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A propos de l’usage du terme "narratif", calque de l’anglais "narrative", Dr Raphaël Lellouche
02/07/2009

En raison de la récurrence actuelle de ce terme, je crois utile de mettre en ligne cette note érudite du Dr Raphaël Lellouche qui figure dans un article antérieur de Caroline Glick [*]. (Menahem Macina).

[*] Caroline Glick, "Le ’narratif’ de la presse perdure", 8 juillet 2008.

 

1er juillet 2009

 

Ce terme est devenu désormais un terme technique à la fois de l’historiographie, de la philosophie et de la "narratologie"… En fait, il s’agit d’une catégorie distincte de celle de "discours", dont elle peut être soit une spécification - quand on prend "discours" en un sens très général -, soit d’une catégorie opposée à "discours" (chez Benveniste et chez Genette). Pour simplifier : le "discours" est en Je/Tu (interlocution) et correspond, dans les genres littéraires, au dramatique ou au lyrique, tandis que la "narration", ou récit, est en "il", et correspond au mode épique.

Jusque-là il s’agit d’une catégorie formelle de la sémiotique ou de la théorie littéraire: Récit vs. Discours. Il y a toute une série de choses qui en découlent, grammaticales, temps des verbes, mise en forme de l’image, rapport énonciateur-énoncé, etc., mais on n’entrera pas ici dans les détails.

On passe à une signification ultérieure de "narratif" avec ce qu’on a appelé le "narrative turn" - vers les années 90 - dans l’histoire de la sémiotique, de l’historiographie, etc., (et des applications dans la communication et la publicité). Le narrative turn est appelé ainsi parce qu’il fait suite à ce qui avait précédemment été appelé le "linguistic turn". L’idée est, grosso modo, que la narration – historique - est constitutive d’identité (pour les groupes sociaux, les peuples, etc.), mais, plus précisément, qu’il n’y a pas d’identité - en général - qui ne se constitue dans un récit, récit au sein duquel le sujet (individuel ou collectif) entre et s’y "définit" dans un contexte narratif. Cette idée de l’"identité narrative" a été le plus fortement développée par Paul Ricoeur dans son livre en 3 volumes, Temps et Récit, dans lequel il cherche à dépasser le concept formel (purement narratologique - issu de la Poétique d’Aristote) de "récit" ou narration, pour intégrer la problématique narrative dans l’épistémologie du récit historique (à la suite de Paul Veyne). Mais cette idée d’une définition narrative de l’identité était déjà présente chez des auteurs comme Wilhelm Schapp, dans son livre des années 20, In Geschichten verstrickt (traduit en français par "Empêtrés dans des histoires"), dans lequel il développait l’idée selon laquelle c’est aux structures de la narration que revient le rôle de l’organisation a priori de l’expérience historique (un peu au sens d’un a priori kantien), les schèmes du récit organisant la "compréhension de soi" et la "compréhension de l’autre" dans la totalisation historique.

Depuis Ricoeur, la notion d’identité narrative comme seule notion d’identité intéressante dans le monde de l’esprit (en dehors du simple concept formel d’identité A = A, et de la notion leibnizienne d’indiscernabilité), est devenue un bien commun qui est passé dans la réflexion des historiens, des anthropologues, et même des politiques et des "communicants". En particulier, un concept proche de ce "narrative turn" qui est très à la mode en ce moment, et également répandu par les spécialistes américains de la communication, est celui de "story telling" (raconter une ’histoire’), qui part du dogme acquis selon lequel toute "identité" ne fonctionne, dans la communication de masse - que ce soit un homme politique, un parti, une marque commerciale, un ’people’, etc. -, qu’à partir du moment où l’on a trouvé son "récit" constitutif.

Par conséquent, l’expression anglaise "the narrative" est très couramment utilisée aux Etats-Unis, par les commentateurs de presse, ou les historiens, les intellectuels en général, dans ce sens d’identité narrative, surtout dans les cas, comme ça l’est par excellence au Proche-Orient, où il y a ce que Ricoeur (encore lui) appelle "conflit des interprétations", non plus sur un texte, mais sur le "texte de l’histoire"’, et qui met en jeu des "identités" historiques (peuples, Etats).

Mais généralement, étant donné sa constitution conceptuelle particulière (rapport constitutif à l’identité historique), on ne traduit pas cette expression par "discours" (c’est trop général, et le "discours" est même formellement opposé au "récit" en tant que catégorie sémiotique). Mais on ne le traduit pas non plus par "récit", car ce terme reste antérieur au "narrative turn". Quelque fois, il est rendu par "la narration" (ce qui est plus sophistiqué que le simple récit) ; mais, la plupart du temps, dans cet usage identitaire particulier, on se contente de franciser superficiellement le terme anglais, et l’on utilise "le narratif". On dit, par exemple, "le narratif sioniste", ou "le narratif arabe". Certes, cela rend peu hommage au génie de la langue française, mais c’est l’usage désormais courant, et c’est le plus juste conceptuellement.


© Dr Raphaël Lellouche


Mis en ligne le 1er juillet 2009, par
M. Macina, sur le site upjf.org