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Antisémitisme

Un entretien Primo avec Georges Bensoussan, réalisé par Josianne Sberro et Véronique Lippmann
26/06/2009

26/06/09

Textes repris du site de Primo-Europe, 22 et 24 juin.


Un entretien Primo avec Georges Bensoussan (1)


22 juin 2009


En 2004, Georges Bensoussan a accordé à Primo une interview, un large tour d’horizon sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner (lire). Cinq ans après, cet échange soulève toujours le même intérêt soutenu de nos lecteurs. Nous voilà à nouveau réunis pour actualiser sa réflexion à la lumière des évènements du moment. Ce long entretien sera diffusé en plusieurs parties.


Primo : Quel est votre constat après les manifestations de cet hiver, au cours desquels des propos haineux ont pu être impunément clamés sur la voie publique.

Georges Bensoussan : Ce qui m’a frappé dans ces manifestations, c’est d’abord le voisinage de l’extrême gauche française et des imams. On a vu une fois encore que l’ultra gauche n’était pas très regardante sur ses alliances, qu’elle était prête à s’allier avec ce qu’il y avait de pire dans la réaction cléricale.

C’est à dire ici avec une mouvance antiféministe, homophobe et ostracisante. Si la gauche est antifasciste, disait Georges Orwell, elle n’est pas anti-totalitaire. Ce que l’histoire du XX° siècle a abondamment montré, depuis l’URSS jusqu’à la Chine, et même jusqu’au Cambodge des premiers temps du régime khmer rouge.

Jusqu’à s’allier aujourd’hui, au moins le temps d’une manifestation, avec l’islamisme. Un second point : la focalisation quasi névrotique de l’extrême gauche sur Israël que nous étions nombreux à dénoncer apparaît aujourd’hui dans toute sa crudité, dans toute sa violence, quand ne résonne plus que son silence sur la cruauté du régime islamiste d’Iran.

Quand on attend en vain ses appels à manifester en soutien à la résistance iranienne au fascisme des bassidji.

Primo : Avez-vous ressenti une évolution dans le « discours » de ces manifestations ?

Georges Bensoussan : A Metz et à Strasbourg, en janvier dernier, au moment de la dispersion de la manifestation, un cri a fusé : « A la synagogue » ! Deux cents manifestants, dit-on, se sont alors précipités pour aller encercler la synagogue.

Ils se sont contentés d’intimider. Les quatre policiers en faction n’ont pas eu à intervenir. Cette action faisait siens les slogans des antisémites de rue de l’Affaire Dreyfus en 1898-1899. On n’avait pas vu des scènes d’une telle nature en France depuis cette époque.

Primo : mais il y a eu un silence total de la part de la presse

Georges Bensoussan : Oui, et c’est cela qui est inquiétant. Car cette agression entretient comme une vérité qui va de soi la confusion entre l’action des militaires israéliens dont chacun est libre de penser ce qu’il veut, et la communauté juive de France.

Les Juifs de France assimilés à l’Etat d’Israël, et la synagogue de Metz à son ambassade. Ce dérapage qui excluait les Juifs de la communauté nationale, n’a pas été relevé. Le silence prudent sur ces faits nous dit un certain état de la société française.

On ne veut surtout pas stigmatiser, comme si une peur non dite paralysait ce pays, comme s’il y perdurait un état d’esprit munichois. On redoute d’affronter le danger, espérant qu’en refusant d’y faire face, il disparaîtra de lui-même. On sait ce qu’il en fut dans les années trente. On sait aussi la suite, juin 1940 et la dictature de l’Etat français.

Primo : Justement à propos de banlieues, quelle a été votre vision lors des émeutes de 2005 ?

G.B. : Nombre d’observateurs, comme on dit, se sont étonnés que cela n’ait pas eu lieu plus tôt. Dans certaines banlieues qui ressemblent parfois à des zones de relégation, prévaut en effet une situation socialement pré-explosive.

Plus de cent voitures brûlent chaque nuit en France, on ne s’en émeut plus guère. Cette accoutumance constitue un signe inquiétant, comme si cela faisait partie d’un quotidien banal.

Certains territoires sont plus ou moins délaissés (voyez les effectifs de police en Seine Saint Denis), il y arrive que la police n’y entre plus souvent. C’est là la réalité quotidienne de centaines de milliers de Français qui ont le sentiment d’être des citoyens au rabais.

Primo : On admet sans doute un seuil de tolérance ?

G.B. : Un seuil de tolérance est fluctuant par définition. Il peut s’élever d’année en année : on tolère aujourd’hui des faits qui eussent paru invraisemblables il y a vingt ans.

Ce climat d’accoutumance rend possible le pire. Pour autant, nous ne sommes pas dans une répétition, même si l’histoire, en particulier celle des années trente, a beaucoup à nous apprendre. Ceci d’abord : tout seuil d’accoutumance appelle à une étape plus grave encore. C’est toujours par phases diluées que l’on anesthésie sa conscience. La terreur joue aussi son rôle dans ces phénomènes, mais elle n’explique pas tout.

Primo : Répétition ou pas, actuellement la communauté juive semble se replier craintivement sur elle-même.

G.B. : C’est une constante de la condition juive diasporique. Qu’on pense à la communauté juive de France durant l’affaire Dreyfus, ou à celle d’Irak au cours des années trente quand les relations avec la population arabe se dégradent fortement.

Ces communautés font profil bas. Il s’agit ne pas “faire d’histoires”. Il n’y a là aucune causalité “ethnique”, il n’existe aucun gène connu de la lâcheté. Simplement, toute oppression déforme le visage de l’opprimé. C’est pourquoi, le sionisme fut moins une reconquête territoriale qu’une reconquête de soi.

Ce fut, en profondeur, une idéologie de la décolonisation du sujet juif, animée d’une dimension libératoire au sens des écrits de Franz Fanon et d’Albert Memmi sur le colonialisme.

Primo. : La violence faite à l’autre se répand dans une population de plus en plus jeune.

G.B. : La violence décrite en 2002 dans Les Territoires perdus de la République fait figure de bluette à côté de celle vécue dans certains établissements scolaires aujourd’hui. De nombreux enseignants racontent bien pire que ce que nous avions rapporté en 2002. Des scènes de violence avec armes de poings sont désormais fréquentes.

Iannis Roder *, qui fut l’un des rédacteurs des TPR, fait aujourd’hui état d’incidents dont nul n’avait idée en rédigeant la première mouture de l’ouvrage. On en était alors au coup de poing, au tabassage ou au coup de couteau à la rigueur, pas à l’arme de poing.

En début d’année, en classe de 3ème, se présente comme tous les ans un policier en uniforme pour sensibiliser les élèves au rôle civique de la police. Un élève l’interroge courtoisement : « Pourquoi vous avez, vous, le droit de porter des armes et pas nous ? »

Ce propos est sans doute confondant de naïveté. Mais ce n’est pas l’essentiel. Il dit surtout une certaine désinstitutionalisation de la société. Cet effondrement du symbolique et de la Loi, donc des institutions qui les portent, est à la genèse de la violence.

Le juriste et psychanalyste Pierre Legendre dit de nos sociétés qu’elles sont post-nazies. Que la part du symbolique détruite par le nazisme n’a jamais pu être restaurée. C’est aussi d’ailleurs ce qui explique que nous soyons toujours dans l’ère du biologique roi.

Qui est qui ? Qui fait quoi ? Quand les repères de la filiation sont bouleversés, on est dans la folie et dans la violence. La Loi seule institutionnalise et humanise.

Primo : Une inversion des valeurs ?

G.B. : Dès l’âge de raison, même un enfant entend que la loi protège et que l’absence de limites (ici confondue avec la liberté) opprime.

Il est inutile d’entonner l’antienne de la décadence. La littérature scolaire du XIX° siècle est truffée de méditations moroses sur ce thème. Aujourd’hui, l’usage du mot stigmatise contre vous, sans doute à raison parce qu’il est anti dialectique, pour ceux qui ont quelques connaissances historiques.

La question serait plutôt la suivante : pourquoi, structurellement, cette violence habite-elle une partie de la jeunesse des quartiers dits sensibles ? En clair, des quartiers délaissés créés par les classes dominantes de ce pays, lesquelles n’y résident évidemment pas.

En ce domaine, la responsabilité de la bourgeoisie française est écrasante. Marc Bloch l’avait déjà épinglée en écrivant, en 1941, L’Etrange défaite.

C’est elle qui aujourd’hui, pour partie au moins, a laissé se développer cette bombe à retardement qu’est une immigration de peuplement non intégrée. C’est elle qui a cantonné ces immigrés, dont la venue a été favorisée par les lois dites de regroupement familial, dans des cités le plus souvent sans mixité ethnique et surtout sans mixité sociale.

C’est elle qui en fait payer le prix aux classes populaires de toutes origines, qu’elle stigmatise de surcroît parce qu’elles votent “mal” ou qu’elles ne votent plus. Sans faire de populisme, on ne peut pas ne pas s’interroger sur l’importance du logement social à Neuilly sur Seine, dans le VI° arrondissement de Paris et dans le XX° ou en Seine Saint-Denis et dans l’Essonne.

C’est aussi la question posée par le procès Fofana que de tenter de comprendre pourquoi il y a tant de Fofana en herbe dans ce pays. La condamnation de type inquisitorial qui entend faire taire, « Raciste ! », est un appel à rentrer dans le rang.

C’est un mécanisme d’intimidation propre à l’Inquisition et aux systèmes totalitaires. Toutes proportions gardées évidemment, c’est ce même mécanisme qui plombe le débat intellectuel en France.

Primo : vous avez à l’évidence réfléchi et vous continuez à le faire. Quelles seraient les pistes pour inverser la tendance ?

G.B. : A l’évidence, l’intégration n’a pas fonctionné pour une partie de l’immigration. Ce ratage a donné naissance à des jeunes qui, quoique nés en France, semblent parfois moins bien intégrés que leurs parents.

Lesquels étaient des immigrés qui avaient un pied en France et un pied ailleurs, mais qui demeuraient finalement bien campés sur leurs deux jambes parce qu’ils étaient enracinés dans leur identité d’origine.

Leurs enfants, nés en France, refusent parfois de s’identifier à leur pays, ils disent ne pas se reconnaître en lui. Les témoignages de terrain des enseignants confirment ce constat. Pourtant, en même temps, ces jeunes ne sont rien d’autre que français.

Primo : Rien d’autre que des Français ?

G.B. : Ils ne sont ni ivoiriens, ni algériens ou marocains même s’ils se revendiquent de cette identité originaire. Et pour partie, souvent, de plus en plus imaginaire.

Beaucoup ne savent plus grand chose de leur passé sinon sous une forme folklorisée. Ils ont tendance à se replier sur une identité crispée qui prendra la forme d’un retour à une religion dans son versant rigoriste.

La déstructuration génère la violence. On n’est plus ici sur le terrain de la décadence, mais sur celui de la faille identitaire. Voire d’une identité en défaut.

Dans l’histoire contemporaine, les périodes d’exacerbation de l’antisémitisme ont souvent correspondu à une faille identitaire, au niveau de l’individu comme à celui de la société. Ainsi l’Allemagne de 1920 - celle que Bergman a peint dans « L’œuf du serpent » - montre un pays en proie à une crise identitaire gravissime.

Hitler lui-même est le miroir de ces crises en cascade, comme le montre Ian Kershaw dans la biographie qu’il lui consacre. C’est sur cette errance individuelle et ce naufrage personnel que se greffe le naufrage d’une nation vaincue (mais sans le comprendre ni le vivre) en 1918, et qui doute d’elle-même. Ce malaise, un temps apaisé, est réactivé par la crise économique des années trente.

Primo : cela suffit-il à expliquer ?

G.B. : La société allemande est tiraillée par des forces contraires, travaillée par le Sonderweg. La nation allemande a du mal à se définir. On pense, entre autres, à ses étranges frontières fluctuantes entre 1848 et 1945. La crise du nationalisme allemand trouve dans l’antisémitisme une réponse simple à son malaise.

Or, pour des raisons historiques connues, dans la société chrétienne surtout, arabo-musulmane à moindre égard, toute crise de ce type peut déboucher sur l’expression d’un antisémitisme virulent.

Quand l’intégration fait faillite et qu’elle n’a plus de repères, la haine du Juif fonctionne comme un repère structurant. Le rejet du Juif redonne sens à un monde qui en est privé.


Josiane Sberro et Véronique Lippmann © Primo,


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Un entretien Primo avec Georges Bensoussan (2)

24 juin 2009

 

Primo : Est-ce à dire qu’après le Christianisme d’avant Vatican II, c’est aujourd’hui l’Islam qui se cherche au travers de l’antijudaïsme musulman ?

Georges Bensoussan : Au-delà des sophismes connus (“Comment un sémite pourrait-il être antisémite ?”), l’antisémitisme a toujours désigné la haine des Juifs, et des Juifs seuls. Il n’ya pas de « race sémite » ni de peuples sémites, mais seulement des langues sémitiques. Seuls les racistes parlent de peuples sémites.

L’attitude du monde arabo-musulman vis-à-vis des Juifs n’est ni uniforme, ni monochrome. Elle est faite d’éléments enchevêtrés qui ont beaucoup muté depuis un siècle. Evoquer des relations idylliques est une première erreur historique.

Pour autant, le monde arabo musulman du XIX ème siècle n’a pas connu une judéophobie comparable à celle de l’Europe chrétienne. Même s’il y eu, ici ou là, des émeutes, des pogroms, et surtout une longue discrimination vis-à-vis des Juifs, comme envers les chrétiens, soumis, protégés, donc inférieurs : les dhimmis.

Mais davantage envers les Juifs que les chrétiens, car les Juifs ne disposaient d’aucune puissance à laquelle s’adosser. Tandis que les chrétiens étaient plus ou moins défendus par les puissances européennes. C’est pourquoi tant de Juifs des pays arabes ont cherché à se mettre sous leur protection, en tant que protégés consulaires…..

Primo : Ce n’est tout de même pas l’idéal, contrairement à ce que ne cesse de dire E. Benbassa.

Georges Bensoussan : Ce statut de protégé était la seule façon d’échapper à l’arbitraire musulman. Car, alors, au pénal au moins (puisque la semi autonomie des communautés juives leur fait disposer au civil de leur propre justice), il n’y a pas de justice pour un Juif dont le témoignage ni la voix ne valent rien dans un tribunal musulman.

A fortiori contre un plaignant musulman. Tous les historiens de ce monde connaissent ce système qui est un déni de justice inscrit dans la pratique de la loi.

C’est pourquoi le colonialisme a souvent été vécu par ces dominés là comme une délivrance. L’Occident n’est certes pas venu là pour les libérer, mais au passage, la Loi de l’Occident colonisateur a pu amoindrir leurs souffrances.

C’est aussi pourquoi ces communautés juives, du Maroc à l’Irak, ont tant redouté le moment de l’indépendance arabe dont elles craignaient qu’elle ne fut synonyme du retour de l’arbitraire, de la violence et de la soumission. Elles n’imaginaient pas la purification ethnique qui eut lieu dans plusieurs pays, mais jamais, sauf cas d’espèce (Egypte en 1956 par exemple), sous la forme d’une expulsion en bonne et due forme.

C’est aussi pourquoi la colonisation eut indirectement quelques bienfaits pour les humiliés de toujours qu’étaient en Orient les femmes et les Juifs. Et pas seulement eux. Mais pour tous les privés de droits qui étaient légion dans ce monde fermé aux Lumières.

Primo : Quel rapport avec le conflit du Moyen-Orient, est-on tenté de demander ?

Georges Bensoussan : Ce conflit, qui a plus de cent ans, interroge aussi l’antijudaïsme arabe et musulman. Un antijudaïsme qui se manifeste de plus en plus durement au XXème siècle, mais qui n’est pas seulement lié à ce conflit.

Incontestablement, le problème de la Palestine préoccupe le monde arabe bien avant 1948, dès la déclaration Balfour même (1917), et a fortiori après les émeutes arabes de 1929 à Jérusalem et le pogrom perpétré à Hébron qui vit la communauté juive locale (sans rapport avec les sionistes) détruite de fond en comble.

Dans le monde arabe, la date du 2 novembre (déclaration Balfour) par exemple, fut longtemps synonyme de deuil. Des pogroms ont éclaté en Libye et en Egypte le 2 novembre 1945 …

La question de Palestine radicalise la violence antijuive du monde arabe. Mais elle ne la crée pas. Deux raisons profondes en effet sont ici à l’œuvre qui échappent à la conjoncture palestinienne.

Primo : Les bien-pensants, selon vous, ne voient pas la réalité, pour deux raisons. Lesquelles ?

G.B. : La première raison concerne le statut du dhimmi.

Le statut de dhimmitude, précisons-le, n’a rien à voir avec le racisme au sens européen du terme. Il s’agit d’une stigmatisation érigée en système politique.

Quand le Juif se débarrasse de la dhimmitude, un statut de demi-homme, protégé et inférieur, l’édifice psychique de l’ordre arabo-musulman semble vaciller sur ses bases.

Comme si, sous peine de voir s’effondrer ses repères, ce monde-là devait ramener le Juif à sa condition de dhimmi. Un statut de soumis plus ou moins méprisé, mais toléré à la condition qu’il accepte sa place. Cela fait partie de ces évidences que l’on ne discute même plus.

Pour le comprendre, il faut faire une plongée historique dans le passé relativement récent du Yémen et du Maroc par exemple vers 1900. Nombre de nos blocages dans la compréhension du conflit peuvent alors être levés.

Le Juif d’alors est cet être méprisable auquel l’on confie les taches de plus bas étage. Qu’on lise les récits des témoins oculaires,et des voyageurs, sur le Yémen en particulier.

Or, voici que ce « fils de la mort » (c’est l’une des dénominations classiques du Juif en terre arabe) prétend s’installer sur une terre décrétée musulmane « de toute éternité ». Non seulement s’y installer, mais y édifier un Etat et même, qui plus est, venir à bout des armées arabes voisines au cours des conflits successifs.

Que des Juifs- décrétés depuis toujours indignes de porter des armes (dans cette mythologie sexiste ils sont systématiquement assimilés aux femmes), que ces demi portions infligent une défaite à des Arabes, alors l’ordre symbolique s’effondre et le monde est sens dessus dessous.

La seconde racine renvoie à la crise identitaire d’un monde qui a manqué la révolution des Lumières (cf. Bernard Lewis). Qui a raté le tournant de l’Occident.

Mais qui, par le truchement de ses couches instruites et cultivées, a pris conscience de cet échec et de ce retard (il y eut plusieurs tentatives arabes des Lumières, comme des mouvements de renaissance littéraire dans les années 1900-1930, en Egypte et en Irak notamment, qui furent extrêmement prometteurs), de ce fossé tant sur le plan des mentalités que sur celui de la technologie et de l’ouverture au monde.

Ecartelé entre sa culture d’origine et une culture d’Occident qu’il admire, envie et déteste en même temps (un sentiment de haine-amour on ne peut plus banal mais aussi on ne peut plus difficile à gérer), le sujet juif-ex dhimmi revient ici comme focalisation de la crise identitaire.

Primo : Alors quoi, un vieux complexe d’infériorité refoulé ?

G.B. : Le monde arabo musulman comme le monde chrétien ne peuvent pas ne pas voir dans le signe juif le signe de l’origine. C’est évidemment plus net dans la liturgie chrétienne, le christianisme étant issu né du judaïsme. Ce qui n’est pas vrai dans ces termes au moins de l’Islam. Mais il s’agit tout de même des deux sphères monothéistes inspirées de la religion juive originaire.

Ce qui évoque la formule de Daniel Sibony selon lequel dans l’origine de la haine il y a toujours une haine de l’origine.

Primo : On parle de crise identitaire pour des groupes humains mais chez des êtres tels que Fofana, où se situe la fracture ?

G.B : On épouse toujours les canons de la société d’accueil. Dans le Maghreb colonial, et pré colonial, on note, comme les fonctionnaires français par exemple le relèvent fréquemment, « un mépris constant pour le juif ».

Cet antijudaïsme traditionnel a été transplanté en France. Il est devenu une norme dans ces cités dites « quartiers sensibles ». Quand l’intégration est ratée, et vous citez à raison le cas du tueur d’Ilan Halimi, la crise identitaire s’habille selon les normes en vigueur : le Juif a l’argent, les médias, le pouvoir. Le malaise est une éponge, il épouse l’air du temps. Le seul élément structurant demeure le ressentiment : on s’intègre par le rejet.

Primo : Que l’on retrouve chez Dieudonné ?

G.B. : Cette affaire interroge moins l’antisémitisme en France que l’Etat et la solidité du socle républicain. Pourquoi sa « liste antisioniste » a-t-elle été validée?

Pour des raisons où se mêlent le social et l’intime qui n’appartient qu’à lui, Dieudonné incarne la force destructrice du ressentiment. Celui là même qu’on retrouve chez beaucoup d’activistes antisémites du passé, et chez quasiment tous même.

Socialement parlant, lui et sa petite équipe représentent ce que Georges Bernanos disait du régime du « premier Vichy » de 1940, une « révolution des ratés ».

Se vit-il comme un artiste manqué qui n’aurait pas eu la carrière (ni fait les films) dont il rêvait ? Ce ressentiment, mélange de sentiment d’impuissance et d’injustice, et ici plus précisément confluent de ratage social et de crise identitaire, se conjugue à d’autres paramètres encore pour former le potentiel explosif d’aujourd’hui.

Dieudonné n’invente rien. Comme tous les miroirs de la crise, il coalise des éléments de malaise épars dans notre société pour en faire la force marchante d’un ressentiment qui épouse les formes classiques du rejet. Au premier chef le rejet du Juif comme symbole du pouvoir.

Son discours est identique à celui des antisémites de rue des années 1890 en France, ceux qu’on nommait les « bouchers de la Villette », les troupes de l’« antisémitisme plébéien » de Jules Guérin (qui aboutira au Fort Chabrol de l’affaire Dreyfus), de la Ligue antisémitique du Marquis de Morès, toute une mouvance qui fournit les troupes de choc de l’antidreyfusisme et qui voit en Edouard Drumont un maître à penser.

Cette famille de l’antisémitisme plébéien et populiste se retrouve chez Dieudonné et ses soutiens. Mais pas seulement. Cette coalition compte une dimension nouvelle, celle de cette partie de l’immigration maghrébine qui, par rejet des Juifs, a voté en sa faveur le 7 juin dernier.

L’étude des résultats montre en effet l’adéquation de ses bons scores et des quartiers de forte immigration qui sont travaillés par d’énormes problèmes sociaux. Ce sont les mêmes quartiers qui explosèrent à l’automne 2005 en Ile de France.

Cette liste n’aurait fait dit-on « que » 36 000 voix. Marginal, certes, mais davantage que Lutte Ouvrière, une organisation structurée qui présente des candidats depuis plus de 35 ans.

Et dans toutes les communes d’Ile de France, cette « liste antisioniste » est très loin de s’être classée dernière des 18 listes en présence.

Primo : Fallait-il interdire cette liste ?

G.B.: Son invalidation posait problème. Beaucoup ont eu peur qu’on n’invoque le « lobby juif », ce qui n’aurait pas manqué, dit-on, de « réveiller » l’antisémitisme. C’est donc qu’il était là ? Or, il y avait motif à invalidation : l’incitation à la haine raciale d’un « programme » sommaire qui était un condensé d’antisémitisme rabique.

Sa validation nous fait remonter aux élections d’avril-mai 1936, celles qui vont porter le Front Populaire au pouvoir. Ce sont les dernières où s’était présenté un candidat ouvertement antijuif. A Paris, il s’agissait de Darquier de Pellepoix, le futur patron du Commissariat général aux questions juives en 1942.

Comment la République française peut-elle à la fois défendre avec conviction le devoir de mémoire, parler avec sincérité, nul n’en doute, de vigilance, et permettre en même temps à une liste antisémite de se présenter le plus légalement du monde aux suffrages ? Le message est faussé.

Cette inanité rappelle la vanité du « devoir de mémoire » : en 1994, pendant que se perpétrait le génocide des Tutsi au Rwanda, le premier Ministre français de ce temps, Edouard Balladur était en visite en Pologne. Dans l’ancien camp d’Auschwitz, il prônait le devoir de mémoire et appelait à la vigilance en concluant évidemment par la formule fétiche : « Plus jamais ça ».

Mais « ça » recommençait au même moment au Rwanda. Et ceux qui avaient les moyens d’intervenir se sont gardés de le faire et ont fermé les yeux. A infiniment plus petite échelle, l’affaire Dieudonné montre à tous ce qu’est une mémoire vaine quand on se paye de mots sur le dos d’une souffrance, elle, hélas, bien réelle.

Tout ça n’a pas fait la une des journaux, parce que moins on en parle mieux c’est comme on le chuchotait ici et là. Même si toute l’histoire du siècle écoulé nous montre la sottise d’un tel raisonnement.

Primo : Indifférence ? Démission ?

G.B.: Ce silence sur cette liste fut de même nature que celui qui entoura l’affaire de la synagogue de Metz en janvier 2009. De l’indifférence ? Je ne crois pas. Cette liste a scandalisé, en France, à l’étranger, bien au-delà des cercles étroits la communauté juive.

Mais il reste désormais cette tache, inscrite : en Ile de France, chaque électeur a reçu par la poste, sur l’argent du contribuable, des documents électoraux inspirés par la seule haine antijuive.

Dans le cadre de la République, il ne s’est trouvé aucune autorité pour bloquer cette infamie. Mais on eut droit, comme souvent quand la politique est rabaissée au rang d’un divertissement, à des effets d’annonce. Suivis de rien. Juste de quoi discréditer la politique, encourager l’abstention et le populisme.

Primo : vous pensez que le réveil sera pénible ?

G.B.: On peut duper un temps. Comme le disait Churchill on peut tromper « un peu, et un moment, mais pas tous et pas tout le temps ».

Le réveil aura lieu. Mais à quel prix ? Et après quel désastre pour solde de tout compte ? La tactique qui consiste à penser que se taire enterrera le danger marie naïveté et lâcheté comme si le fait de ne pas en parler avait jamais empêché un problème d’exister.

Avant avril 2002, le PS pensait que moins on parlait des violences antisémites dans les banlieues, mieux ce serait. La situation, loin de s’apaiser, est allée en s’aggravant.


Georges Bensoussan *

Entretien réalisé par Josianne Sberro & Véronique Lippmann


© Primo

 

* Professeur agrégé d’histoire géographie en Seine St Denis, contributeur des TPR, et auteur récemment de Tableau Noir (éditions Denoël, 2008). Restituant de bouleversants dialogues avec les élèves, il nous invite à retrousser nos manches, à changer le monde, l’école, et à offrir des perspectives citoyennes aux enfants.

 

Mis en ligne le 26 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org