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Médias

Le bidonnage journalistique se porte bien, merci ! Menahem Macina
28/06/2009

L’article de l’excellent journaliste Luc Rosenzweig, mis en ligne le 26 juin 2009 sur le site Causeur [*], décrit avec finesse et humour le canular concocté par des jeunes bien décidés à tester la vigilance de la profession. Réussi. Paris Match est tombé dans le panneau. L’épisode n’est amusant qu’en apparence. En fait, il met à nu la déliquescence des médias traditionnels, dont le niveau ne cesse de baisser, comme je vais m’efforcer de l’illustrer, ci-après, avec la complicité (involontaire) de L. Rosenzweig. (Menahem).

[*] "De la misère en milieu journalistique : Pourquoi faire du vrai quand le faux rapporte gros ?".


27/06/09 (23h 30)


Voici en quels termes Rosenzweig relate l’essentiel de l’affaire.

« Retenez bien ces deux noms : Guillaume Chauvin et Rémi Hubert. Ces deux étudiants des Arts déco de Strasbourg, nous rapporte Le Monde du 25 juin, ont réussi un coup fumant : berner un jury de professionnels du photojournalisme réuni sous la houlette d’Olivier Royant, directeur artistique de Paris Match, pour décerner le prix annuel du photoreportage, qui récompense des jeunes désireux de se lancer dans cette estimable activité. En ces temps de crise de la presse, recevoir 5000 € et voir ses œuvres publiées dans ce prestigieux hebdomadaire constitue déjà, en soi, un exploit que les jeunes admirateurs des Robert Capa, Marc Riboud ou Henri Cartier-Bresson, rêvent d’accomplir.

Mais tel n’était pas l’objectif des sieurs Chauvin et Hubert. Ils se proposaient d’accomplir un "geste artistique retentissant" à l’occasion de la remise de ce prix, en participant au concours avec un reportage bidonné de A à Z, mais réalisé "dans l’esprit de Paris Match", comme le stipule le règlement. Ils choisissent alors un sujet : la misère en milieu étudiant, et les moyens de survie économique de celles et ceux qui la subissent. Ils trouvent un titre accrocheur "Des étudiants option précarité", et réunissent quelques copains et copines qui sont censés raconter une vie propre à susciter l’indignation et la compassion des braves gens lecteurs de Paris-Match. Ainsi, une étudiante en philosophie, qui se prostitue pour subvenir à ses besoins, déclare : "Pour pouvoir étudier le jour, je me sers de mon cul la nuit… De temps en temps je reviens à l’appart entre midi et deux pour dormir. C’est dingue d’en être arrivée là. Heureusement j’arrive encore à le cacher." Lamentable, mais totalement bidon, comme tous les autres "témoignages" rapportés dans le dossier présenté au prestigieux jury. Nos deux lascars ne se font pas trop d’illusions : "On trouvait ça un peu caricatural, on pensait que ça ne passerait jamais !" Raté ! C’est passé, et même très bien passé, puisque les jurés n’y ont vu que du feu et ont décerné le prix aux faussaires. »

……………………………………..


Mais Rosenzweig ne s’en tient pas là. Et d’enfoncer le clou de la crucifixion du quotidien qui l’a jadis employé :

« J’ai souvenir d’une page entière du Monde consacrée, au début des années 2000, à une bouleversifiante [sic] histoire d’espions du Mossad, infiltrés aux Etats-Unis sous couvert de venir étudier les beaux-arts. Ces faux étudiants, mais vrais espions, étaient supposés avoir eu vent des préparatifs de l’attentat du 11 septembre et conservé par devers eux ces précieuses informations. Cette "meyssannerie" passa sans encombre tous les filtres mis en place par le "quotidien de référence" et reçut, in fine, le bon à tirer d’un grand moraliste de la profession, l’excellent Edwy Plenel. Jamais le journal ne présenta les moindres excuses à ses lecteurs, et l’auteur de ce morceau d’anthologie forgeronne poursuit une brillante carrière au sein de la rédaction du Monde.

Ceux qui affirmeront que jamais, au grand jamais, de telles pratiques ne se sont produites dans l’organe de presse dont ils ont la responsabilité sont soit des imbéciles, soit des menteurs. La vérité est que les histoires bidonnées sont mille fois plus excitantes, donc vendeuses, que la complexe et triste vérité, et que la loi non écrite du milieu veut qu’un bidonnage qui ne trahit pas trop la réalité, en lui donnant le surcroît de peps dont elle manque, est tout à fait moralement acceptable. »

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J’avoue que la dernière dernière phrase m’inquiète. Si ce que dit L.R. est exact – et il n’y a aucune raison d’en douter -, c’est consternant. Et d’ailleurs, que faut-il comprendre par « un bidonnage qui ne trahit pas trop la réalité » ? Une reconstitution, par la magie du verbe (voire avec l’aide de Photoshop !) de faits qui ont réellement eu lieu, mais dont le reporter rehausse la banalité, en l’épiçant d’adjuvants événementiels imaginés ou grossis ? Ou bien n’est-ce rien d’autre qu’une mise en scène et en ondes d’un événement qui n’a pas eu lieu mais… aurait très bien pu se produire ?

Dans le cas qui nous occupe, et pour nous limiter à l’épisode de la prostitution estudiantine, nos Robin des Bois du reportage ont tout simplement reconstitué une réalité qui existe sur le terrain. J’ai personnellement vu au moins deux reportages télévisuels distiller les aveux d’une damoiselle, au visage dûment "flouté", confessant, sans malaise perceptible, la manière dont elle finançait ses frais de scolarité, « en r’muant l’endroit où le dos r’semble à la lune », comme le chantait le regretté Brassens.

Outre le fait que le chanteur anar avait bien raison de gémir (pour une tout autre raison) : « y’a plus d’moralité publique dans notre France », reconnaissons que si le grand journalisme en est là, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle et entrer en blogosphère, comme on entre en résistance.

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le thème du bidonnage journalistique à des fins idéologiques. Les Palestiniens et leurs partisans en ont fait leur fond de commerce, comme chacun sait. Rosenzweig n’en dit rien, mais il n’en pense pas moins. Et d’ailleurs, ce n’était pas le sujet de son éditorial. Chaque chose en son temps.

Bref, ce qui fait peur - ou plutôt ce qui ME fait peur -, c’est qu’un jury de professionnels de la presse ait pu se faire rouler dans la pellicule virtuelle, en n’y voyant que du feu. L’épisode en dit long sur leur manque de discernement, ou sur leur amateurisme, voire leur complaisance (car, qui sait s’ils n’ont pas éventé le stratagème, mais ont laissé courir pour faire un scoop ?)… Comme dit l’une de mes voisines : « Tout est possible, mon bon monsieur, par les temps qui courent, c’est moi qui vous le dis ! »

En tout état de cause, la supercherie a fonctionné. Il est seulement dommage que le style et l’orthographe des commentaires des "reporters" n’aient pas constitué un critère de sélection. Si c’était le cas, ce qui suit aurait dû être éliminatoire :

Photographie n° 8 sur la page Web de Guillaume Chauvin

« Depuis qu’on a apprit la grossesse de Noémie on se sert les coudes, sinon je ne sais pas comment on ferait avec en plus les exams à préparer. » éloïse, 20 ans, Licence en langues étrangères appliquées. »

Non sans fierté, j’ai lu à haute voix cette "chute" de mon article à mon "premier cercle" d’intimes. Ils ont éclaté de rire. Sur le coup, j’ai cru que j’avais fait mouche. J’ai vite été détrompé quand la réponse de l’un d’eux a fusé, entraînant la bruyante (et humiliante) approbation des autres :

 

« Parce que tu crois que les mecs qui ont avalé le hoax ont remarqué ces fautes ? Ils en font eux-mêmes autant et même pire ! Tu rêves, ou quoi, Menahem ? »

 

Eh oui, je rêve de ce qui fut… et qui n’est plus…

 


Menahem Macina

 

© upjf.org

 

Mis en ligne le 27 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org