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L’inhumanité, seul visage de la barbarie [sur Fofana, assassin de Ilan Halimi], G. Huber
04/07/2009

4 juillet 2009

Texte repris du site de l’auteur

Ces dernières décennies, en réaction au face-à-face avec la prise de conscience de la réalité des massacres de masse, on a tenté de faire croire que ceux qui agissent comme des barbares camouflent leur destructivité derrière un masque d’humanité qui trompe. Il y aurait une barbarie à visage humain. La barbarie n’apparaîtrait jamais directement comme inhumaine. Pour démasquer cette inhumanité, il faudrait déconstruire le visage humain qu’elle se donne. Au fond, il n’y aurait plus de principe originaire de distinction entre humanité et inhumanité. Cette distinction ne parviendrait plus spontanément à faire preuve de sa pertinence.

Au terme du procès de Youssouf Fofana, accusé d’avoir assassiné Ilan Halimi, parce qu’il était juif, je l’affirme : malgré l’angoisse, ou plutôt grâce à elle, l’inhumanité de la barbarie est immédiatement perceptible. La conscience contemporaine n’est pas seulement faite de sensibilité, d’éducation et de culture, elle est historiquement parvenue à un degré d’acuité qui lui permet immédiatement d’identifier un acte barbare. Si donc l’on tente de lui faire croire le contraire, c’est parce que l’on veut passer sous silence tous les échafaudages intellectuels et émotionnels que l’on oppose à l’exercice de son jugement de réalité.

Qui est « on » ? C’est un ensemble de producteurs de communication qui, parce qu’ils détiennent des outils de manipulation de masse, produisent une psyché de masse, en faisant le choix de confronter ceux qui la consomment, à une représentation orientée de la réalité. S’agissant de ce que l’on appelle la « barbarie », ils se partagent, au gré de leur sensibilité personnelle (et parfois ils se détestent entre eux), entre ceux dont les montages consistent à masquer la réalité derrière un déferlement d’images et de mots sélectionnés qui se prétend « sincère », d’une part, et ceux dont les montages revendiquent l’empreinte spontanée du « vrai » qu’ils veulent jeter crûment au visage, de l’autre. Les premiers se disent responsables, au prétexte qu’une confrontation immédiate avec la barbarie ferait exploser tous les cadres de représentation de la société, et donc qu’elle entraînerait une violence permanente partout, tandis que les seconds se veulent provocateurs, parce qu’ils estiment que c’est la seule manière de connecter les gens avec la monstruosité qui est en eux, sans quoi ils y succombent. Mais la psyché de masse qu’ainsi ils produisent ne prend son sens véritable qu’en tant que défense massive devant la prise de conscience du sens de l’angoisse produite par la barbarie. Cette défense psychique peut passer par le déni et la lâcheté, comme le montrent les deux exemples qui vont suivre.

En juin 1944, un officier de l’armée suisse, Maurice Rossel, envoyé pendant la guerre à Berlin comme délégué du Comité International de la Croix-Rouge, visite ce que Hitler avait appelé « une ville pour les Juifs », c’est-à-dire le camp de Theresenstadt et en revient sans émettre la moindre réserve sur ce qu’il a vu. Il a vu avec les yeux du masque, c’est-à-dire en faisant comme s’il pouvait voir le camp en dehors de l’extermination des Juifs dont la Croix-Rouge, comme les gouvernements, sont informés, depuis la fin 1942. Triomphe du déni.(Voir le film de Claude Lanzmann, Un vivant qui passe (1997)).

Récemment, le regretté Roger Planchon rappelait que, lorsqu’il rendit visite en URSS à Madame Mandelstam, la veuve du poète juif assassiné par Staline, celle-ci lui demanda seulement si Aragon était encore en vie... À ses yeux, Aragon n’avait pas réussi à masquer sa complicité avec la barbarie de Staline. Non seulement parce qu’elle en avait été victime, mais parce qu’elle avait eu le courage de les démasquer : et Staline et Aragon. Or, à l’époque, tous les épigones d’Aragon louaient le poète, parce qu’ils n’avaient pas été victimes de sa complicité avec le stalinisme et parce que, s’ils en avaient été les victimes, ils n’avaient pas le courage de la dénoncer.  Triomphe de la lâcheté.

Il n’y a jamais eu de barbarie à visage humain, il n’y en aura jamais. Telle est l’idée qui me vient, je le répète, à l’heure du procès du principal accusé du meurtre d’Ilan Halimi.

Ici, ce n’est pas parce que les gens ne se mobilisent pas massivement pour dénoncer la barbarie de Fofana, qu’ils ne la perçoivent pas comme telle, c’est parce qu’ils pensent que la seule réponse non-violente et appropriée qui soit est celle de la Justice.

La justice ! Voilà un bel idéal. Aux antipodes de la psyché de masse médiatique dont j’ai parlé plus haut et qui rivalise avec la Justice, comme elle le fait avec toutes les investigations de la vérité dignes de ce nom. La Justice sait qu’il y a des critères directs qui permettent de percevoir la barbarie. Mais, le discours médiatique vit de les suspendre, joue à les suspendre et à faire comme s’il fallait commencer par passer par le soi-disant visage d’humanité de la barbarie pour espérer accéder à son masque. Pour le dire autrement, il commence par tenter de nous prouver que ce visage existe pour, éventuellement, nous conduire à reconnaître que derrière, il y a de l’inhumanité. Je dis « éventuellement », parce que la plupart des médias se moquent de savoir si la barbarie est à visage humain ou inhumain, la seule chose qui les intéresse est qu’elle soit à visage spectaculaire. Et là, ils ne sont pas déçus. Car la valeur-spectacle n’a elle-même que faire de la distinction entre humanité et inhumanité. C’est le support de la « zone grise », non pas celle que Primo Lévi analysait comme une zone intermédiaire de conscience en situation extrême (camp de concentration, camp d’extermination), mais celle de la conscience qu’elle veut en situation démocratique. C’est ce qui explique que, le 25 février 2006, I-Télé n’a pas eu le moindre état d’âme pour diffuser une interview de Youssouf Fofana. À ce propos, on se souvient de la réaction scandalisée du Président Sarkozy qui avait dit, sur Europe 1  : « Quand je vois une chaîne qui a assez peu de morale, dans l’affaire Ilan Halimi, une interview du chef du gang, Youssef Fofana. Je m’interroge sur le rôle des médias. Donner la parole aux criminels plutôt qu’aux victimes, cela veut dire que nous n’avons pas les mêmes valeurs... », et même si je viens d’expliquer que les médias ne sont pas volontairement immoraux, mais immoraux d’être amoraux, et donc qu’il n’y a pas lieu d’imaginer des médias moraux, il faut bien reconnaître qu’il valait mieux entendre ces propos du Président que les propos inverses.

Car, là est le problème. Si les médias sont amoraux, nous ne le sommes pas. Et si les médias amoraux confondent allègrement image et réalité, conformément à la prévision de Georges Devereux qui avait décrit la perspective d’une « schizophrénie généralisée », il convient de faire entrer de la réalité et de la morale dans les médias. Tâche immense qui se heurte d’emblée aux apôtres de l’ennui. L’ennui n’est pas moral, mais métapsychologique. La réalité et la morale les ennuient, non parce qu’elles sont ennuyeuses, mais parce qu’ils la reçoivent avec ennui. Ils s’ennuient, et parce qu’ils s’ennuient, ils enveloppent la réalité et la morale d’un profond ennui. Ils ont réussi à se convaincre qu’Ailleurs et Autrui sont une profonde source d’ennui. C’est pourquoi, ils y mettent des images, et en mettent encore qu’ils montent et montent encore, tout le temps, avec des légendes. Pratique du langage qui massacre le rythme et la poésie, destruction systématique du rapport poétique à l’être même de la chose et de l’humain. 

D’où cette question de confiance qui se pose. Lorsque je soutiens que la conscience commune compte sur la Justice pour s’opposer à la barbarie, je me distingue de tous ceux qui pensent que cette conscience a déjà déposé les armes, parce que, pour se défaire de son ennui, soit  elle s’est laissé envahir par la violence langagière, soit parce que, plus profondément encore, elle est elle-même barbare. Au fond, tous ceux qui utilisent les arguments que je critique pensent que si les gens ne se mobilisent pas contre la barbarie d’un Youssouf Fofana, c’est parce qu’ils la comprennent de l’intérieur. Il ne s’agit pas seulement pour eux d’affirmer que tout le monde est antisémite, mais, plus gravement encore, que chaque être humain est un barbare potentiel. Le triomphe de la barbarie à visage humain est alors total, puisqu’il emporte avec lui jusqu’au visage humain et conduit jusqu’à la destruction du sens de l’abolition de la peine de mort.

Mais l’inhumanité est le seul visage de la barbarie. C’est pourquoi, seule l’abolition de la peine de mort donne existence au sens d’exister. Par-delà le meurtre d’Ilan Halimi, Fofana demeure dans son labyrinthe intérieur. Par maints stratagèmes, il avait cru se défaire de la paralysie du pouvoir qui l’assiégeait en s’emparant, à la vie à la mort, d’un être qui était absolument indépendant de lui et qu’il tenait pour tout autre que lui, mais il a échoué. Certes, Ilan est mort dans d’atroces souffrances, mais il n’est pas demeuré dans son labyrinthe fait d’envie, d’ingratitude, de haine de l’autre et de soi. Par-delà son calvaire, il continue à paralyser Fofana et il le paralysera tout au long de sa vie.

Comme l’écrit Emmanuel Levinas, « l’infini paralyse le pouvoir par sa résistance infinie au meurtre, qui, dure et insurmontable, luit dans le visage d’autrui, dans la nudité totale de ses yeux, sans défense, dans la nudité de l’ouverture absolue du Transcendant » (in Totalité et Infini, Martinus Nijhoff / La Haye / 1974, p. 173). L’infini d’Ilan est indépendant de son meurtre, voilà ce que j’ai voulu dire.

© Gérard Huber

 

Mis en ligne le 4 juillet 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org