. Il n’a pas de zone-tampon, tant géographique qu’idéologique...

Dans une interview accordée l’an dernier [1999], l’auteur et activiste en vue, Edward Saïd [5] spéculait sur la perspective d’éliminer l’Etat juif.

« Nous devons trouver des moyens plus libres, plus créatifs, plus inventifs… Je parle d’une bataille de culture… Les historiens israéliens eux-mêmes… sont en train de reconsidérer les mythes sionistes. Nous devons utiliser la contradiction et les divergences d’opinions qui existent dans le cœur de la population israélienne. »

Saîd s’est opposé aux accords d’Oslo [6], et il rompit avec Arafat à cause d’eux. Il croit qu’il n’y a pas de solution militaire permettant d’atteindre les objectifs palestiniens. Mais il s’accroche à un espoir, à savoir qu’au sein même de la société israélienne, il y a maintenant des voix qui comprennent la vraie nature de l’Etat juif et qui chercheront à le liquider par une transformation de l’intérieur. 

« Pensez-vous que les Israéliens renonceront au sionisme un jour ? »,

lui demanda l’intervieweur.

Et Saïd de répondre :

« Certains ont commencé à en parler. Je pense que les plus intelligents d’entre eux sont en train de réaliser que, malgré leur incroyable puissance, leur situation n’est pas tenable. »


Les ennemis d’Israël voient l’avenir, un avenir que les Israéliens eux-mêmes sont en train de créer maintenant : un monde sans sionisme, un monde sans Israël.

 

Charles Krauthammer

 

© The Weekly Standard

 

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Notes du traducteur

 

[1] Décédée en 2005, elle fut une égérie du Mouvement de la Paix. Voir la notice de Wikipedia la concernant (en anglais). 

[2] Rappelons que l’article remonte à neuf ans. La situation qu’il décrit était celle qui prévalait avant la construction de la barrière de sécurité, et la cessation de l’occupation du sud-Liban.

[3] Sur ces notions, voir les articles Déconstruction, et Muticulturalisme, dans Wikipedia. 

[4] Sur la notion de contre-culture, voir l’article de Wikipedia.

[5] Mort depuis (en 2003). Voir l’article que lui consacre Wikipedia.

[6] Sur ces Accords d’Oslo, voir l’article du même nom dans Wikipedia.

 

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Mis en ligne le 28 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org